Internet: world shaping ou state building? |
||
2 pages |
L'éditorial de Jean-Paul Baquiast |
11 avril 1999 |
Dans la floraison de déclarations qu'engendrent les frappes contre la Serbie, nous pouvons sans complexe ajouter les nôtres. Un thème s'impose, qui ne nous éloigne pas des préoccupations qui sont celles d'Admiroutes. Préoccupés comme nul n'en ignore de l'avenir du service public et des institutions étatiques au sein de la société de l'information, nous nous demandons si Internet, principal outil de l'expansionnisme économique et politique américain, peut aussi permettre, dans nos "petits" pays, le fonctionnement d'administrations publiques plus efficaces et plus humaines.
Pourquoi les Etats-Unis se donnent-ils tant de mal, à travers l'OTAN, pour défendre les intérêts des Kosovars? Alain Joxe, dans un récent article du Monde (11/12 avril 1999, "L'OTAN dans les airs, l'Europe au pied du mur), propose, sauf erreur de ma part, une réponse intéressante. Les Etats-Unis nourrissent un grand dessein, remodeler le monde (world shaping) par la généralisation d'un marché universel dont profiteront en premier lieu leurs entreprises et leurs formes d'organisation et de pensée - qu'ils estiment d'ailleurs les meilleurs pour ce même monde. Ce faisant, ils ne s'intéressent pas au renforcement ni même au maintien des Etats nationaux (state building) - sauf le leur - même si cet affaiblissement des Etats laisse place aux maffias et à l'exacerbation des communautarismes. Les mauvaises langues diront qu'avec les unes et avec les autres, les hommes d'affaires et diplomates américains arriveront mieux à s'entendre qu'avec des Etats et des administrations animés par des résidus d'anti-américanisme primaire.
Dans cette optique, au delà de la destruction de l'Etat serbe, qui ne représente en vérité qu'un faible enjeu pour les Etats-Unis, les frappes de l'OTAN, dans la mesure où, pour le reste du monde, elles sont une manifestation de la puissance américaine, ont l'intérêt d'humilier ce qui reste d'Etat russe, et surtout de noyer les autres Etats européens dans une foule indifférenciée de suiveurs dociles. L'Europe occidentale elle-même, puissance éventuellement rivale économique (l'euroland) et politique (l'Union européenne), se trouve renvoyée dans l'ombre, à l'occasion de cette guerre, puisqu'elle n'a ni corps de bataille ni diplomatie indépendants de l'OTAN, c'est-à-dire des Etats-Unis. Son renforcement est donc différé sine die, y compris dans l'esprit des européens eux-mêmes, comme le montre bien la perte d'intérêt actuelle pour les élections au Parlement européen.
Si l'on admet ces prémisses, il faut se demander ce que l'on pourrait faire pour, chez les européens d'abord, et aux yeux du reste du monde ensuite, relancer l'intérêt envers la construction européenne? La réponse est simple dans son principe: relancer la modernisation et l'efficacité des Etats européens, sans exclure la collaboration accrue de ces Etats - et des nations qu'ils sous-tendent - au sein d'une Union fédérale analogue d'ailleurs, dans ses grandes lignes, à ce qu'est la fédération américaine pour les Etats fédérés.
Au plan militaire, cette démarche pourrait se traduire par la création d'eurocorps sous commandement intégré européen (ce que les Alliés avaient commencé à esquisser en 1918), ainsi que par une meilleure coordination des industriels de l'armement, elle-même renforcée par des programmes militaires communs de Recherche-développement pouvant bénéficier aux industries civiles (pensons aux satellites militaires d'observation à haute définition, par exemple).
Mais c'est surtout par la modernisation des appareils étatiques et administratifs que se jouera la défense et l'illustration de notre conception de l'Etat de droit et du service public, face à la dérégulation généralisée et aux dérives maffieuses et communautaristes qui l'accompagnent, dans les pays les plus fragiles.
Cette modernisation, nous en sommes ici persuadés, suppose de s'insérer pleinement dans la logique de la société de l'information et de l'Internet. Mais alors reviendra la vieille question: comment espérer tirer profit d'Internet pour moderniser nos administrations, alors qu'aux yeux du monde entier, Internet est l'outil de la mondialisation et de la dérégulation?
La réponse est aussi traditionnelle que la question: l'on peut faire ce que l'on veut de la société de l'information et d'Internet. Les Etats-Unis eux-mêmes s'en servent pour accroître l'efficacité de leurs structures administratives et politiques. Rien ne nous empêche de faire de même, si nous voulons renforcer notre indépendance économique et politique, tant dans les Etats nationaux qu'au sein de l'Union européenne.
En ce qui concerne les Balkans, les pays de l'Europe centrale et orientale, la Russie et les autres, notre message doit, en tous cas, être clair. Nous devons proposer, non pas la dérégulation et la disparition des Etats, mais des formes administratives et étatiques rénovées, proches des nôtres, meilleurs gages d'avenir pour des coopérations généralisées au sein d'une Europe élargie et plus démocratique.
jean-paul.baquiast@codet.finances.gouv.fr
http://www.admiroutes.asso.fr/edito/1999/crc.htm