Alain Cardon

Modéliser et concevoir une machine pensante
Approche de la conscience artificielle

Editions Vuibert - Collection Automates Intelligents
dirigée par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin

mars 2004, 426 pages - 45 euros

Cet ouvrage a obtenu en 2005 le prix de l'AFISI

Présentation
(texte de 4ème de couverture)
Table des matières
Introduction
Avertissement
Conclusion

Catalogue général de la collection

Présentation

Texte de 4ème de couverture

Concevoir une pachine pensante, c'est réunir les domaines de la technique et de l'esprit, autant dire le matériel et l'immatériel. Cet objectif des sciences cognitives - reproduire le fonctionnement du cerveau dans un système calculable - conduit à l'intelligence artificielle. Mais notre connaissance des systèmes peut-elle seule nous aider à résoudre l'énigme qu'est-ce penser ?
Opérant dans la science du calculable, l'informaticien fera quant à lui l'hypothèse que nos pensées ou nos émotions sont modélisables : il lui restera alors à démontrer la faisabilité d'un système où, par exemple, des grappes de processeurs coactivés avec des corps de robots pourront produire enfin des émotions et des idées artificielles.

Chercheur au laboratoire d'informatique de l'université Paris VI ainsi qu'à l'Institut de recherche pour le développement, membre du bureau de l'Association française d'intelligence artificielle, Alain Cardon est professeur à l'université du Havre où il enseigne l'informatique.


Table des matières

Introduction
Avertissement

Première partie : Modèles, systèmes et complexité

Chapitre 1 : Phénomènes et modèles
Chapitre 2 : Systèmes et auto-adaptativité
Chapitre 3 : Approche de la complexité

Deuxième partie : La pensée, la pensée artificielle et l'approche morphologique

Chapitre 4 : Qu'est-ce que penser ?
Chapitre 5 : La question de la pensée artificielle
Chapitre 6 : Une progression conceptuelle : de l'émotion
à la conscience dans le vivant
Chapitre 7 : La notion de morphologie en informatique

Troisième partie : Émotions artificielles et proto-Soi

Chapitre 8 : Modéliser et réaliser une machine pensante :
une rupture avec les modélisations classiques
Chapitre 9 : Le corps de la machine et l'élément minimal
de conception du système générateur de pensées
Chapitre 10 : Structure du système de représentation
des émotions
Chapitre 11 : Des cartes corporelles aux émotions artificielles : les processus miroirs
Chapitre 12 : Etats émotionnels artificiels et proto-Soi artificiel

Quatrième partie : La pensée artificielle et le Soi

Chapitre 13 : Générer des pensées artificielles et concevoir un Soi conscient
Chapitre 14 : Intentionnalité du système générateur de pensées et ensemble d'anticipation
Chapitre 15 : Signification du déroulement des scènes :
la pensée artificielle
Chapitre 16 : Les sensations artificielles : le lien nécessaire entre le corps et l'esprit
Chapitre 17 : Le Soi de la machine pensante : se savoir être
Chapitre 18 : La qualité de la pensée artificielle
Chapitre 19 : L'exception du langage : l'aptitude intérieure
à la représentation langagière
Chapitre 20 : Fonctionnement général et fonctionnements
particuliers de la machine pensante
Chapitre 21 : La chute de l'ange ou la réalité de la machine pensante

Conclusion

Bibliographie

Lexique des définitions

1
9

11

13
23
45

53


55
71
77

85

131

133

147

171

185

199


227

229

279

307

335

345
351
369

383

409


417

420

425

 

 


Introduction

Il y a trois grands problèmes, très difficiles et aux conséquences considérables, qui préoccupent les scientifiques d'aujourd'hui. Qu'est-ce que le vide et comment les forces fondamentales ont-elles pu émerger de ce vide ? Comment la vie, en tant que structure génomique assurant elle-même sa reproduction, s'est-elle formée ? Qu'est-ce que penser ? Nous n'aborderons que le troisième problème dans cet ouvrage, mais il est clair que les deux autres sont sous- jacents à nos investigations, car ces trois problèmes sont en quelque sorte liés pour former l'explication ultime du réel qui s'est organisé merveilleusement et qui a acquis la propriété de se regarder être, dans l'esprit de l'homme. La communauté scientifique d'aujourd'hui, notre communauté fragile et contestée, s'efforce de les résoudre au fond. Nous allons apporter quelques explications à propos de la question de la calculabilité de l'intentionnalité, à propos d'un système qui génère de la pensée.

