accueil admiroutes

Télévision numérique, Internet et démocratie

index éditorial

2 pages

Editorial  de Jean-Paul Baquiast

21 aoüt 2000

Dans un Point de Vue publié par le Monde du18 août 2000, qui sera repris et développé à Hourtin cette semaine, Herve Bourges, président du Conseil National de l'Audiovisuel, rappelle les enjeux de citoyenneté posés par le passage de la TV hertzienne à la TV numérique. Bientôt, sur les antennes actuelles, avec les prochains récepteurs pouvant se passer de décodeurs, le téléspectateur pourra recevoir 36 chaînes numériques au lieu des 7 chaînes hertziennes. Cette évolution bénéfique n'entraînera pas d'investissements majeurs pour les chaînes ni pour les auditeurs. Elle pourra donc se faire au profit de la citoyenneté, si la société politique le souhaite. Au modèle de la chaîne unique institutionnelle, puis des chaînes commerciales à péage, pourra se substituer celui d'une communication mise au service de la solidarité, de l'ouverture et de la diversité des contenus. Pour ce faire, le président du CSA préconise, pour le secteur privé,  l'abandon du financement par abonnement générateur de la segmentation du public en communautés d'intérêts. La diffusion gratuite, que ce soit pour les grandes chaînes généralistes ou pour les autres, élargirait suffisamment l'audience pour que la publicité couvre largement les besoins de financement.

Au delà de la gratuité, les chaînes doivent introduire ou développer l'ouverture au monde, par un métissage systématique, portant aussi bien sur l'international que sur les minorités nationales encore exclues. L'ouverture doit porter aussi sur le futur et ses chances, substituée à une célébration récurrente et craintive du passé. L'outil de ces objectifs sera la proximité. Contrairement à la centralisation, l'audiovisuel de proximité est seul capable de renforcer les solidarités locales et régionales et de renouveler les contenus de création.

Pour donner l'exemple, et créer le mouvement, le pôle de télévision publique, enfin, qui doit rester financé par la redevance, devra reconnaître ces principes et  mettre ses divers programmes au service des objectifs de démocratie et citoyenneté énoncés plus haut, avec de plus forts contenus créatifs et culturels.

Tout cela nous parait bel et bon - encore qu'il ne faille pas sous-estimer les résistances. Elles viendront dans doute d'abord des chaînes à péage ayant pris l'habitude de revenus relativement faciles et d'une fidélisation de la clientèle provoqués par les abonnements. Le retour à la gratuité serait un retour, aussi, à une certaine forme de concurrence. La publicité ne pourra sans doute pas étendre indéfiniment ses subsides, même si l'audience s'élargit. Une deuxième résistance viendra probablement des chaînes publiques, qui auront du mal, de par la lourdeur et les habitudes acquises, à prendre le tournant de la décentralisation, de la diversification des contenus, et pour tout dire de l'incitation permanente à une vision intelligente du monde que leur propose Hervé Bourges.

Mais il y a dans le thème évoqué par le président du CSA un oubli majeur et surprenant, c'est celui du développement corrélatif de ce que l'on appelle de plus en plus l'Internet citoyen, c'est-à-dire la prise de parole du citoyen, tant à l'international qu'en proximité, utilisant toutes les ressources du multimédia sur le web. D'abord, les chaînes de TV devront de plus en plus intégrer cette forme d'interactivité à leur programmation. On dira qu'elles le font déjà et que ce n'est pas la peine d'en parler. Ce n'est pas notre avis. Internet est encore au pire, pour la télévision, une façon de récupérer quelques auditeurs ayant échappé à la programmation, ou de faire un peu de business complémentaire sous forme de portails. Au mieux, c'est un courrier des téléspectateurs amélioré, sur le style, d'ailleurs méritant du "Téléphone sonne" de France Inter.  L'on pourra faire beaucoup mieux et le CSA doit le dire.

Mais Internet est et sera surtout un média de communication, création et diffusion, non seulement complémentaire, mais indépendant des contenus télévisuels. Ceux-ci resteront toujours marqués par la recherche de financements, le culte de la personnalité et du pouvoir, l'institutionnalisation. L'Internet, sous ses diverses formes, notamment le web-TV pour tous, permet déjà et permettra de plus en plus aux besoins d'expression et de création non encore reconnus de se satisfaire. Cela pourra se faire au profit du local, mais aussi au profit de l'international, du futur, de la véritable innovation, qui par définition, au départ, ne dispose que peu de moyens pour se faire connaître, et que même la TV numérique excluerait.

De plus, et ce point nous parait mériter réflexion, la Télévision restera toujours plus ou moins quelque chose que l'on regardera le soir de chez soi, installé dans un fauteuil. La création et la communication par Internet, au contraire, est déjà complétement intégrée au monde du travail, de la science, de l'éducation, et peut se développer en parallèle et en soutien de ces activités indispensables.

Internet n'excluera pas la télévision. Mais, lorsque l'on traite des enjeux de démocratie au sein de celle-ci, il n'aurait pas été inutile de rappeler qu'Internet pourra jouer, dans nos mains à nous tous, et sans attendre la bénédiction des pouvoirs, un rôle au moins aussi grand pour  étendre la citoyenneté et la démocratie.

http://www.admiroutes.asso.fr/edito/2000/tvnumerique.htm
droits de diffusion,