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DIALOGUES-VIII : L'historien face à l'Histoire.
Philippe Grasset 12 mai 2010

Puisque nous avons conclu que ces “Dialogues” commenceraient par une série d’échanges sur nos livres respectifs, trois textes pour chacun d’eux, et que nous venons d’échanger des considérations autour de votre livre (trois textes effectivement), alors passons au mien. Pour cette raison, je laisserais de côté l’essentiel de votre texte précédent qui répondait lui-même à mon intervention précédente, mais sur lequel, j’en suis assuré pour mon compte, nous reviendrons. Je m’attache à la dernière partie de votre texte, celle où vous parlez de mon rôle en tant qu’“historien” (les guillemets sont mis ici, – pour la première et la dernière fois…).

Vous avez pour moi des mots que je considère comme flatteurs, pour lesquels, je l’avoue, j’aurais pu tomber dans le travers horrible de la vanité. Mais je l’ai écartée, je le jure, et elle ne se manifestera pas. Il y a des choses plus intéressantes car ces mêmes mots abordent un problème absolument fondamental qui mérite un débat, qui est celui, non seulement du rôle de l’historien, mais de sa nature même. Je vous cite et, par conséquent, ces mots ne sont rappelés que pour nos “dialogues” et rien d’autre :

«…L'historien se situe en général parmi les scientifiques. Il recherche les “faits” pouvant vérifier ses thèses et hypothèses. Mais si celles-ci prennent la forme de grands récits, de visions, elles sont difficilement vérifiables (sauf peut-être à très long terme). L'historien se comporte donc aussi dans une certaine mesure en artiste. […]

»…Nous nous intéressons plutôt en vous à l'historien visionnaire, fut-il proche de l'artiste dans certaines de ses créations. Car cette catégorie d'historien et de chroniqueur relève précisément du rôle de l'individu qui se dresse seul contre les forces matérielles, dont je parlais précédemment. C'est le rôle que vous jouez, d'une certaine façon, et que vos lecteurs continuent de vous demander à jouer, tant que vous en aurez les forces.»

Les deux idées sont bien là : l’historien à classer “parmi les scientifiques” d’une part ; l’historien “dans une certaine mesure […] artiste”. Manifestement, il vous plaît de me mettre dans l’historien “proche de l’artiste”, dans la catégorie que vous nommez “historien visionnaire”. (Je dirais aussi “historien prophétique”, qui est, après tout, une catégorie reconnue comme telle, qui fut longtemps florissante en France, qui est, je pense, le pays par excellence de l’histoire, peut-être plus encore que de la littérature, – ou bien, disons, de l’histoire quand elle est aussi la littérature, c’est-à-dire l’historien nécessairement artiste.)

Comment vous dire autrement que d’admettre que vous comblez tous mes vœux et que vous rencontrez évidemment ma conviction profonde… Je m’explique : combler “tous mes vœux”, cela est bien rencontrer ma secrète espérance et ma conviction que je fais mon travail d’historien d’abord comme un “artiste”, gouverné par l’intuition pour mieux utiliser mes connaissances techniques et mon expérience ; c’est aussi nourrir ma conviction que l’historien nécessaire aujourd’hui est bien l’“artiste”, car lui seul échappe au système anthropotechnique qui nous dévore, s’en détache, l’observe de l’extérieur et le décrit pour ce qu’il est. C’est cet “historien”-là qui s’est lancé dans La grâce de l’Histoire en ignorant complètement ce qui l’attendait (on le verra plus loin)… D’une certaine façon, c’était la condition sine qua non ; aurais-je su ce qui m’attendait, jusqu’à quelle extrémité j’allais faire avancer mon travail, poussé et éclairé par l’intuition, que je ne l’aurais jamais entrepris. D’abord, je n’aurais pas osé y croire, – je veux dire, aux hypothèses auxquelles j’aboutis, et ma conviction sincère à cet égard est qu’elles ne sont pas de moi, qu’elles se sont formées d’elles-mêmes, hors de ma volonté et, peut-être, de mon esprit lui-même. Là-dessus, puisqu’il faut toujours songer à une “cause première”, – d’où tout cela vient-il ? Nous laissons la réponse pour plus tard, s’il y a un “plus tard”…

Un seul thème s’impose à l’historien

Il est vrai qu’un seul thème s’impose, devrait s’imposer au véritable historien aujourd’hui : comment une telle civilisation, marquée de tant d’efforts, de tant d’esprits prodigieux, de tant de découvertes, est-elle parvenue à un fonctionnement qui engendre d’une façon aussi systématique la laideur, la bêtise et la destruction ? Comment est-il possible qu’un tel rassemblement d’esprits élevés et d’organisations puissantes puissent engendrer des politiques aussi uniformément stupides, – pour ne pas parler de leur cruauté, de leur nihilisme, de leur abaissement continuel... ? Comment est-il possible qu’une civilisation marquée par la prétention de parvenir à une très haute culture aboutisse de façon aussi aveuglante à force d’évidence à l’abaissement systématique de la culture, jusqu’à la médiocrité, la futilité insupportable, le mensonge dégradant, l’entropie sans espoir ?