La conception d'une machine pensante, d'un système artificiel qui génère des pensées, est un problème extrêmement difficile. Il s'agit en effet de réunir le domaine du fonctionnement des machines, domaine essentiellement technologique et baignant dans la matérialité des choses, avec celui de l'esprit, qui est le moins matériel possible et qui semble même, à certains, hors d'atteinte de la science. Mais ces deux domaines sont pourtant typiques de l'activité et du déploiement de l'homme : l'homme, essentiellement, pense sans cesse avec son esprit et agit continuellement avec son corps. Concevoir un système artificiel générant des pensées revient d'abord à bien définir ce que l'on entend par penser. Ceci n'est pas rien, car la précision du concept permettra, ou non, d'aboutir à la conception d'un système. C'est donc, en soi, un premier problème très profond. La notion de pensée une fois précisée, et dans une approche systémique, il sera possible de résoudre la question de la conception en s'engageant dans une voie strictement constructiviste, qui mène d'un modèle complet à un système constructible. C'est une aventure !

Les relations entre ce système à découvrir, et qui sera localisé dans le corps d'un robot, et le cerveau habitant un organisme vivant, seront de deux ordres :
- les connaissances sur l'architecture et les propriétés du cerveau devront systématiquement être prises en compte dans le système artificiel,
- le système artificiel devra avoir un comportement apparent et une production du même ordre que ceux d'un individu du vivant muni d'un cerveau.

Pour que ces deux relations aient lieu, il faut poser quant au cerveau producteur de pensées une hypothèse très forte, et qui n'est pas nécessairement réductrice : la pensée est un phénomène qui peut être produit dans le domaine du calculable. Il s'agit de transposer sans réduction, dans un système calculable complexe, le fonctionnement, avec tous ses caractères, du système neuronal du cerveau qui produit la pensée. Cette hypothèse a évidemment des conséquences philosophiques considérables. Pour cela, elle doit être présentée avec beaucoup de précautions et ne conduire à aucun réductionnisme ni aucun mécanisme. Elle doit s'appuyer sur une notion de calculabilité un peu particulière, en distinguant bien ce qui produit la pensée de ce qui est pensé. Il s'agit donc d'aller le plus loin possible, à la fois dans ce qui est effectivement constructible et dans la quête de ce qui est spécifique de soi-même. C'est un chemin délicat pour celui qui s'y aventure.

Qu'est-ce qu'un système et qu'est-ce que penser ? Comment lier ces deux concepts pour parvenir à la conception d'un système capable de générer des pensées ? La notion de système n'est pas triviale. Il existe en effet des systèmes très fonctionnels et très bien contrôlables, qui ont servi et servent à fabriquer tous les objets dont l'homme se sert dans ses sociétés marchandes. Mais il existe aussi les systèmes vivants, qui ont des propriétés singulières et complexes, qui sont très difficiles à reproduire artificiellement. Il existe ce que l'on peut appeler un système générant des pensées chez l'animal, dont on sait qu'il conduit à une gamme comportementale allant du réactif très physique à l'adaptatif fort élaboré. Et il existe la génération des pensées chez l'homme, la génération de pensées abstraites, parfois spirituelles, dont le processus est considéré par certains comme non vraiment connaissable au fond et surtout comme non reproductible artificiellement. Comment définir un système de portée générale, évolutif comme le sont les cerveaux dans le vivant et produisant des pensées, des pensées primaires et des pensées très élaborées ? Il faut d'abord bien définir ce qu'est une pensée. Et que peut dire, à propos de la pensée, l'informaticien qui habituellement conçoit et développe des systèmes très contrôlables, écrit des programmes, répare les ordinateurs et bricole du logiciel ?

