Interview d'Erwann Lavarec,
concepteur du robot ludique Pekee Le robot Peeky

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3 pages Par Christophe Jacquemin 31 octobre 2000


Lire aussi : Pekee : un robot ludique grand public, plate-forme de développement pour chercheurs, professeurs et ingénieurs
   

Erwann LavarecLauréat du dernier concours national de création d'entreprise de technologies innovantes lancé par le ministère de la Recherche, Erwann Lavarec termine une thèse de robotique (capteurs de mouvements) au laboratoire d'Informatique, de Robotique et de Microélectronique de Montpellier (LIRMM). Agé de 29 ans, ce jeune chercheur est aujourd'hui PDG de la start-up WANY, qui va commercialiser l'année prochaine auprès du grand public son robot évolutif "Pekee". Le marché est des plus prometteurs pour cet ami électronique innovant, ludique, simple d'utilisation et totalement modulable. Aussi puissant qu'un ordinateur, Pekee peut tour à tour jouer, surveiller les enfants, arroser les plantes, et bien d'autres choses encore...

C.J : Vous êtes, à la base, un informaticien. Qu'est-ce qui vous a pousssé vers la robotique ?
E.L : En fait, étudiant en informatique, je me passionnais déjà pour l'intelligence artificielle, domaine dans lequel existaient plusieurs pistes à suivre, certaines provenant des neurosciences. Je me souviens avoir lu un article, il y a huit ans, où il était expliqué que l'intelligence était venue avec le mouvement, plus exactement de la capacité de calcul balistique dont fait preuve le cerveau. Ce qui fait  par exemple d'être capable, lorsqu'on lance une pierre, de savoir instantanément où elle va tomber, approximativement peut être, mais en tous cas rapidement. C'est cette faculté là, cette tendance à anticiper sur le futur, qui, selon l'article, est à l'origine de l'intelligence.
Je voyais donc qu'il existait deux discours : celui des neurosciences qui nous racontait qu'il fallait commencer petit avant de pouvoir faire de l'intelligence artificielle, et le discours des cours, très théorique, avec des maths, où on essayait de faire un programme qui était tout de suite très très intelligent, sans finalement savoir trop comment. Ainsi, c'est certainement la lecture de cet article qui a joué le rôle de déclencheur : il m'a poussé  par la suite a faire de petits systèmes, ce que maintenant on appelle des systèmes multi-agents (à l'époque cela ne portait en fait pas de nom...). De fil en aiguille, j'ai eu envie que mes petits agents ne soient pas de simples petits automates simulés mais existent vraiment. Et puis, j'ai rencontré Laurent Tremel (ami qui aujourd'hui fait partie de notre société Wany), étudiant en électronique qui se passionnait également pour l'intelligence artificielle, mais plutôt sur les aspects du vivant, du vivant mécanique. C'est la rencontre de ces deux passions qui a certainement fait de nous deux roboticiens.

C.J : Mais, de là à vouloir monter une entreprise... Lorsque vous parlez des multi-agents, vous parlez d'aujourd'hui ?
E.L :  Non,  c'était au début de mes études. L'idée était déjà en l'air pour tout le monde : certains ont fait des multi-agents sans même le savoir.
A l'époque, au MIT,  Rodney Brooks réalisait des robots très simples, qui pouvaient travailler ensemble (voir article). Je ne sais si son système portait le nom de multi-agent, mais cela m'intéressait au plus haut point. Il me semblait  en effet que c'était de ce côté-là que se dessinerait quelque chose d'intéressant, plutôt que du côté des maths, des maths de l'intelligence artificielle, j'entends... Brooks simplifiait les choses, faisait de l'émergence, au lieu d'essayer d'utiliser un système complètement déterministe qui devait impérativement trouver une solution, on ne sait pas trop comment.
J'étais déjà un passionné. Tout jeune, je pensais déjà monter d'une entreprise. J'étais à la recherche d'un marché potentiel et je voyais bien que la robotique suivrait un peu la même histoire que celle qu'on a connu pour l'informatique : il y a 30 ans, ont utilisait de gros ordinateurs dans les centres de recherche, dans les centres calcul pour la météo ou dans le secteur bancaire. Et puis, un jour, de tout jeunes types dans un garage ont inventé le PC et, dès lors, l'informatique a explosé. Je me suis dit que c'était exactement, tôt ou tard, ce qui allait également arriver dans le domaine de la robotique. Et d'ici-là, j'avais donc le temps de me perfectionner, de me consacrer aux études de robotique.

C.J : Lorsque vous avez commencé ces études, comment voyait-on les choses au sein des laboratoires de recherche ?
E.L : Le milieu de recherche français me semblait plutôt porté sur la robotique industrielle ou aérospatiale, donc vers les grosses applications. Les petites applications, comme la robotique domestique, ne semblaient pas assez noble. En tout cas, c'est l'impression que l'on m'en donnait. D'ailleurs, cela n'a pas vraiment changé. Il est en effet encore difficile de convaincre qu'une application ludique puisse donner lieu à une publication scientifique...