Un esprit qui prétend comprendre l’histoire d’une façon scientifique, fait après fait, et chaque fois après vérification, n’y peut rien comprendre. Il se perd dans les dédales de sa démonstration et se retrouve, bien rangé, dans la cohorte des esprits intelligents obligés de cautionner l’enchaînement parcellaire qu’il décrit, qui fait partie d’un ensemble accouchant de la bêtise, de la laideur et de la destruction, – avec une conclusion style Prisunic : “Après tout, demain ce sera peut-être mieux…”. Il faut s’adresser directement à l’Histoire, et seul un artiste, indifférent aux faits scientifiques élevés en directives et aux démonstrations comme moyen central de son enquête, peut y prétendre… Car alors, débarrassé du fardeau de l’intelligence en action, il s’ouvre nécessairement à l’intuition qui nourrira son inspiration. Au contraire de l’historien-scientifique, enfermé dans la pénombre désormais générale du système de son intelligence, l’historien-artiste est ouvert à l’en dehors qui l’éclaire.

Ainsi l’artiste simplifie-t-il le monde qu’il considère. Il connaît les détails, éventuellement, justement pour ne pas s’en servir pour la plupart d’entre eux, sinon pour leur dénier quelque importance que ce soit, ou pour s’en servir d’une façon décisivement différente quand il leur reconnaît une utilité. Il reconnaît les grondements souterrains de l’Histoire, parce qu’il a l’oreille fine, parce c’est un sismographe intuitif de l’Histoire. Cet historien-là est aujourd’hui plus que jamais nécessaire, – et c’est bien pour cela que l’historiographie officielle ne cherche qu’à l’éliminer, – car, dans un monde immensément compliqué par les détails des choses et des matières de plus en plus avancées et complexes (on dit “pointues”), seul lui peut revenir à l’essentiel, qu’il distingue soudain dans une trouée de lumière perçant le brouillard immense qui a envahi notre univers. Il y a en lui une ingénuité qui ne cesse de redonner sans cesse sa jeunesse à son regard, une absence de connaissance apprise dans les normes du système pédagogique qui génère une formidable capacité de re-connaissance des choses essentielles dissimulées par le brouillard. Et de tout cela, il ne peut se passer, car cette trouée de lumière dans le brouillard, qui procure de brefs moments d’intense exaltation, est le seul remède qui lui permet d’écarter l’angoisse qui l’emporterait. L’historien devenu artiste lutte pour sa vie dans sa quête hors des normes, car il sait que l’enfermement dans les normes le tuerait avec une netteté aussi tranchante que la guillotine.

Peu lui importe d’avoir raison en ce sens qu’il serait reconnu, il ne progresse que parce qu’il est paradoxalement “prisonnier” de sa liberté, mais conscient que cet “emprisonnement” est celui de la grandeur des choses et de l’esprit d’élévation. Il est condamné à être haut ou à ne pas être. L’essence de ce qui le pousse est hors des normes politiques et des apparats sociaux, et c’est un bien lourd fardeau. Il n’est pas heureux et le bonheur ne lui est pas une notion familière, mais de cela il ne fera jamais une thèse qui aiderait la psychiatrie à soulager les malheurs de ses frères d’armes, les autres soumis à de semblables tourments. Une fatalité pèse sur lui et sa démarche aventureuse est sa façon à lui de tenter d’apprivoiser ce monstre-là, la fatalité, ou, dans tous les cas, de composer avec lui.

C’est à ces conditions seulement qu’à un instant ou l’autre, un instant qu’il peut qualifier de divin, lui apparaît en un éclair une partie de la Vérité du monde. Cela ne l’apaise pas pour autant et il retombe bientôt, mais ce fut un pas de plus dans sa façon de progresser dans l’accomplissement de sa part du contrat qui le lie à la nécessité de son existence.

