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Bientôt des start-up dans le service public !

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Editorial  de Jean-Paul Baquiast

11 juin 2000

Bientôt des start-up dans le service public! Nous étions tentés de mettre un point d'interrogation à la fin de cet énoncé, mais, à la réflexion, cela ne parait pas nécessaire. L'apparition de start-up dans le service public se fera inexorablement, compte-tenu de la vitesse à laquelle se développe la net-société. Mais de quelles sortes de start-up s'agira-t-il? Discutons-en ici, voulez-vous?

Il ne se passe plus de semaine maintenant sans que les médias célèbrent les start-up de la net-économie. Voyez par exemple le n° 1857 du Nouvel Observateur, qui annonce: Les enfants du Net: une génération prend le pouvoir. Qu'est-ce qui distingue ces nouveaux créateurs des patrons de PME classiques ou même des responsables Internet de grandes entreprises converties à la net-économie?

C'est d'abord la jeunesse. Mais c'est surtout une connaissance quasi-intuitive des technologies les plus récentes et de leurs usages. De cette connaissance naît la capacité d'imaginer sans trop se tromper de nouveaux services et de nouvelles stratégies.

La jeunesse et l'imagination encouragent la prise de risques, la volonté de court-circuiter les hiérarchies lourdes, les savoir-faire établis, les mises en garde cachant la conservation de situations dorénavant menacées. Peu importe l'absence de diplômes et de références, l'on se lance pour voir. Un échec n'est jamais définitif, car il apporte une expérience réutilisable immédiatement dans une autre direction.

Si l'on en croit les témoignages, ces jeunes net-entrepreneurs ont, en plus, le désir de réussir leur vie tout de suite, en faisant ce dont ils ont envie. En contre-partie, ils ne ménagent pas leur peine, ni leurs économies, ni leur temps. Les premiers bénéfices sont réinvestis, et non dépensés en consommation de luxe, comme le faisaient les golden boys de la génération précédente.

Face à ce tableau, sans doute un peu idyllique, les agents publics, jeunes ou moins jeunes, se sentiraient un peu décalés, s'ils n'avaient pas la possibilité de participer à leur tour au grand mouvement, en prenant eux-aussi le pouvoir. Comment, direz-vous? Très facilement, en lançant des start-up, ou l'équivalent, dans le secteur public.

L'on trouvera très vite réunis les ingrédients nécessaires:
- la jeunesse, jeunesse d'âge d'abord, avec le renouvellement annoncé des générations, mais aussi jeunesse d'esprit. Elle peut exister, même dans l'administration - grâce notamment à Internet...
- la culture technologique, qui se répand très vite, dans les bureaux mais aussi à côté, grâce aux multiples opportunités extra-professionnelles se développant aujourd'hui.
- la volonté de s'accomplir, le refus des interdits hiérarchiques ou institutionnels non justifiés...Les capacités de blocages de la société administrative sont énormes, mais plus elles sont fortes, plus parfois elles suscitent l'apparition de kamikazes qui ne veulent plus se laisser imposer des contraintes d'un autre âge.

Reste une différence essentielle. Les start-up de la net-économie s'insèrent dans la démarche de l'entreprise privée, fondée sur la recherche du profit. Les start-up du service public, à moins de dénaturer l'esprit de celui-ci, ne pourrons prétendre faire des affaires (du "biziness" à la russe). Elles devront , très classiquement, se donner comme objectifs d'améliorer les prestations rendues aux citoyens, en imaginant de nouvelles façons de détecter et de satisfaire les besoins de service public.   

Dans ces conditions, comment vont naître et se développer les start-up du service public? Voici un processus possible:

1. des agents, disposant de temps ou d'énergie sous-employés, connaissant bien les technologies les plus évoluées, comme les lacunes du service public, trouvent une idée permettant d'améliorer celui-ci, ou de rendre un service nouveau. Comme dans la net-économie, les idées innovantes viendront à des gens qui ne seront pas obligatoirement situés en haut de la hiérarchie, ou bardés de diplômes. Tout agent d'exécution qui "en voudrait" vraiment pourrait avoir sa chance. Il faut penser aussi aux personnes qui, dans la seconde ou troisième partie de leur carrière, voire en retraite, s'estiment encore productives et n'acceptent pas de se voir rémunérés par les contribuables pour ne plus rien faire d'utile.

2. à partir de l'idée innovante, le promoteur de la future start-up réalise un modèle, une maquette, un démonstrateur, susceptibles de tester l'innovation et la faire reconnaître comme valable. Il fait cela sans empiéter sur son activité principale, c'est-à-dire en prenant sur son temps et ses disponibilités personnelles. Rien n'empêche évidemment quelques personnes partageant la même idée et le même idéal de se regrouper pour travailler ensemble, par exemple en créant une association. Dans le privé, pour trouver des  soutiens et des fonds, la start-up s'adresse à des incubateurs d'entreprises, à des "business angels". Dans le public, ce ne sera pas la bonne voie, en principe, puisque la commercialisation du service rendu sera exclue. Mais il se trouvera nécessairement de plus en plus de structures d'appui, émanant par exemple des Ecoles, des collectivités locales, voire de l'Europe, qui pourront jouer ce rôle - en attendant que les Pouvoirs Publics s'intéressent à la démarche de façon systématique.

3. toutes les modalités de relations avec l'administration d'origine sont évidemment envisageables à ce stade et pour la suite. Il faudra choisir de travailler avec ou sans l'accord déclaré de ses chefs, dans des conditions qui, de toutes façons, devront respecter la déontologie du service public. L'idéal sera l'appui moral et matériel de la hiérarchie, mais il ne sera pas assuré d'emblée, surtout si l'idée est quelque peu révolutionnaire.

4. dès que possible, le promoteur de la start-up rejoindra un réseau d'initiatives homologues, afin d'échanger des expériences et contribuer à mieux se faire connaître. De tels réseaux (ou "rings") commencent à se mettre en place, et se multiplieront prochainement, tant en France qu'en Europe *.

5. Si l'expérience réussit, si l'innovation prend racine, son ou ses promoteurs suivront le sort de celle-ci. Ils resteront dans le service public, au sein de structures renouvellées par l'intégration de la start-up, ou bien ils migreront vers d'autres administrations intéressées par cette dernière - que ce soit au service de l'Etat ou dans d'autres collectivités publiques. Eventuellement, ils pourront passer dans le secteur privé, mais alors de façon explicite et ne créant pas de confusion. Cette dernière solution ne serait d'ailleurs qu'un pis-aller, et révèlerait l'incapacité du service public à se moderniser.

Que faites-vous, direz-vous, dans tout cela, des autorités en charge de la modernisation des administrations et de la réforme de l'Etat? Notre conseil est simple: innovez d'abord et voyez après. En cas de succès, elles sauront bien vous réintégrer dans des filières plus institutionnelles, en reconnaissant a posteriori vos mérites.

Si ce sujet vous intéresse, nous pourrons y revenir, en examinant notamment certains des domaines ou de tels start-up publiques seraient aujourd'hui indispensables à la réforme de l'Etat en profondeur et par la base.


* Quelques créateurs avant la lettre de "start-up publiques", dans l'esprit énoncé ci-dessus, se sont réunis pour étudier cette perspective. Je participe à ces réflexions, mais aucune stratégie définitive n'est encore arrêtée, du moins à mes yeux. Voir pour information le site pilote proposé par François Tanniou http://www.public-startup.fr.st/  

http://www.admiroutes.asso.fr/edito/2000/startup.htm
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