Renforcer la sécurité tout en relançant l'économie

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5 pages

Par jean-paul.baquiast@wanadoo.fr et Jean-Claude Empereur jce.frankim@wanadoo.fr

23-10-01

Cette note, elle-même en chantier, fera partie d'un dossier sur la gestion des risques et la lutte contre les risques majeurs que nous préparons.

Le risque majeur : un enjeu politique

La philosophie politique de l'Occident se fonde, dans une large mesure, sur la réhabilitation du risque, comme moteur sinon de l'histoire, du moins de la vie économique et plus généralement de la société. Une telle vision, largement inspirée par l'exemple américain, a le grand avantage de redynamiser une Europe, un peu engourdie et surtout vieillissante.

Mais dans cette approche, la conception du risque ne se réfère qu'au risque de l'entrepreneur dans un environnement d'âpre concurrence ou à celui de l'individu dans la conduite de son existence personnelle. Il s'agit en quelque sorte d'une vision "microéconomique".

En revanche, le risque collectif "macroéconomique", généré par l'activité industrielle, ou la menace terroriste, sous sa forme de "risque majeur", contre la population, l'environnement, les infrastructures, les points sensibles, même s'il est maintenant fréquemment évoqué dans le discours politique depuis le 11 septembre, n'est pas véritablement intégré dans une pensée politique. Ces risques majeurs restent considérés comme des accidents à traiter au coup par coup. En aucune manière leur prévention, leur gestion ne font l'objet d'une appréhension politique globale encore moins d'un projet de société.

Pourtant, nous ressentons profondément que les grandes catastrophes aux origines accidentelles ou terroristes qui ponctuent l'actualité depuis deux ans : Erika, World Trade Center, AZF-Toulouse, Anthrax…vont nous conduire à revoir et repenser beaucoup de choses. Nous sommes entrés dans une ère où, bien au delà de la simple "sécurité publique", la "survie" devient une préoccupation politique.

Cette exigence collective nouvelle qui marque le début du siècle, ne doit pas nécessairement être perçue négativement. Elle devrait permettre certaines remises en cause salutaires, le développement de concepts nouveaux, l'avènement d'une société plus forte et plus innovante, capable à la fois d'encourager la prise de risques individuels pour assurer sa créativité et en même temps se préserver du risque collectif pour garantir son avenir.

Mais il faut que les politiques prennent le risque de parler… du risque. Cela suppose du courage et surtout la capacité d'informer nos concitoyens en profondeur sans les traumatiser. Cela suppose aussi une vision claire et intégrée des décisions à prendre dans le long terme, tant dans le domaine de la défense du territoire, de la protection civile que dans ceux de l'organisation administrative ou industrielle, de la conception des produits, de l'aménagement du territoire et du développement durable.

L'économie moderne génère le risque industriel, il serait intellectuellement malhonnête de ne pas le reconnaître, la mondialisation génère à côté de ses aspects positifs, le risque terroriste, il serait irresponsable de refuser de le voir. Les deux peuvent même se renforcer et conforter mutuellement. C'est une certitude avec laquelle il faudra vivre encore pendant longtemps.

Ces deux risques façonnent de plus en plus le comportement de la société. Même si elle le constate avec un certain effroi la classe politique ne peut éviter de se soumettre à une exigence de lucidité. Exigence qui devrait fonder demain une légitimité aujourd'hui mise en cause par une évidente absence de vision systémique à long terme.

Si hélas les menaces d'attentats peuvent jouer un rôle utile, ce devrait être d'obliger les pays occidentaux à mieux intégrer dans les politiques publiques financées par l'Etat la prise en charge de la lutte contre les risques majeurs. C'est en faveur de cette prise en charge que devrait s'organiser la relance économique de plus en plus réclamée en Europe.

Les Etats font l'impasse sur les risques majeurs

Sans le terrorisme, les accidents graves étaient considérés depuis quelques années comme trop rares pour justifier des dépenses préventives publiques sérieuses. Ce soin est laissé aux entreprises. Celles-ci, parce que soumises à la concurrence au niveau mondial, sont très souvent conduites à ne prendre que le minimum de dispositions de sécurisation. De plus, les entreprises ne se préoccupent que de ce qui se passe chez elles et n'ont pas compétence pour assurer la sécurité d'une zone industrielle ou d'un département entier.