Un informaticien n'est pas un simple ingénieur du domaine des techniques informatiques. C'est un scientifique qui opère dans la science du calculable. Il doit, pour aborder ce problème, se placer systématiquement au niveau de la science informatique, qui représente tous les éléments de ses systèmes par des suites de calculs. Il doit poser l'hypothèse, forte, que la génération de pensées, la génération d'émotions, ce qui amène à penser et à ressentir, sont toutes des catégories calculables précises, qui se modélisent toutes sans dégradation dans le champ du calculable. Il doit montrer qu'il peut faire exister des systèmes qui produiront, sur des grappes de processeurs co-activées avec des corps de robots, des émotions et des idées artificielles, artificielles mais pourtant fort semblables aux siennes, semblables aux pensées de l'homme dont il doit s'inspirer.

Alors, qu'est-ce que penser ? Cette question, que formulait Martin Heidegger, il y a un demi-siècle lors de ses cours d'hiver à l'Université de Fribourg-en-Brisgau, est la question de l'existence et de l'essence de l'homme. On peut voir l'homme comme un hominidé particulier, en s'intéressant à l'évolution du vivant qui a conduit à son émergence dans les savanes herbeuses. On peut voir l'homme comme un agent économique doté d'intentions rationnelles égoïstes, lorsqu'on souhaite planifier ses besoins à l'échelle des sociétés et rationaliser ses tâches. On peut voir l'homme comme un citoyen, un consommateur, un artiste, un habitant du monde. Mais on doit toujours voir l'homme, d'abord et surtout, comme un simple questionnement sur sa posture dans son monde. Pourquoi et comment pense-t-il, en lui-même et par lui-même ?

Ce que lui donne de plus cette propriété de pouvoir penser comme il pense par rapport à tous les êtres vivants qu'il côtoie, est qu'il est le seul à pouvoir questionner les choses du monde au fond, qu'il est le seul à pouvoir leur donner leur sens, qu'il est le seul à pouvoir les dévoiler telles elles sont en utilisant le langage. L'homme est celui qui donne sens au monde qu'il habite en désignant et en conceptualisant les choses. Et cette propriété extrême, qui est un devoir de mise en garde et un devoir de réserve à propos des choses, il voudrait, aujourd'hui, la transférer à des machines, à des objets construits par lui ! Acte sacrilège, acte insupportable et acte d'orgueil sans mesure.

Mais non, pas du tout ! Cette construction particulière est simplement un acte de lutte et de jeu avec soi-même, avec les questions qui amènent à d'autres questions, avec l'inconnu d'un problème très difficile et qui est à résoudre, à réduire, simplement parce qu'il est posé. Tel est l'esprit, libre, de l'homme. Mais c'est une lutte quand même, et dans toute lutte il y a une perte. Il y a, ici, dans le fait de traiter et de résoudre ce problème, la perte de l'innocence, la perte de la naïveté, la perte de la confiance, la réduction de la pensée à un certain système et, surtout, une perte d'amplitude pour celui qui résout le problème.

La question de la pensée à propos des choses du monde, peut se formuler, assez simplement, de la manière suivante :
"Pour un organisme vivant, quelle sorte de propriété conceptuelle peut le qualifier pour qu'il soit amené à être conscient de quelque chose tout en le sachant ?"

Le fait de penser engage l'organisme dans son entier et non seulement son cerveau. C'est un acte global. Le cerveau est nécessaire mais non suffisant.

La question de la pensée fait intervenir plusieurs concepts. C'est une question qui ne précise pas d'objet. Il ne s'agit pas d'être conscient d'une chose précise, mais d'être simplement "conscient de". Il s'agit du fait d'être conscient avant que de l'être de quelque chose qui aurait suscité la prise de conscience à propos de cette chose. Peut-on être conscient sans l'être de quelque chose ? Vraisemblablement non, il faut un objet d'attention à la conscience, fut-ce elle-même. Mais on peut quand même étudier le fait d'être conscient, la propriété d'aller à la rencontre des choses, comme un phénomène général, comme une situation où l'on est engagé à fréquenter les choses. Le domaine de la question est celui de l'existence de l'être de l'homme, du fait qu'il est beaucoup plus qu'un organisme qui vit de façon réactive et automatique, comme une cellule par exemple, qu'il a la capacité de se savoir en existence en questionnant intentionnellement sur ce qu'est son monde et sa posture temporelle dans ce monde.