C.J : Et poutant, il semble aujourd'hui exister dans les laboratoires américains et japonais une dynamique extraordinaire autour des thèmes de la robotique et de l'intelligence artificielle, lié au développement d'un véritable marché autour des robots ludiques ou de l'aide aux personnes âgées...
E.L : Si on parle de robotique ludique, et mis à part à part peut-être la conception du système d'intelligence artificielle du robot Aïbo, qui revient aux français, il n'y a pas vraiment chez-nous une dynamique de ce côté-là, du moins provenant des laboratoires publics de recherche. L'élan provient d'ailleurs. Il suffit de voir le succès qu'obtient la "robot cup" relayée par l'émission E=M6 et l'Association nationale Sciences Techniques Jeunesse (ANSTJ). Il s'agit ici de tout jeunes, bénévoles et passionnés. Ces jeunes sont les scientifiques de demain et leur entrain apportera certainement la mouvance dont vous parlez. Les robots domestiques, cela fait longtemps que le grand public les attend ! Parce qu'on en voit dans tous les films de science-fiction : il suffit de regarder "La guerre des étoiles". Et puis, cela donne l'impression que ce n'est pas si dur que cela de faire un robot puisqu'on en voit partout au cinéma. Je carricature bien sûr...

C.J : C'est une bonne transition pour nous parler de votre robot ludique Pekee, totalement modulaire...
E.L : Je ne veux pas encore expliquer ma technologie, je préfère ne pas la révéler tout de suite

C.J : Oui, mais on se doute que si vous avez été lauréat en juillet dernier du concours national de création d'entreprises de technologie innovante et que vous avez monté votre entreprise Wany, c'est qu'il existe bien derrière tout cela une technologie réellement innovante...
E.L Oui, bien sûr. Notre technologie innovante réside d'ailleurs plus ici sur l'électronique que sur l'informatique. L'aspect modulaire repose sur un concept que nous avons mis au point en électronique, qui nous a permis de créer un ordinateur nouveau, qu'on appelle OPP (ordinateur parallèle et polymorphique) : un ordinateur bourré de microprocesseurs, de microcontrôleurs, et tout cela marchant bien ensemble, quelle que soit leur fréquence d'horloge, quel que soit le bus (système de communication) de donnée et d'adressage -c'est à dire quelle que soit la taille des bus de chacun de ces microprocesseurs-, et tout cela de façon très très simple, avec trois, quatre bouts de chandelle... Et ça y est, ça marche. En fait, nous avons inventé une architecture...

C.J : D'après ce que vous laissez transpirer, ce robot est capable de prendre des photos des invités lors d'une soirée, d'arroser les plantes, voire d'assurer quelques tâches de gardiennage... Que sait-il faire d'autre ?
E.L : D'abord, nos robots ont  leur propre caractère, comme à peu près tous les robots, domestiques, j'entends. Mais ici, vous le choisissez, c'est-à dire que vous pouvez, par exemple, le doter du module "caractère timide" ou du module "caractère astucieux"... Nous avons étendu ici la notion de logiciel. En informatique, un logiciel c'est un CD-ROM, une disquette où je ne sais quoi : vous chargez votre exécutable et vous pouvez utiliser votre logiciel. Pour nous, le logiciel robotique, c'est ici un logiciel plus des composants mécaniques.
Ainsi, avec le robot, nous allons vendre ainsi plusieurs types de logiciels et différents accessoires. Pekee pourra être doté de roues, de pattes ou de chenilles. Il sera aussi capable, par exemple de communiquer avec d'autres robots : dans ce cas, il comprendra donc ici un programme informatique particulier, plus un système émetteur-récepteur.
Le robot étant munis de capteurs, et vous d'un petit pistolet, vous pourrez lui tirer dessus. A lui de vous éviter et d'aller se cacher. Il pourra même riposter, si vous achetez l'accessoire adéquat.Et si vous possédez plusieurs robots, ils pourront faire même preuve d'une stratégie d'équipe puisqu'ils peuvent communiquer et identifier les humains. Vous et vos amis pourrez  ainsi jouer ainsi au paint-ball contre une équipe de robots.

C.J : Un robot donc essentiellement axé sur le jeu...
E.L : Non. Pekee, c'est un peu le positionnement du PC, mais dans le monde de la robotique. Est-ce qu'un PC est axé sur le jeu ? Bien sûr, il y a des jeux pour PC ; ici il y a des jeux pour le robot. Mais il y existe aussi des logiciels pour que le robot devienne utile, tout comme le PC est utile avec son traitement de texte.

C.J : Sera t-il capable de téléphoner?
E.L :  Oui. Car notre système étant ouvert, d'autres entreprises pourront avoir des idées et utiliser le système comme une base. Si une entreprise développe cela pour notre robot, tout comme des entreprises développent des logiciels pour les PC, alors oui, le robot saura téléphoner.

