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L'administration n'est pas un goulag

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Editorial de Jean-Paul Baquiast

11 décembre 1999

J'ai reçu récemment le courrier suivant, que je publie in extenso (sauf détails gommés afin de le rendre intraçable), car je le trouve remarquable. Ce n'est d'ailleurs pas la première fois que l'on me dit ou écrit de semblables choses.

"J'avais entendu parlé de Admiroutes dans la presse et j'ai consulté il y a peu le site de l'association. Votre initiative m'a immédiatement séduit. Je suis un jeune fonctionnaire recruté par le concours externe d'analyste-informaticien.... affecté à un service utilisant lartgement l'informatique. Le problème des technologies de l'information dans l'administration rejoint donc mes préoccupations.

Je voudrais participer au projet d'admiroutes mais je vois mal comment le faire en pratique et ceci pour deux raisons.

- D'abord, je vois mal comment concilier l'obligation de réserve avec une action par l'intermédiaire d'Internet qui est "extrèmement" public. Je vis au quotidien les difficultés que vous évoquez dans le manifeste ou dans les pages concernant les béta-bloquant mais comment apporter mon témoignage sans révéler le (dis)fonctionnement que j'observe dans mon administration ? Rénover l'administration par internet doit, je pense,passer par une observation de ce qui se passe dans les services car on ne peut se contenter de déclarations de principe. Hors est-ce compatible avec le fait que les agents doivent éviter d'évoquer les rouages internes de leurs administration, surtout dans les institutions traditionnellement très attachées au secret ?

- Ensuite, le second obstacle est le devoir d'obéissance et le respect de la voie hiérarchique qui va avec. La structure et les habitudes hiérarchiques de l'administration me parait incompatible avec internet. Que peut faire un cadre A ou B de base sans sortir de son devoir d'obéissance ? Comment agir dans le cadre d'Admiroutes alors que je travaille dans une structure dont les habitudes, les règles et le fonctionnement sont totalement opposés à ce que vous proposez ? Depuis, plusieurs mois, je constate que l'idée même de travail en réseau va à l'encontre des décisions de la hierarchie. Je n'ai pas de solutions toutes faites à apporter mais il paraît même impensable que je puisse évoquer certaines choses. Je ne dois pas décrire comment fonctionne le système informatique mais, contrairement aux déclarations dans les médias ou dans le rapport d'activité du service, je peux dire que l'approche de ces technologies demeure archaïque et furieusement centralisée. Tout le matériel est là : les PC, le cablage ethernet, un gros serveur UNIX mais le centre fonctionne toujours sur le modèle de l'odinateur central entouré de terminaux passifs. Si l'investissement matériel a été fait mais qu'une telle organisation a été décidée, je ne peux la remettre en question.

Les deux difficultées que je viens d'évoquer sont encore renforcées par le fait que j'évolue dans un environnement assez indifférent à l'informatique. Comment envisager de travailler en réseau quand l'ordinateur est encore mal accepté par la majorité. Dans les services, l'ordinateur représente surtout une douloureuse adaptation pour les plus anciens. Quant aux jeunes, leur formation d'origine les dispose peu à l'usage de ces outils pourtant courants. Bien que recrutés à BAC+4 ou BAC +5, la majorité d'entre eux ne s'est jamais servi de l'ordinateur (échec de notre système de formation ?). On comprend que se débattant avec Word et renonçant à utiliser Excel (qu'ils jugent trop complexe), ils soient peu enclin à exiger une mise en réseau de leur poste.

J'espère que vous répondrez à ce mail un peu long. Je suis comme vous persuadé qu'une adaptation aux nouveaux outils des technologies de l'information est indispensable. Il en va de la crédibilité de l'administration et de sa place dans la société. Je pense aussi que l'usage de l'informatique doit être généralisé pour éviter que les citoyens ordinaires ne soient soumis au pouvoir de quelques techniciens au langage ésotérique. L'informatique ne doit plus faire peur et doit se banaliser, comme l'imprimerie au 16ème siècle ou l'usage du stylographe au début du siècle. Enfin, j'ai également quelques idées concernant les logiciels libres et l'informatique ouverte. Je pense que le projet Admiroutes est très important et je veux y participer mais en pratique demeurent les obstacles évoqués ci-dessus. Peut-être pourrez vous m'indiquer comment les lever."

Que répondre?

D'abord qu'il n'est évidemment pas question d'encourager les fonctionnaires, jeunes ou moins jeunes, à porter des critiques trop précises à l'égard de leur administration, visant des services ou des hommes facilement identifiables. D'abord, ils se mettraient effectivement dans leur tort, au regard du devoir de réserve et de la déontologie du net (qui suppose par exemple, comme tous les médias, droit de réponse). Ensuite, l'effet serait sans doute contraire à ce qu'ils en attendraient, en durcissant les blocages.

Il reste que si rien n'est dit ou fait pour remédier aux difficultés que dénonce mon interlocuteur, l'administration ne se modernisera pas à la vitesse convenable, et ce seront tous les citoyens, en droit d'exiger un Etat efficace face aux difficultés du monde moderne, qui en souffriront. Plusieurs pistes s'ouvrent à ceux qui s'intéressent à la modernisation des administrations:

- faire pression sur les ministres pour que les réformes annoncées soient non seulement mises à l'étude, mais publiquement mises en pratique, puis évaluées et discutées. J'ai en tête le cas, par exemple, du ministère des finances. Un projet Finances 2000-2003 y a été lancé. De nombreux groupes de travail associant des fonctionnaires des services dits déconcentrés et des usagers y ont été mis en place. Beaucoup d'excellentes propositions ont été émises. Que vont-elles devenir? Et surtout, comment, outre les agents de la base, les assujettis que nous sommes vont-ils savoir ce qu'elles deviennent, et apprécier leurs résultats pratiques? Le numéro 136 de Marianne (29 novembre-5  décembre 1999, p.25) évoque à juste titre cette question. Nous sommes aussi en droit de le faire.

- proposer la réalisation d'études de cas, pour les diverses écoles de formation des fonctionnaires, où les situations évoquées par notre correspondant seraient "mises à plat", comme l'on dit, afin de servir de référence à ceux qui veulent changer les choses. L'expérience montre que dans un cadre pédagogique supposé traiter des situations fictives, les imaginations se libèrent et les blocages se lèvent, mieux que dans la réalité .

- et finalement,dans les lieux de discussions, forums-citoyens et autres structures qui ne manqueront pas d'apparaître, grâce à Internet, et dont Admiroutes n'est qu'un pâle prototype, dire aussi clairement que possible ce qui ne va pas, et comment cela pourrait aller mieux.  Les usagers de l'administration commencent à le faire. Les fonctionnaires se doivent de le faire aussi, avec les précautions que j'évoquais plus haut: objectivité, pondération, étude attentive des situations évoquées et des remèdes possibles, etc.

Ainsi se créera progressivement une ambiance de critique constructive qui pourra entraîner, plus vite que l'on ne le pense, beaucoup de conséquences favorables quant à la modernisation du service public. Je suis persuadé que la seule lecture de la lettre que m'a adressé mon jeune correspondant fera réfléchir plus d'un chef, petit ou grand, s'il a la bonne habitude de fréquenter Admiroutes. Après tout, notre administration ne devrait pas être un goulag!

http://www.admiroutes.asso.fr/edito/1999/goulag.htm
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