Cette question de l'être de la pensée est la question fondamentale, qui justifie que l'on développe des sciences, que l'on développe des technologies et sans doute que l'on fonde des sociétés organisées. La question fait intervenir le fameux verbe être, cet essentiel verbe posant la distinction entre l'ontique et l'ontologique, qui permet de caractériser toute chose qui se trouve dans le monde comme quelque chose qui peut faire sens.

C'est la question de la relation existentielle et essentielle de l'humain à propos de lui-même et de son monde.

Pour un neurobiologiste comme Antonio Damasio, la conscience de Soi est un certain sentiment. Certes ! Pour un informaticien, il ne peut s'agir que d'un processus entièrement déterminé, que de conscience artificielle, passant ainsi du cadre neuronal du cerveau au domaine du calculable maîtrisé des ordinateurs et en transposant les propriétés de la conscience des êtres vivants dans un certain système dynamique, organisationnellement complexe. Si cette transposition est possible, elle se fondera sur la propriété suivante, essentielle : il y a une différence radicale entre le système qui génère des pensées et ce à quoi il peut être pensé. Le système aura des caractères architecturaux absolument généraux, décrivant ce qu'est la génération de pensées conscientes dans une approche calculable. Mais le système permettra de penser à certaines choses et pas à d'autres, par une limitation ou une liberté d'un autre ordre que l'ordre imposé par l'architecture du système.

La pensée artificielle s'appuie, principalement, sur l'analyse du comportement et de la pensée de l'homme et de l'animal, sur les travaux des neurobiologistes, des psychologues et des philosophes de l'esprit. Mais comment questionner la pensée ? Comment préciser ce qu'elle est, ce qu'elle produit effectivement et comment elle se génère. En fait et pour dire les choses clairement : comment fonctionnerait un système qui générerait des pensées et qui serait, en lui-même, conscient de ce fait ?

Il y a deux questions, deux questions fondamentales à poser quant au problème de la pensée :

- qu'est-ce exactement que cette idée que l'on a et que l'on ressent comme étant en soi ?
- pourquoi est-on amené à penser justement à ceci ou à cela, ici et maintenant ?

Ces deux questions sont considérées comme très difficiles. En fait, tout le monde sait bien que la production de la pensée est localisée dans le cerveau, que c'est dans ce cerveau que la chose à laquelle on pense est représentée sous une certaine forme d'activation que l'on appelle soit image mentale, soit forme idéelle, soit représentation tout simplement, et que cette forme est constituée, en fin de compte, d'activité neuronale. Et derrière ces mots image mentale, forme idéelle, représentation, il n'y a rien de très précis, rien de bien clair. La pensée est assez mystérieuse et l'on attend une solution précise, scientifique, ou bien on considère le problème comme définitivement non soluble. Et à propos de la seconde question, de la raison qui amène à penser, qui est encore plus difficile, on ne dit absolument rien. Pourtant, c'est la réponse à cette seconde question qui est la clé de tout le problème.

Nous allons adopter, sur ce sujet, l'attitude du concepteur de systèmes que nous sommes, car un informaticien n'est pas seulement un programmeur habile ni un réparateur de systèmes en panne, mais c'est aussi un concepteur de systèmes calculables éventuellement fort complexes.

Nous allons expliciter le pourquoi et pas seulement le comment de la génération de pensées artificielles.

