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Education et concurrence (intellectuelle)

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Editorial de Jean-Paul Baquiast

28 novembre 1999

Dans le Monde du 24 novembre 1999, le ministre de l'éducation nationale, de la recherche et de la technologie expose à l'occasion du Salon de l'éducation sa crainte de voir les Universités américaines s'implanter en Europe, et imposer un enseignement uniformisé (one thinking, one teaching). Il refuse également, position d'ailleurs commune aux pays européens, la tentative d'inclure l'éducation dans les champs de négociation discutés par l'OMC. L'enseignement ne doit pas devenir une marchandise, mais doit rester un service public, avec ses spécificités nationales. Les journalistes lui posent alors la question d'Internet dans les écoles: "Ne craignez-vous pas que sa généralisation accélère le mouvement d'uniformisation?" La réponse du ministre, sans être très claire, parait favorable à Internet. Les méthodes d'enseignement, nous dit-il, doivent muter. Il faut passer de la pratique religieuse (le prêtre décerne son savoir et le disciple apprend) à la pratique interactive entre enseignant et élèves, permettant de personnaliser l'enseignement. L'enseignant devient alors un maître à apprendre, une référence de savoirs.

Il y a semble-t-il une contradiction entre ces deux positions. Comment l'élève - et ce mot inclut l'étudiant - peut-il profiter de l'ouverture aux multiples savoirs permise par Internet, si l'on considère a priori que certaines écoles ou universités, certaines pratiques pédagogiques, certains professeurs, sont à exclure comme trop envahissants? Ce n'est pas tomber dans le pro-américanisme primaire que trouver, par exemple, beaucoup d'intérêt au travail des universités américaines  et souhaiter que les étudiants français puissent y accéder plus facilement. Un peu de concurrence intellectuelle ne ferait pas de mal au monde resté très fermé de l'éducation nationale et de l'enseignement supérieur en France, avec ses rites, ses castes et - plus grave - ses archaïsmes méthodologiques et scientifiques.

Il faut bien voir qu'aujourd'hui, pour une grande partie des milieux académiques français, l'ouverture aux autres, qu'il s'agisse des américains ou des européens, est considérée comme une menace pour des routines et même des emplois que l'on voudrait  voir rester à l'écart de tous changements. Le même réflexe de protection joue d'ailleurs à l'égard de l'appel à des compétences non-universitaires venant des milieux professionnels français.

Cela n'a rien à voir avec le caractère privé ou public de l'enseignement. En France s'est instauré un équilibre à peu près satisfaisant entre le service public, ouvert à tous et gratuit, disposant de l'essentiel des ressources,  dont une partie va d'ailleurs à des écoles libres conventionnées, et le secteur privé commercial, très minoritaire, ouvert à qui peut payer. Il ne semble pas que si des universités américaines s'installait en Europe, ou même en France, cela changerait grand chose à cet équilibre.

Ceci d'autant plus que c'est précisément au plan des Réseaux éducatifs que vont se jouer les choses. Nous aurons certainement, avec les perspectives attendues de la large bande (Voir l'article de Josph Rinaudo du 25/11 consacré à Internet2) à faire face  à une offensive sans précédent des contenus pédagogiques des pays ayant bien compris l'enjeu de l'éducation dans la compétitivité pour la société de l'information. Ces contenus seront disponibles en ligne et souvent même gratuitement. Aucun protectionnisme intellectuel, aucune assimilation avec le boeuf aux hormones et la vache folle,  n'empêchera nos élèves et étudiants de s'adresser à ces sources de savoir, surtout si les nôtres demeurent engluées dans le conservatisme.  

Aussi bien faut-il se mettre en mesure, non seulement d'être présents sur les fronts de bataille de l'éducation, mais d'être meilleurs que les autres (ou aussi bons qu'eux) et exporter à notre tour. Pour cela, il faut commencer très tôt à former nos jeunes. Quand on sait que, dans la plupart des écoles, lycées et collèges, l'on ne trouve encore qu'un poste Internet pour 30 élèves, au mieux, l'on ne peut envisager l'avenir avec sérénité. Une partie des réponses aux questions que se pose Claude Allègre se trouve là: à quelle date la totalité de nos enfants et de leurs professeurs disposeront-ils des moyens leur permettant d'expérimenter cette interactivité dans l'accès aux savoirs vantée par le ministre?

http://www.admiroutes.asso.fr/edito/1999/universi.htm
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