…Curieusement, je pourrais écrire cela comme un transition vers quelques éclaircissements concernant La grâce de l’Histoire

Genèse paradoxale de La grâce de l’Histoire

Au départ, ce livre n’avait nulle prétention. Il était, au sens propre du mot, étriqué. Il entendait s’attacher au phénomène historique de l’observation qu’à une certaine période, – que j’identifie dans les bornes des années 1919-1933, – un vaste mouvement intellectuel européen, et surtout français, avait parfaitement identifié tous les caractères et les fondements de la crise de civilisation dont nous connaissons aujourd’hui l’explosion tempétueuse. En un sens, 1919-1933 avait mieux compris que nous les comprenons nous-mêmes les causes fondamentales de la terrible crise qui nous emporte aujourd’hui. (*)

Là-dessus est venue se greffer, pour mon compte, la connaissance de la Grande Guerre avec Verdun, – ou dirais-je, comme première intuition, la re-connaissance, comme si les constats que j’y fis était la première trouée de lumière dans le brouillard général. Verdun m’apparut non comme un affrontement “absurde” de nationalismes, non comme la démonstration du lieu commun que la guerre est une chose terrible, mais comme un lieu mystérieux et magique où quelque chose de formidable, de considérable, dépassant évidemment l’homme et sa prétention de contrôler le monde, s’était manifestée avec une puissance inouïe. La beauté de ce qu’est devenu le champ de la bataille permet de mieux saisir, par contraste presque prémonitoire comme si vous vous retrouviez dans l’âme et dans la peau d’un de ces jeunes gens martyrisés en 1916, l’horreur formidable, comme un événement venu d’ailleurs, de ce que fut cette bataille. La réflexion évidente, aveuglante, est qu’au lieu de conclure que cette bataille n’eut aucun sens, comme font les historiens appointés du système, je conclus qu’elle avait au contraire un sens absolument formidable, quasiment métahistorique. Aussitôt, il devenait évident qu’un lien devait être établi entre cette bataille et la Grande Guerre en général, et sa manifestation d’une force supérieure épouvantable, – et la lucidité de ceux qui, dans la période suivante (1919-1933), identifièrent les fondements d’une crise de civilisation sans précédent. La phrase de Valéry («Nous autres, civilisations…») sert de lien, comme une phrase symbolique, entre la Grande Guerre et la lucidité de 1919-1933.

Je tenais ma première intuition et c’est autour d’elle que l’ouvrage commença sa croissance. L’idée étriquée était devenue un axe central imposant l’idée puissante d’un Mystère à résoudre. Il fallait aller dans les deux sens : remonter dans le temps pour trouver la source du Mystère, aller de l’avant pour distinguer ses effets jusqu’à nous. Dans cette quête, on trouve des réconforts et des aides inestimables. Celle de Guglielmo Ferrero est essentielle, on le sait, par les nombreuses citations que j’en fais, par sa trouvaille superbe d’intuition que la Grande Guerre est un affrontement entre l’“idéal de perfection” latin et l’“idéal de puissance” des pays germains (et, ajouterons-nous, anglo-saxons).

La remontée dans le temps fait rencontrer ce carrefour fondamental où s’entremêlent les trois Révolutions, – l’américaine, la française et celle du choix de la thermodynamique comme source d’énergie suggérée par le livre d’Alain Gras, Le choix du feu. Vous vous dites qu’il y a là un nœud central, qui va développer une mécanique gigantesque de puissance, qui se nouera en un premier éclair de puissance avec la Grande Guerre, qui poursuivra sa route de puissance tout au long du XXème siècle et de ses événements de fer, de sang et de feu, qui se noue à nouveau sous nos yeux, aujourd’hui, dans l’explosion gigantesque d’une crise sans précédent. Je résume, ô combien, une démarche gouvernée par une intuition encore mal identifiée, bardée de perceptions, de reconnaissances diverses par des perspectives, des détails de connaissance, de mises en place et d’interprétations inattendues d’événements trop convenus, – jusqu’à l’interrogation finale. Car, à un moment ou l’autre, l’historien intuitif qui cherche se trouve confronté à la nécessité d’une explication centrale, qu’il hume, qu’il devine, qu’il croit saisir sans l’empoigner ferme. Puis, un jour, se concrétise cette intuition fondamentale, là non plus comme un éclair, mais avec un certain apaisement, comme une évidence que vous ne distinguiez pas tant elle s’offrait si complètement à vous, comme si le puzzle se mettait enfin en place. En un sens, on pourrait dire que vous étiez possédé par l’hypothèse fondamentale, que vous étiez devenu vous-même cette hypothèse et qu’enfin vous la restituez remise en ordre. Vous y êtes.

C’est donc le cas pour cette idée d’une force historique immense qui s’est emparée de nos destins à l’aube du XIXème siècle et qui s’est développée dans toute sa puissance, influençant tous les comportements historiques. A cette lumière, vous en déduisez un réarrangement de l’Histoire qui éclaire jusqu’à notre époque et donne un sens différent à tous les événements jusqu’alors appréciés du point de vue de la raison humaine. Vous vous sentez alors la force de proposer l’interprétation qu’il s’agit d’une chose si complètement différente qu’on peut parler d’une “deuxième civilisation occidentale”, entendant par là qu’à partir de cette rupture notre civilisation a changé de substance. Vous pouvez alors réactiver la raison pour mieux étayer l’explication de votre intuition.