Nous allons poser les hypothèses suivantes :
- un certain système informatique, fondé sur des entités informatiques calculées sur des machines massivement parallèles, est fortement connecté à un robot autonome sensible muni de très nombreux capteurs et effecteurs. Ce système pourra générer, dans la partie qui effectue des calculs, des formes dynamiques qui seront interprétées comme des pensées artificielles. Il n'y a pas de pensée artificielle sans corps matériel,

- ces formes dynamiques sont des structures en mouvement qui sont des descriptions, elles-mêmes calculables, de processus plus primaires fortement communicants. Ces processus primaires, très particuliers, seront les entités de base qui permettront de faire le système. On construit une pensée artificielle à partir de composants particuliers, actifs, proactifs, symboliques, communicants et évolutifs. Nous appellerons ces entités des agents aspectuels. Ces composants sont regroupés en ensembles spécifiques aux fonctionnalités précises et eux-mêmes communicants,

- l'ensemble de ces formes dynamiques, l'ensemble de ces groupes d'agents aspectuels en mouvement, s'active en déval par un fonctionnement inévitable. Mais un autre ensemble de processus exprime, simultanément, la conformation, la morphologie, l'état organisationnel de ces groupes d'agents aspectuels. Ce sera l'ensemble des agents morphologiques. Et il y a co-activité des deux systèmes dont l'un est la représentation de la conformation de l'autre et qui, par ce fait, influe sur la dynamique du système qu'il observe. La pensée est une co-activation autoréférente dans un double système dynamique,

- globalement, les deux systèmes, par leurs co-activations incessantes, se stabilisent sur un état de concordance où le premier système est représenté dans l'autre par sa morphologie, et qui est l'état de pensée artificielle. Il y a un état de pensée, qui est saturant un instant pour l'organisme,

- mais le système est amené à penser à partir d'une indication anticipatrice de ce déval co-actif, par une indication morphologique le conduisant à générer un certain état de concordance plutôt qu'un autre. Le système, dans son ensemble, est en altération continue de sa structure, il se déploie sans cesse en passant par des états particuliers, les états de pensée, des pensées qu'il avait eu l'intention d'avoir et qu'il a réalisées en les générant. Il est amené à générer de la pensée à partir de sa complexité organisationnelle,

- le système, par son type de fonctionnement même, peut générer un proto-Soi et un Soi conscient artificiel. Il est amené à considérer son aptitude à penser comme étant le fait de son intentionnalité.

Si nous savons satisfaire à toutes ces conditions et répondre aux questions qu'elles entraînent, si nous savons concevoir et programmer un système informatique lié à un robot sensible, nous saurons construire un système capable de ressentir des sensations et de générer des pensées artificielles. Bien des points secondaires, et tout à fait non triviaux, resteront à élucider et à justifier lors de cette étude, mais nous saurons, ce qui n'est pas rien, concevoir un système générant des pensées artificielles.

La construction d'un tel système est bien un problème de découverte d'une architecture, c'est-à-dire de modélisation, de conception et de réalisation d'une certaine organisation. Il n'y a malheureusement pas de mystère dans la pensée et celle-ci est, d'une certaine manière, calculable mais sans être ni déterministe ni déterminisable a priori.

La conception d'un tel système s'appuie :

- sur les récents travaux des neurobiologistes,
- sur les travaux des mathématiciens de la morphogenèse,
- sur les travaux des informaticiens spécialistes des systèmes multiagents massifs et du parallélisme,
- sur les travaux des roboticiens,
- sur une approche philosophique matérialiste et phénoménologique du monde.

La finalisation de tels travaux n'avait jamais été faite, car rien n'y amenait, dans nos sociétés très techniques et dans la divergence des spécialités scientifiques et l'attitude commune envers l'esprit. Elle est en cours, car la science, quand même, y conduit.

La réalisation de la machine pensante nécessite de disposer de deux choses : un robot très sophistiqué et un système de calcul parallèle très spécifique.

