La question de savoir comment la France en général, et
les Pouvoirs Publics en particulier, notamment par l'intermédiaire
du ministère de l'éducation nationale, de l'enseignement
supérieur et de la recherche, ainsi que des organismes de recherche
sous tutelle, au premier rang desquels le CNRS et l'INSERM, perçoivent
et encouragent la recherche scientifique dite fondamentale, se pose-t-elle
en termes nouveaux du fait du développement de l'Internet?
A en croire les prises de paroles et manifestations de chercheurs qui sont
produites en France en 1998, et se poursuivent au début de 1999, il
existe un problème. Mais ce problème est-il nouveau? Admiroutes
héberge un forum de
discussion qui évoque un certain nombre de difficultés,
et qui suscite diverses réactions, dont toutes malheureusement ne
jugent pas bon de s'exprimer dans ledit forum.
Je vais essayer, à la date du 25 février, sur le thème:
Internet et la recherche fondamentale en France, de préciser
les 3 ou 4 pistes qui méritent d'être approfondies. Ce
point de vue émane, inutile de le rappeler, de quelqu'un qui ne touche
ni de près ni de loin à la recherche.
Mais auparavant, je pense qu'il faudrait, en tant que citoyen pouvant
espérer influer, au moins par son vote et son activité
politique, sur les grandes décisions nationales, rappeler ce qui devrait
être une évidence: toute augmentation des ressources publiques
que la France pourra assurer à la recherche fondamentale
représentera un investissement précieux pour l'avenir, quelles
que soient les disciplines bénéficiaires et les modes d'utilisation
des crédits. En France comme dans la plupart des grands pays,
il y a deux façons de réaliser des recherches fondamentales:
- en amont et dans l'environnement d'un grand programme public. Il s'agira
de recherches relativement orientées, dont l'on espérera, outre
leur utilité directe pour le programme, des "retombées" dans
le domaine général. Ce mécanisme joue de moins en moins,
avec la diminution relative des programmes militaires et nucléaires.
Il pourrait reprendre de l'importance si les programmes d'explorations spatiales
ou océanographiques disposaient de moyens accrus (que ce soit au seul
niveau français, ou en participation avec des pays européens
ou extra-européens). Mais l'on pourrait imaginer, sur le mode du grand
programme, d'autres programmes également importants et ciblés,
en matière de biotechnologies ou de technologies de l'information,
par exemple. L'on a beaucoup critiqué ce mode d'intervention,
réputé générateur de gaspillages et d'erreurs
stratégiques, en France mais aussi aux Etats-Unis (voir les critiques
faites à la NASA). Il reste que, sans de tels programmes, aucune
avancée de grande ampleur ne se serait jamais faite, et ne se ferait
jamais à l'avenir. C'est pourquoi il serait grave, voire inadmissible,
qu'en France, par exemple, un gouvernement puisse déclarer subitement
et sans débat que les vols spatiaux habités ne seront plus
programmés.
- en s'efforçant de couvrir le plus grand nombre de disciplines
possibles, sur le mode du saupoudrage intelligent. Comme il est impossible
de prévoir les retombées applicatives de telle ou telle recherche
fondamentale, cette démarche s'impose, tout autant et en complément
de la précédente. L'expérience montre que les
retombées peuvent arriver très vite, et de façon tout
à fait inattendue. J'ai l'impression, en lisant le n° 317 de
La Recherche, février 1999, Les frontières du
vivant, que c'est ce qui est en train de se passer, dans le domaine
de l'étude des archaebactéries et des virus dits primordiaux
ou de l'extrême. Des recherches apparemment exotiques pourraient
entraîner, à très court terme, des bouleversements
considérables, non seulement dans les concepts, mais dans l'industrie
chimique (enzymes) et celle des biotechnologies . La France n'en est apparemment
pas absente, mais sans doute, avec quelques crédits de plus, aurait-elle
pu être davantage présente encore.