Parlant de Chateaubriand comme de l’archétype de cet historien prophétique, le philosophe Manuel de Diéguez parlait du «cerveau de glace [de Chateaubriand] dans une âme de feu». C’est bien de cette alliance de la “glace” d’une raison forte et stricte, alimentée par le “feu” d’une âme qui reçoit l’intuition, qu’il faut parler dans le cas de cette sorte d’historien. Il “réinvente” l’Histoire comme s’il la retrouvait, elle qui fut dissimulée, déformée, arrangée par les besogneux qui sont essentiellement chargés d’arranger le passé pour justifier le présent des maîtres du jour.

La double tâche de l’historien

Bien entendu, avec cette intuition devenue interprétation et développée en un récit qui tente d’être le plus lisible et le plus compréhensible aux autres esprits, on se trouve devant une tâche double. D’une part, c’est la mission de la communication de votre interprétation historique, d’autre part c’est la charge constante du doute qui ne cesse de vous habiter parce que vous vous appuyez sur la formidable conviction que vous a donnée cette intuition mais qui ne dispose à aucun moment de l’assurance apaisante de la démonstration rationnelle. Ce travail est caractérisé par une solitude effrayante.

Avec votre hypothèse, vous avez brisé en partie ma solitude effrayante, et soyez-en remercié sans restriction. Votre aide m’est infiniment précieuse, qui m’apporte une certaine solidité qui est celle de l’hypothèse scientifique. Pour autant, elle n’implique nullement l’indulgence. Maintenant que je m’en suis saisie, de l’hypothèse scientifique, je deviens d’une impitoyable exigence. La vision historique saisie par l’artiste soudain renforcée de l’hypothèse scientifique exige aussitôt que l’hypothèse scientifique accepte d’être confrontée à la puissante architecture historique de la vision. L’historien-artiste n’est pas précisément facile dans ce domaine ; il est exigeant, sans guère de considération pour la précision et le travail du scientifique, et il assène sa vision comme Nietzsche “philosophe à coups de marteau”.

C’est pour cette raison et c’est dans cet esprit que je ferraille avec vous, depuis quelques semaines, à propos de votre hypothèse sur les systèmes anthropotechniques. Vous avez compris que votre hypothèse du système anthropotechnique, dès que je m’en suis saisie, est aussitôt fixée dans le temps historique par mon interprétation, et qu’elle constitue nécessairement une agression terrible et spécifique contre le destin historique de l’espèce, une rupture d'une continuité dont vous-même par contre semblez faire le fondement de notre évolution. Si je suis largement incliné à adopter l’explication que l’espèce se trouve, en l’occurrence, bien plus soumise à ces grandes forces de l’Histoire que maîtresse de ces forces, il n’en demeure pas moins que subsiste, et même s’impose le Mystère de ces forces, – en l’occurrence, ici, ce système anthropotechnique qui s’est saisi de nos destinées à partir d’une certaine période révolutionnaire de notre Histoire, et a incurvé nos destinée vers un avenir catastrophique. L’historien intervient en proposant, voire en imposant des datations historiques, des orientations politiques et métapolitiques, en assénant une lecture métahistorique de nos destinées qui suppose nécessairement un jugement fondamental de valeur sur notre civilisation et sur ses volte-face. C’est sur ces points essentiellement que nous différons me semble-t-il, car ma conviction est bien qu’il y a eu déviation fondamentale, transformation de notre destin vers un avenir catastrophique.

Là où nous nous rejoignons à nouveau, c’est dans la réalisation qu’effectivement notre destinée se présente aujourd’hui sous des augures catastrophique. Mais cette occurrence n’est là que pour faire surgir à nouveau nombre d’autres questions qui mettront à jour à nouveau nos différences d’analyses, les couleurs changeantes de nos regards posés sur la situation du monde. Car, pour ma part, c’est bien l’Histoire qui reste la maîtresse de notre Grand Tout, et c’est bien en elle que repose notre espérance fondamentale, c’est bien au nom d’elle-même que nous devons affirmer notre résistance, – avec l’une de ces questions ultimes, bien plus intéressante et bien plus riche que la question sur “le sens de l’Histoire”, – cette question, “l’Histoire a-t-elle une conscience?”… Après tout, cela rejoint votre recherche puisque vous posez la même question à propos du Pentagone et que vous faites des hypothèses sur l’avenir qui concerne également, de façon implicite, la question de la conscience avec les “systèmes post-anthropotechniques” dans lesquels vous mettez votre espoir. Cela rejoint votre recherche mais cela ne signifie certainement pas qu’il y ait accord; cela laisse de la place pour la poursuite de nos dialogues.

 

(*) D’ici la fin de la semaine sera mise en ligne, justement, cette partie (“1919-1933”) de La grâce de l’Histoire.