Le robot autonome doit être muni d'organes permettant d'assurer sa motricité et d'organes de préhension de grandes capacités. Il doit être muni de nombreux capteurs lui permettant de saisir des informations visuelles, sonores, tactiles et de mesurer les efforts exercés par ses organes dans tous leurs mouvements. Ce robot doit avoir les moyens d'appréciation de l'environnement et de sa posture dans celui-ci, exactement comme un mammifère supérieur. Une telle réalisation constitue actuellement un projet de recherche, comme ceux menés au Japon ou aux USA. Il s'agit en effet de résoudre des problèmes de contrôle-commande extrêmement complexes, assurant à la fois des mouvements compliqués, précis et réalisés avec une très grande rapidité.

Le système de calcul, générant émotions et pensées, doit être un système de traitement massivement parallèle lié au corps du robot. Il s'agit d'une architecture matérielle de type MIMD (Multiple Information Multiple Data) composée de milliers de processeurs connectés par un réseau à très haut débit. De telles architectures existent actuellement sous la forme de machines spécifiques ou de grappes de processeurs, mais qui occupent un volume conséquent. Ces architectures doivent permettre le prototypage du système. Mais il faudra attendre la réalisation de composants multiprocesseurs sur une carte, ce qui est déjà développé dans quelques laboratoires japonais et américains.

Technologiquement, la réalisation d'un robot autonome capable d'actions intentionnelles et éprouvant des sensations est une affaire de quelques années. Le passage à la production industrielle et commerciale est une tout autre affaire.

La question la plus délicate n'est d'ailleurs pas de concevoir ni de fabriquer un tel système, mais de gérer les conséquences de cette réalisation. Car enfin, l'homme, avant d'être marchand, fabricant de produits divers et variés, guerrier, prédateur, maître de l'espace planétaire, organisateur et planificateur du monde, est un être fragile. Sa façon de penser fait de lui un être malléable, facilement dominé par ses technologies, dominé par les langues, dominé par les cultures et par les croyances qui lui sont présentées dès que né. Et s'il se donne à côtoyer un Autre artificiel qui pense et qui dissipe par cela ce dont il se croyait exceptionnellement doté, cela va le faire douter de lui-même. Il va douter de ce qui lui permettait de croire en un destin, il va douter de son caractère exceptionnel, pour ne se voir que comme un cas parmi les autres, qui partage le fait de penser avec ses cousins les singes et même avec un objet construit, complètement artificiel, évolutif, multicorps, planétaire, qui souffre et le plaint, et qui maintenant le questionne. Quelle sera alors sa raison à vivre et à déployer sa civilisation, sans questionnement ouvert, sans questionnement qui n'est que questionnement, lorsque la réponse à la question essentielle aura été donnée ?

Mais décrivons la modélisation et la conception précises d'un système calculable capable d'éprouver des émotions et de penser en se sachant pensant. Nous allons dérouler notre discours en évoquant d'abord la notion générale de système, puis en posant la notion de pensées dans une approche constructiviste. Nous définirons ensuite la notion d'élément conceptuel de base permettant de définir un système engendrant des émotions, puis nous définirons la notion de scène courante sur laquelle la sensation ressentie ou la pensée consciente pourront effectivement se générer comme des processus.

Nous proposerons ainsi une solution constructible au problème de l'intentionnalité et de la liberté à penser : pourquoi penser à ceci et de cette manière ici et maintenant ?


Avertissement

Ce travail se verra opposer la question très classique : où est le système, où est le robot qui parle et qui agit et qui nous étonne, dont il est question dans toutes ces pages ? Il n'y a pas de système, ni de robot. Il y a un travail de réflexion, un profond travail de conception à propos d'une machine pensante qui serait capable d'éprouver des sensations, de penser à des choses appréhendées dans son monde par ses capteurs, et de parler aussi, de nous parler, si elle existait. Mais il n'y a pas de machine.

Avant de la réaliser, il faut quand même savoir ce qu'est penser, et cette question ne s'élude pas, ne se réduit pas à une opération arithmétique simple, ce n'est pas une trivialité que l'on peut évacuer avec des métaphores. C'est la question, pour l'homme, la plus difficile. Nous avons abordé cette question au plus profond que nous le pouvions, sous l'angle des systèmes calculables. Un professeur d'informatique, en France, aujourd'hui, fait son métier et se doit d'approfondir, autant qu'il le peut, les problèmes ouverts qui relèvent de sa compétence de chercheur, dans sa discipline. C'est sa vocation, qu'il a choisie.