Au delà de l'importance, de l'affectation et du mode d'utilisation
des moyens affectés à la recherche fondamentale, l'on retrouve
périodiquement agitées en France, dans des cercles malheureusement
trop restreints, les grandes interrogations, sur lesquelles nous ne reviendrons
pas, et qui méritent effectivement d'être discutées:
importance respective et relations entre recherche fondamentale et recherche
appliquée, ou recherche publique et recherche privée,
déontologie de la science vis-à-vis de la société
et déontologie de la société vis-à-vis de la
science, contrôle parlementaire, rôle de l'éthique, etc.
... La recherche étant aussi une démarche collective, elle
pose par ailleurs d'autres questions qui ressemblent beaucoup à celles
que l'on rencontre dans l'ensemble de l'administration, comme dans l'entreprise,
touchant par exemple à la plus ou moins grande dépendance du
chercheur "de base" par rapport à sa hiérarchie scientifique
et par rapport au gestionnaire des moyens de la recherche.
Ceci dit, l'entrée de la France dans la société de
l'information va-t-elle changer quelque chose à la façon de
poser ces questions, ou à celle de prétendre les résoudre?
L'on connaît depuis longtemps le rôle essentiel d'Internet dans
l'échange d'informations entre chercheurs et laboratoires. Mais, en
France tout au moins, l'on ne discute guère ce qu'un usage plus large
d'Internet par les chercheurs, y compris les tâcherons de la recherche
que sont les chercheurs de base, pourrait apporter à une meilleure
insertion de la science dans la société, comme plus
généralement au progrès de la recherche. Les perspectives
offertes sont de plusieurs sortes:
-
La première concerne les journaux scientifiques en ligne. Comme Le
Monde l'indiquait dans un article du 22 janvier 1999, l'édition de
revues scientifiques spécialisées est une activité
lucratives, de plusieurs milliards de dollars, avec des marges
de profit de 30 à 40%, que se réservent un petit nombre
d'éditeurs, anglo-saxons ou nord-européens pour l'essentiel.
Leurs critères de sélection (revue par les pairs ou peer
review) est une garantie de qualité, mais demande plusieurs mois
de délais, et n'exclut pas les influences, tenant à l'origine
géographique des auteurs, ou au poids de certains intérêts
économiques. Les auteurs ont donc pris l'habitude de publier sur Internet
de premières versions d'articles ou preprints. Devant la
commodité du procédé, un nombre croissant de sites se
sont ouverts, regroupant des revues scientifiques spécialisées.
En France, c'est le cas, notamment, d'EDP Sciences. L'édition
électronique a l'avantage grâce à l'hyper-texte,
d'enrichir la documentation accessible au lecteur (elle n'exclut cependant
pas les versions- papier, pour des raisons de sécurité
d'archivage.. ). On y accède par abonnement, à des coûts
moins élevés que ceux de l'édition
classique.
Pour certains chercheurs, échapper aux grandes revues serait aussi
échapper à l'obligation du jugement par les pairs, et aux pressions
qui peuvent se cacher derrière des formalités apparemment
objectives. Il est difficile d'avoir un avis tranché sur ce point.
Ce sera à chaque laboratoire ou auteur de choisir le mode de
référencement qu'il choisit, compte-tenu des objectifs qu'il
se donne.
-
Une seconde perspective est celle de l'ouverture de sites Internet ou de
forums en français, accessibles au grand public, et consacrés
à une large discussion des thèmes et des modalités de
la recherche en France. Ceci aiderait à lutter efficacement contre
les mandarinats, élitismes et effets de domination économique,
tout en faisant mieux connaître la science, ses débouchés,
ses enjeux, dans un pays où l'effort de vulgarisation scientifique
est encore insuffisant .
Des publications sur Internet beaucoup plus libres que celles des revues
destinées aux seuls spécialistes d'une discipline
particulière, changeraient beaucoup le rapport de force. Elles pourraient,
tout en favorisant si nécessaire le multilinguisme, présenter
aux spécialistes d'autres disciplines et surtout au public (à
commencer par les parlementaires dont les chercheurs demandent à juste
titre le soutien) les informations qui leur manquent sur l'état des
recherches, état des résultats comme des travaux en cours et
des enjeux éventuels.
