DIALOGUES
DIALOGUES-XIII
: Pensée, raison,
intuition
Jean-Paul Baquiast 04/08/2010
Si je
me réfère à l'hypothèse que j'ai
proposée, selon laquelle l'évolution des sociétés
humaines est le produit de la compétition darwinienne
entre entités dites anthropotechniques, que pourrais-je
dire de la pensée, de la raison et de l'intuition?
Dans la mesure où ces systèmes anthropotechniques
rassemblent des humains, lesquels sont dotés de cerveaux,
on ne pourra leur dénier la faculté de penser,
soit au niveau du système global, soit au niveau des
humains qui les composent. Nous allons y venir en fin d'article.
Mais examinons d'abord la pensée, la raison et l'intuition
en termes généraux.
En simplifiant
beaucoup, nous pourrions dire que, pour un cerveau doté
d'un minimum de cortex associatif, capable donc d'héberger
des modèles du monde construits par l'expérience
endogène et exogène, penser signifie soumettre
le modèle du monde ainsi construit à de nouvelles
hypothèses résultant de la prise en compte de
modifications du milieu extérieur perçues par
les sens. La nouvelle hypothèse déforme le modèle
et suggère un nouveau comportement tenant compte de
la modification du milieu. Si ce comportement est plus favorable
à la survie de l'organisme que l'ancien, le modèle
du monde ainsi modifié est mémorisé.
Nous pourrions donc dire que penser signifie ne pas répondre
instantanément aux sollicitations du milieu, comme
le fait par exemple un organisme non doté de cerveau,
tel l'amibe. Penser consiste à passer par le relais
d'une simulation: simuler un nouveau comportement en le rapprochant
d'un milieu ou monde lui-même simulé sous forme
de modèle au niveau du cortex. La pensée dans
cette acception du mot est un mécanisme automatique
permanent, autrement dit non volontariste.
Des
rationalités superposées
Les modèles
du monde résidants au sein du cerveau comportent plusieurs
catégories d'éléments. Nous pourrions
parler de plusieurs catégories de rationalités.
Les éléments de base résultent d'un câblage
du cerveau acquis au cours de l'histoire de l'espèce.
Noam Chomsky a montré que ces câblages, hérités
à la naissance, sont très nombreux, chez l'animal
et a fortiori chez l'humain. Ils expriment une expérience
de longue durée acquise par l'espèce au cours
de l'évolution. Le nouveau né sait d'instinct
que les évènements ont des causes, que le haut
se distingue du bas, qu'il y a un avant et un après,
etc. Il sait aussi très vite utiliser les éléments
d'une grammaire générative. Nous pouvons donc
parler à ce niveau d'une raison ou rationalité
propre à l'espèce.
Les modèles
du monde résidants au sein du cerveau comportent par
ailleurs des éléments qui sont le résultat
des expériences acquises par les individus en groupe,
généralement transmises sous formes de mémoire
collectives, images, concepts, comportements types. Nous pouvons
parler à ce niveau d'une raison ou rationalité
propre au groupe, dite aussi culturelle. Les mèmes,
étudiés par la mémétique, en font
partie.
Une troisième
catégorie d'éléments, s'ajoutant aux
précédents, résultent des expériences
acquises par l'individu lui-même. Il s'agit d'une rationalité
individuelle. Ainsi, m'étant plusieurs fois coupé
avec tel couteau particulier, je peux en déduire que
tous les couteaux sont coupants.
Penser
en dehors de la raison
La raison
ou rationalité, plus ou moins intuitive ou au contraire
formalisée dans des règles logiques, constitue
donc la suite quasi obligée de la pensée, dès
lors que la pensée accompagne un ensemble de comportements
moteurs ou actifs. Mais peut-on penser en dehors de la raison?
La réponse est évidemment oui. C'est le cas
du rêve à proprement parler, de l'imagination,
de la poésie, etc. Cette forme de pensée n'est
pas totalement aléatoire, mais elle ne se réfère
pas systématiquement à des modèles rationnels,
au sens de ceux décrits ci-dessus. Elle se réfère
à des modèles que nous pourrions dire a-rationnels
ou irrationnels.
Dans de
tels modèles, il pourra exister des évènements
sans cause, des esprits sans cerveaux, etc. Si ceux-ci sont
ensuite soumis à l'expérience du milieu et vérifiés
par l'expérience, ils rejoignent les modèles
rationnels. D'autres, non vérifiés par l'expérience,
peuvent cependant demeurer en place parce qu'ils répondent
à des besoins plus généraux des organismes.