C.J : Apprend-il?
E.L : Il a une petite partie apprentissage, que nous faisons actuellement évoluer, dans l'optique d'un robot de seconde génération.

C.J : Combien coûtera Pekee ?
E.L : Pour l'instant, c'est top secret. Tout ce que je puis vous dire, c'est que notre robot est déjà, au moins, un PC portable à roulettes...

C.J : Quand sera-t-il commercialisé et quel chiffre d'affaires envisagez-vous ?
E.L : La vente en grande distribution débutera courant 2001. Nous envisagons un chiffre d'affaires de 40 MF en 2002, qui devrait monter à 80 MF en 2003. Mais dans un premier temps, nous proposons dès à présent ce robot à des ingénieurs, à des professeurs, à des chercheurs, à des passionnnés aussi. Il s'agit plus exactement d'une participation au fait de construire le robot, sous la forme d'un contrat et donc qui a un coût. Nous allons d'ailleurs expliquer tout cela très bientôt sur un site internet, mais les scientifiques intéressés peuvent d'ores et déjà nous contacter car les premières livraisons auront lieu au mois de mars. Les chercheurs nous faisant la demande seront pris d'office, les professeurs dans les matières électronique, informatique, automatique, vision et traitement du signal également. Les ingénieurs en informatique ou électronique, ou des passionnés, pourront également participer, à condition qu'ils aient un projet personnel sur la plate-forme que constitue Pekee.

C.J : Quel est l'objectif de cette opération ?
E.L : L'objectif est de partager une plate-forme expérimentale commune avec l'ensemble de la communauté scientifique.
Dans le domaine de la recherche en intelligence artificielle, par exemple, on demande aux chercheurs des publications (des algorithmes...), et finalement  très peu de faire des plates formes. Et pourtant, c'est ce qui les occupe beaucoup. Ici, nous proposons non seulement notre plate-forme, mais aussi 10 ingénieurs compétents, ce dont dispose très rarement un chercheur. Avec notre système, le chercheur n'a plus qu'à se dire : "comment puis-je faire pour utiliser ma recherche, pour avoir une application site réel. L'équipe va me permettre de développer tel soft, que je n'ai pas le temps de faire moi, ou telle carte électronique, qui sera adaptée à mon problème".

C.J : Pouvez-vous citer un exemple ?
E.L : Dans le domaine de la vision artificielle, on essaie de faire des capteurs de mouvements égocentriques avec une seule caméra. C'est à dire, le robot embarque une caméra et on essaie de faire en sorte de pouvoir mesurer son mouvement lorsqu'il se déplace avec la caméra. La plus grosse des difficulté n'est pas la construction du robot, ce n'est pas non plus l'installation d'une caméra, ni même celle de mettre un système de traitement d'images embarqué. Le plus difficile au niveau scientifique, c'est de pouvoir, entre deux images sur lesquelles on voit un même coin de table, dire que le coin a bougé, mais que c'est toujours le même coin. Cela s'appelle le problème de l'appariement de pixels. C'est un problème très difficile. Beaucoup de chercheurs travaillent sur le sujet afin d'optimiser les méthodes. Mais, à la fin de leur réflexion, ils n'ont pas le temps de mettre en place les systèmes permettant de  mettre en pratique ce qu'il font. Il ne s'agit pas pour nous de faire leur algorithme, on ne va pas le programmer. Notre rôle consiste à proposer au chercheur son propre module, pour une application particulière. Et ici, notre technologie nous permet de construire ces modules très rapidement.
Et puis, si un problème est détecté, nos techniciens travailleront dessus et donneront la solution à l'ensemble du réseau.

C.J : Quel accueil obtenez-vous auprès des scientifiques ?
E.L : Très bon. Nous avons déjà des commandes, notamment de chercheurs travaillant sur le domaine de la vision. Des chercheurs en programmation multi-agent s'intéressent également de très près à notre produitEt puis, sachant que notre robot peut communiquer avec d'autres robots, ce qui leur offre une bonne base pour travailler.
C'est le même produit qui sera vendu au grand public. C'est un peu le principe du PC : il y a bien des logiciels très techniques pour les chercheurs, et des logiciels, tout aussi techniques, mais d'approche différente pour le grand public.

Propos recueillis par Christophe Jacquemin, le 31 octobre 2000.
 

Pour en savoir plus
Site de WANY : http://www.wany.org
Contact : Tél : 04 67 59 36 26 • Mail : lavarec@wany.org et lavarec@lirmm.fr
Laboratoire d'Informatique, de Robotique et de Microélectronique de Montpellier : http://www.lirmm.fr


Pekee : un robot ludique grand public, plate-forme de développement pour chercheurs, professeurs et ingénieurs
Vers le site "Les automates intelligents"

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