En dehors des versions web des revues de vulgarisation scientifique classique,
l'on commence à voir apparaître des périodiques francophones
entièrement dédiés au Net. C'est le cas de Infoscience,
la Science on line,
http://www.infoscience.fr à
qui nous souhaitons bon succès.
Les chercheurs objectent à cela qu'ils n'ont ni le temps ni le
désir de faire oeuvre de vulgarisation. Si la presse et la
télévision ne font pas ce travail, ce n'est pas à eux,
disent-ils, de se faire connaître. Ils ont tort, d'autant plus que
la société de l'information sera de plus en plus avide de
matériaux permettant la communication et la réflexion à
valeur ajoutée. La recherche scientifique est l'un des activités
pour lesquelles n'existe aucune limitations a priori, et pour
laquelle l'apport, même de non-spécialistes, est toujours
possible. C'est également la seule qui, à terme, sera capable
d'apporter des réponses durables aux problèmes que rencontrera
l'humanité dans son environnement terrestre. Il faut donc faire le
plus d'efforts possibles pour la faire connaître et soutenir.
Lorsque faire connaître l'état et les perspectives d'avancement
d'un domaine de recherche permet de mieux faire connaître ce même
domaine, et discuter publiquement les grandes questions philosophiques,
politiques ou économiques qu'il peut poser, le débat ne
relève d'ailleurs plus de la vulgarisation sceintifique, mais
de la simple morale citoyenne. Il y aurait moins de malentendus entre les
chercheurs, les industriels et le public, si de tels débats
n'étaient pas systématiquement organisés, de façon
contradictoires, par les différentes parties prenantes. La politique
du silence ne peut plus payer aujourd'hui, avec l'explosion de la
société de l'information.
-
Un troisième point, lié en partie au précédent,
concerne la démocratie dans les laboratoires. Le chercheur de
base, qu'il soit fonctionnaire titulaire, contractuel ou salarié du
secteur privé, ne dispose pas aujourd'hui, face à ses diverses
hiérarchies, des possibilités d'expression auxquelles il aurait
droit de par ses compétences scientifiques, et auxquelles le contribuable
aurait droit de par l'importance des enjeux de la recherche. Les grandes
questions sont posées, et réglées, exclusivement par
la voix des politiques ou des états-majors de groupes privés.
S'il appartient à ces derniers de trancher en dernier ressort, l'existence
de forums ouverts précédant les décisions, et donnant
la parole à tous ceux qui voudraient la prendre, conférerait
beaucoup de poids aux décisions finales. On objectera que les chercheurs
sont, comme tous fonctionnaires et salariés, soumis à un devoir
de réserve. Dans les entreprises, ils doivent respecter les orientations
de celles-ci. Mais il faut admettre également que ce devoir de
réserve ne doit pas leur interdire des prises de paroles, ou
entraîner pour eux des sanctions disciplinaires, s'ils le font avec
la modération nécessaire, et si la contradiction reste ouverte.
Les enjeux de la science et de ses applications sont choses trop
graves pour rester toujours couvertes par le secret professionnel. La
mise en place de forums ou de listes de diffusion sur ces questions ne peut
qu'encourager la démocratie.
-
des questions plus délicates se posent, lorsque le chercheur se trouve
engagé dans des activités ou connait des informations qu'il
estime moralement devoir porter à la connaissance du public. Doit-il
le faire, en risquant le licenciement, ou garder le silence, au risque d'endosser
des responsabilités dont la société pourra d'ailleurs
ultérieurement lui demander des comptes. L'existence d'Internet multiplie
les occasions de s'exprimer, et donc les débats de conscience. Là
encore, imposer le silence aux consciences serait périlleux.
L'on peut penser que des forums - si nécessaire anonymes -
malgré les risques de désinformation qu'ils peuvent
entraîner, joueraient un rôle utile .
L'on trouvera à cet égard des ressemblances non surprenantes
entre ce que vivent les chercheurs dans leurs laboratoires, les fonctionnaires
dans leurs services et les salariés du secteur privé dans leurs
entreprises. La prise de parole sur Internet, si elle ne peut résoudre
tous les problèmes, apporte quand même beaucoup
d'éléments de solutions.
http://www.admiroutes.asso.fr/action/theme/science/rechfond.htm