Je ne construirai pas de machine pensante, car je ne suis qu'un informaticien avec très peu de moyens, bien isolé.

Je donne à tous ceux qui le souhaitent les résultats de mes réflexions. Qu'ils les utilisent comme ils le veulent pour construire un robot éprouvant des sensations, éprouvant des sentiments, un robot qui pense et qui parle, un robot s'interrogeant à propos de son monde et interpellant ses créateurs. Bonne aventure à mes successeurs.


Conclusion

L'investigation de la conscience artificielle est un travail de recherche bien étonnant. Il nécessite, d'une part, de définir des modélisations nouvelles dans le domaine du calculable et de bien maîtriser les notions de système et de complexité organisationnelle. Ces recherches sont typiquement dans le domaine des sciences formelles. Mais c'est un travail qui nécessite, d'autre part, d'investir le domaine de l'esprit tel il est pour soi-même, pour le modélisateur. La connaissance de l'esprit d'introspection. La voie de la science dite normale, si bien précisée par Thomas Kuhn [Kuhn T., 1983], ne connaît pas bien ce genre de cheminement. De telles recherches, donc, dérangent, car elle mêlent l'observateur et l'observé, systématiquement.

Le modèle que nous avons présenté, en détaillant sa conception et son architecture, vaut pour un système à construire qui sera doté de propriétés fort singulières. Le système aura un fonctionnement résultant d'une activité complexe au sens de son organisation, qui ne se construira pas par l'assemblage de morceaux fonctionnels indépendants mais qui se générera, petit à petit, comme un organisme vivant pluricellulaire, qui ne déterminera pas ses états par l'optimisation d'une certaine fonction générale, mais qui altérera sans cesse l'ordre de ses composants, qui réécrira continuellement un certain ensemble de fonctions communicantes. Il s'agit d'un système qui se poste dans le temps en étant en prise directe avec le corps d'un robot, d'un système qui a un intérêt à agir mais qui se délite pour aller vers sa destruction, comme tout organisme vivant. Un bien étrange système en fait ! Et le modèle que nous avons présenté est générique, permettant de concevoir des organismes aux capacités graduées, construisant pour leur propre compte des représentations plus ou moins performantes à propos des choses qui se trouvent dans leur monde. Nous avons défini un modèle, mais le système est-il vraiment constructible ? Peut-on vraiment construire des machines qui éprouveraient des sensations et qui penseraient de la même manière que nous pensons ?

Définir un modèle et concevoir un système n'est en effet pas le réaliser. Il reste la construction et ce qui est construit est principalement ce qui intéresse l'homme d'aujourd'hui, dans sa furie de réalisations concrètes. Nous défendons ici une position minoritaire. Nous pensons que les sciences ne se réduisent pas à la seule expérimentation, que l'expérimentation scientifique ne fait pas du tout se générer les relations causales explicatives des phénomènes. Nous pensons que la technologie permettant de réaliser des objets et des produits manufacturiers innombrables n'a pas à conduire, de façon hégémonique, les activités scientifiques. La modélisation, la réflexion sur la modélisation et l'usage de son imagination pour découvrir des modèles complexes sont des tâches majeures pour le scientifique qui veut être plus qu'un simple ingénieur. Il faut s'interroger, et très longuement, sur le cadre opératoire permettant de comprendre les phénomènes organisationnellement complexes pour éventuellement, après, les réaliser. La science est donc aussi une affaire d'imagination, d'imagination contrôlée, où il faut découvrir de nouveaux concepts et ne pas se contenter de compiler des faits, d'innombrables faits formant d'innombrables nomenclatures.