Ils resteront donc totalement « imaginaires »,
ce qui ne les empêchera d'ailleurs pas d'avoir des conséquences
sur les comportements. Ce pourrait être le cas de ce
que les freudiens appellent l'inconscient, inconscient individuel
ou inconscient collectif.
Mais venons-en
aux intuitions, souvent évoquées par vous, mon
cher Philippe. Vous signalez leur importance, leur rôle
quasi prémonitoire. Dans l'interprétation de
la pensée que je propose ci-dessus, j'ai rappelé
le rôle fondamental des hypothèses dans la prise
en compte par le cerveau des modifications du milieu perçues
par les sens. Elles se traduisent après vérification
expérimentale par une modification du modèle
du monde résidant dans le cerveau. D'où viennent
ces hypothèses?
Il n'existe
pas dans le cerveau un homoncule savant qui face à
une expérience nouvelle, suggère une hypothèse
susceptible de l'expliquer. Il semble que le cortex associatif,
constamment soumis à un bombardement de nouvelles entrées,
génère en permanence, sur un mode plus ou moins
aléatoire (aléatoire contraint) de nouvelles
explications. Certaines de celles-ci, dans des circonstances
favorables, pourraient prendre assez de consistance pour se
traduire par des prérationalisations, immédiatement
soumises à l'expérience. Nous pourrons alors
parler d'intuitions. On ne conservera d'ailleurs en mémoire
que les intuitions vérifiées par l'expérience
et entraînant une modification perceptible du modèle
du monde résidant dans le cerveau. La capacité
de générer de telles intuitions n'est sans doute
pas présente au même degré dans tous les
cerveaux. Elle distingue les cerveaux inventifs ou créateurs
des cerveaux plus routiniers.
On voit,
si nous acceptons les généralités qui
précèdent, que la raison est un produit de la
pensée, autrement dit du cerveau « en situation »
dans le monde. Il s'agit d'un produit élaboré,
puisqu'elle se réfère à des modèles
plus ou moins structurés du monde, construit par l'expérience
au niveau principalement du cerveau associatif. Il existe
d'innombrables formes de pensées qui ne présentent
pas ce caractère structuré. Elles vivent des
vies bien plus brèves. L'intuition correspondrait dans
ce cas à un mode de génération d'hypothèses
particulièrement réactif et percutant, dont
ne disposent que certains cerveaux.
Une
raison relative
Ceci dit,
les modèles du monde produits par le mécanisme
de pensée rationnelle ainsi décrits n'ont de
valeur que relative. Il ne valent que pour les cerveaux qui
les génèrent et n'ont de validité que
tant qu'ils ne sont pas modifiés suite à de
nouvelles expériences. La rationalité scientifique,
forme la plus accomplie au regard de la philosophie occidentale
d'une telle rationalité, n'échappe évidemment
pas à ces contraintes.
La raison
est donc préférable à l'irraison, mais
elle ne garantit pas que les processus s'en inspirant soient
les plus adéquats au regard de la survie globale de
la vie et de la civilisation. Seule l'expérience a
postériori permettrait d'en juger. Revenons à
mon hypothèse des systèmes anthropotechniques.
Prenons comme exemple de tels systèmes la firme BP,
pour ne pas évoquer systématiquement le Pentagone.
BP était connue par son savoir faire en matière
de deep drilling. Pourquoi alors l'accident dans le
golfe du Mexique?
Les cerveaux
individuels de BP, comme ses ressources collectives en terme
de cognition (cognitive system) n'étaient pas irrationnels.
Mais leurs rationalités n'avaient pas intégré
jusqu'à ce printemps l'hypothèse d'un accident
tel que survenu dans le golfe du Mexique (la défaillance
des sécurités d'un blow out preventer
sous-dimensionné au regard de la pression régnant
dans la poche). Ils n'en avaient même pas eu le pressentiment
intuitif. Maintenant, peut-on penser, on ne les y reprendra
plus. Une raison instruite par l'expérience va reprendre
la main, chez BP, en Louisiane et ailleurs dans le monde.
Hélas
non sans doute. La compétition humaine et technologique
déchainée au sein des superorganismes anthropotechnique
constitués par les firmes et les Etats pétroliers
va de nouveau conduire à des situations dangereuses
imprévues, voire à des désastres. Ne
va-t-on pas continuer à forer ultra deep sur
les côtes américaines ? BP pour sa part, si j'en
croit une information, espère avoir un contrat du colonel
Khadafi, l'humaniste et l'environnementaliste bien connu,
pour creuser des puits en profondeur dans des zones ultra-sensibles
de la Méditerranée. Mon « intuition »,
qui me paraît inspirée par une prérationalité
scientifique de bon aloi, me dit que de nouvelles catastrophes
surviendront quasi nécessairement.