"Les services sociaux à l'épreuve
de l'informatique"

Présentation d'un livre de Gérard Chevalier

2 pages par Gérard Chevalier GerardxChevalier@aol.com 14-5-2001

Il s'agit d'une note introductive au livre de Gérard Chevalier "Les services sociaux à l'épreuve de l'informatique" qui nous a paru susceptible d'intéresser nos correspondants

Gérard CHEVALIER est assistant de service social ; titulaire du Diplôme Supérieur en Travail Social et du Diplôme des Hautes Études des Pratiques Sociales, il exerce la fonction de responsable régional du service social à la Cram des Pays de la Loire.

Il a contribué dans différentes institutions et à différents niveaux de responsabilité à plusieurs expériences d'informatisation des données sociales, avant d'en faire un objet de recherche.

Les vingt dernières années ont été marquées dans nos sociétés occidentales par le développement massif et polymorphe des nouvelles technologies d’information et de communication, à tel point qu’il n’existe pratiquement plus aujourd’hui de secteurs d’activités dans lesquels l’ordinateur ne soit parvenu à s’imposer comme un outil de travail indispensable. Selon le Centre d’Etude de l’Emploi, en 1994, 40 % des salariés utilisent personnellement l'informatique au travail, le taux atteint 60% en 2000 d’après les observations du Centre d’Etudes et de Formation pour l’Accompagnement des Changements.
Le travail social n’a pas échappé à cette tendance expansionniste et le temps des rendez-vous manqués entre l'informatique et les services sociaux semble aujourd'hui définitivement révolu.

En effet, le débat ne porte plus tant sur l'opportunité de l'informatisation que sur la nature de cette dernière et sur ses finalités. Alors que les premières applications mises en œuvre au cours des années quatre-vingts s'intéressaient principalement à des fonctions périphériques, sans effet sur les savoir-faire professionnels, les développements récents concernent pour leur part un acte au cœur de l'exercice du métier : la tenue du dossier social. Cette utilisation rapprochée de l'informatique interpelle fortement les travailleurs sociaux et questionne leur professionnalité.

Dominique WOLTON considère le travail social comme un milieu test pour le développement de l'informatique. Pour les travailleurs sociaux, l'informatique gère non pas une transformation de matière mais […] des relations humaines et, à l'intérieur des relations humaines, plus spécifiquement les aspects privés de ces relations. [...] Selon lui, le travail social va devoir redéfinir les rapports aux individus, à la fois du point de vue des informations qui seront susceptibles d'être informatisées et automatisées, et du point de vue des informations qui ne seront absolument pas informatisables ou automatisables. La fonction du travailleur social est une fonction test parce que son activité est exactement à la jonction du public et du privé.

L'informatisation s'apparente à un processus d'organisation du travail, c'est un puissant vecteur de rationalisation qui opère une objectivation généralisée, une formalisation et une modélisation des pratiques professionnelles. Elle nécessite que les savoirs, savoir-faire, règles et procédures en usage soient clairement identifiés. Elle introduit ce que Max Weber appelle une rationalité pratique qui vise l'efficacité par l'adéquation des fins et des moyens, là où prévaut le plus souvent une rationalité en valeur visant la cohérence de l'individu vis à vis de ses idéaux.

En effet, dans le secteur social cette exigence se heurte à une conception du métier qui privilégie le vécu, la relation, l'indétermination au détriment de la technicité. Ceci explique que toute tentative de formalisation et d'objectivation des réalités sociales soit vécue par un certain nombre de travailleurs sociaux comme réductrice et assimilée au contrôle social.

Selon François Aballéa qui en a rédigé la préface, derrière l'informatisation du dossier social dont il éclaire les enjeux, ce livre montre que c'est la professionnalité même du travail social qui est questionnée, c'est-à-dire son objet, son expertise, ses références normatives, sa culture. Il se situe au cœur même de la réflexion actuelle sur le travail social et son devenir, non pas seulement comme pratique ou technique, mais comme projet et philosophie sociale.
Je montre que l'appropriation de l'outil n'obéit pas à des déterminismes simples ; les variables telles que le sexe de l'utilisateur, son âge, son ancienneté professionnelle ou son rapport personnel à l'outil informatique en dehors du métier, ou encore l’environnement institutionnel ou technique, n’apparaissent pas déterminantes, quelle que soit par ailleurs leur importance.

Par contre, est mise en évidence une corrélation entre les modèles professionnels et les conduites adoptées face à l'informatisation du dossier social. Celle-ci apparaît difficilement compatible avec une conception du travail social essentiellement centrée sur la personne, se déroulant dans le cadre d'une relation duale à visée éducative, difficilement évaluable car ne s'assignant pas d'objectif précis. A l'opposé, l'informatisation des données sociales apparaît comme congruente avec l'évolution du travail social qui décentre l'intervention de l'individu porteur d'une difficulté vers une problématique sociale, dans une perspective de régulation et s'organise autour d'un travail pluridisciplinaire, en réseau, utilisant les nombreux dispositifs mis en place dans le cadre des nouvelles politiques sociales de l'Etat. Elle facilite le partage d'information, les diagnostics territoriaux, l'évaluation des résultats.

Ni révolution, ni simple substitution de l'écran au papier, l'informatisation du dossier traduit la recherche d'adaptation du métier à un nouveau contexte d'intervention. Elle témoigne de l'évolution de son objet et de sa technicité et renvoie in fine à la question du sens du travail social.

Abordant le phénomène dans sa complexité, se référant aux récentes approches sociologiques du changement et de l'innovation, Gérard Chevalier évite les écueils du déterminisme technique et de la résistance au changement, pour se livrer à une analyse fine et sans concession des pratiques professionnelles qu'il se garde bien de juger.

Ce livre destiné à l'ensemble des acteurs, praticiens et décideurs, du travail social et de l'action sociale fera référence. Il éclaire les enjeux d'une question qui suscite des débats passionnés depuis plus d'une vingtaine d'années et propose des repères pour l'action.

E S F Editeur,
collection Actions Sociales / Société,
Dirigée par Amédée Thévenet et Francis Pintiau.

152 pages, 134 F.

Réf. ISBN 2 7101 1447 X



http://www.admiroutes.asso.fr/action/theme/social/informat.htm