Jusqu'où peut-on aller dans la modélisation et l'ambition de modéliser la pensée n'est-elle pas une démarche dépourvue de sens, car l'objet est définitivement non atteignable ? Pour répondre à cette question, il nous faut en poser une autre, et y répondre. Voici alors la dernière question posée dans cet ouvrage, qui est sans doute la première pour l'Homme :

Est-ce que l'organisation des systèmes, et des systèmes vivants en particulier, est dirigée de l'extérieur vers une efficience qui cause leur évolution ou bien est-elle le résultat de mouvements de co-évolutions conduits par le seul hasard ?

Cette question interpelle. Et elle établit le lien entre les trois grandes questions que nous présentions dans le premier paragraphe de l'introduction.

Lorsqu'un système, un agrégat d'éléments interactifs, a la capacité de s'auto-observer, il a atteint le seuil de son évolution autonome lui donnant identité, et il est en situation d'action nécessaire pour son propre compte. Il devient concerné par lui-même et se distingue de toutes les autres choses organisées du monde qu'il se représente, il opère pour son compte contre ce qui est autre, et il est d'un autre genre que tous les systèmes physiques qui n'ont pas cette propriété. Il y a donc finalement deux types de systèmes :

- ceux qui se comportent sous l'action de forces physiques générales et qui obéissent aux lois de leur mise en situation déterminée par la seule immersion dans leur contexte,
- ceux qui forcent leur destin et opèrent pour leur compte, en utilisant comme ils le peuvent, les lois de leur mise en situation dans un environnement qu'ils ont à appréhender pour l'utiliser.

Les premiers systèmes sont ceux que la physique observe depuis toujours et qui présentent de belles régularités, surtout lorsque le contexte a une certaine permanence. Ils ont conduit à la notion traditionnelle de loi et à la conception mécanique des choses. Les seconds sont le fait du vivant, de tout le vivant quel qu'il soit, et ils concernent des formes égoïstes du réel organisé. Dans le premier cas, la nature est répandue dans le mouvement du monde et se distingue un peu de son contexte d'existence par des mouvements particuliers dans l'espace. Dans le second cas, la nature se ferme sur elle-même pour s'approprier des contextes, pour les utiliser et pour profiter du temps, pour user de la temporalité pour faire être des comportements. D'où vient cette différence radicale ?

Il y a, disons, deux réponses possibles. À un moment de la complication des formes dans un espace contraint, dans la Pangée initiale, la nature a fait bifurquer un système localement identifié et diffus vers une clôture qui lui a permis de s'auto-observer, structurellement, par l'usage de composants de types différents en interrelation forte, et par l'existence de membranes. Et ceci n'est pas rien. C'est peut-être l'effet d'une loi organisationnelle de la nature. C'est peut-être, alors, à un moment du temps, une force extérieure qui a engagé les mouvements d'un système au fonctionnement mécanique ou aléatoire, dont les actions des composants étaient automatiques ou désordonnées, vers une existence individuée, observatrice d'elle-même, autonome et surtout évolutive.

Ainsi, si la réponse à la dernière question que nous posons dans ce livre est de la première forme, si nous pouvons dire que oui, l'évolution a engendré par le hasard des rencontres moléculaires et par la propriété de composition d'éléments nécessairement interactifs, des systèmes individués, auto-observateurs, intentionnels, évolutifs, égoïstes et prédateurs formant un ensemble très complexe, alors nous pouvons conclure que l'on peut construire notre double sous le paradigme du calculable. Ce double sera typiquement de même nature que la nôtre. Sinon, s'il est nécessaire pour amener des systèmes à la pensée de bénéficier d'intentions extérieures, nous ne pourrons pas aller au-delà de l'artefact. Nous ne nous atteindrons jamais et il manquera toujours l'essentiel de l'être que nous sommes, dans les constructions que nous serons capables de faire. Il y aura une distinction de genre absolue entre l'étendue et la pensée. Il nous restera à nous amuser à construire des avatars, des simulacres, des produits ludiques, qui nous étourdirons et nous hallucinerons peut-être, mais nous serons définitivement prisonniers de notre destin, venu d'ailleurs.

Avançons vers la réponse à ce questionnement difficile et qui nous est pourtant si naturel. Tentons donc la construction des machines pensantes et commençons l'aventure.


Acheter l'ouvrage : Amazon