Compte tenu de la rareté statistique des catastrophes, la collectivité, apparemment, compte sur les assurances pour réparer les dommages. Mais le calcul se révèle en général erroné, car les pertes en cas d'accident sont globalement beaucoup plus importantes que celles couvertes par les assurances (de toutes façons, ce sont les assurés mais aussi en dernier ressort les contribuables qui payent finalement les primes de ces dernières). L'économie en ressources publiques n'est qu'illusoire. Le cas de l'Erika l'illustre bien. Quelques dizaines de millions investis dans le renforcement des moyens de surveillance auraient pu éviter les quelques milliards de dépenses associées au naufrage de ce pétrolier. Malheureusement la comptabilité nationale ne prend pas en compte le coût.

Justifiée ou non en termes économiques, la prise de risque calculé reposant sur l'espoir que les catastrophes seront rares n'est acceptable par l'opinion que si précisément leur fréquence reste basse. Aussi, tout le monde croise les doigts, à tous niveaux de responsabilité, en espérant que les choses se passeront bien. C'est ce qui, globalement, s'est en effet produit jusqu'à présent dans les sociétés occidentales. On démontre souvent que celles-ci sont les plus sûres ayant jamais existé.

Un calcul non fondé

Mais ce raisonnement lui-même est à courte vue, car il ne prend pas en compte les risques de détérioration de l'environnement qui ne sont comptabilisés par personne et qui peuvent aboutir à des crises majeures dans le futur (voir par exemple la question de l'effet de serre). Par ailleurs et plus gravement, il ne prend pas en compte le coût humain d'un développement économique non adapté dans le tiers-monde. La non-prévention des épidémies et des risques sanitaires, par exemple, coûte à l'humanité dans son ensemble des centaines de millions de morts, dont les sociétés développées elles-mêmes finissent par payer un coût invisible mais sans doute considérable.

Le terrorisme oblige à prendre en compte le coût de la sécurité.

Ceci dit, la fausse sécurité à laquelle on veut croire, essentiellement pour ne pas engager de dépenses publiques de prévention, s'effondre avec la perspective de la généralisation du terrorisme. Chaque situation potentiellement dangereuse peut se révéler à très court terme explosive du fait d'attaques suicidaires n'exigeant que de faibles moyens. Pour le moment, les Pouvoirs Publics nient encore ces risques. Mais il leur sera sans doute malheureusement de plus en plus difficile de le faire. On voit venir le moment où il sera non seulement économiquement mais politiquement rentable d'engager des politiques systématiques de protection et de gestion des risques. Un avantage induit de cette situation sera que les risques environnementaux et humains jusqu'ici non pris en considération pourront aussi se trouver couverts, au moins partiellement. Ainsi la lutte contre le bioterrorisme pourrait entraîner la fabrication à grande échelle de vaccins et médicaments dont le tiers-monde a d'ores et déjà grand besoin. Ainsi l'explosion de l'usine AZF de Toulouse et les risques pesant sur bien d'autres sites obligent notamment à une réflexion en profondeur sur l'aménagement du territoire, l'organisation administrative locale et la coordination des actions de sécurité publique.

Une économie de guerre partielle

Mais la protection contre les risques terroristes exige une mobilisation générale de la société, se traduisant par d'importantes dépenses de sécurité civile et militaire qui pour l'essentiel devront être prises en charge par les budgets publics. On se trouve un peu dans la situation de ce que serait une économie de guerre. Il est difficile aujourd'hui de chiffrer le montant des dépenses publiques à affecter en année pleine au renforcement de la sécurité. Mais il est certain que ces dépenses ne pourront être inscrites dans les budgets actuels non plus que supportées par la dette publique, déjà trop importante. Ceci d'autant plus que pour les Etats européens, le respect des critères dits de Maastricht, dans le cadre du Pacte de stabilité, enlève pratiquement toute marge de manœuvre et, ne permet pas à l'Europe une rapidité de réaction aussi grande et aussi massive que celle dont ont fait preuve les Etats-Unis.

Il faudrait donc dès maintenant envisager un retour au moins partiel aux concepts keynésiens caractérisant des économies où la dépense publique jouait un rôle moteur dans le soutien de la croissance, en privilégiant l'investissement collectif comme mode d'utilisation du produit national. Mais comme il serait dangereux de revenir à des économies administrées, l'objectif doit être de faire coexister un secteur libéral et soumis à la concurrence, d'ailleurs majoritaire et responsable de l'essentiel de la prospérité économique " quotidienne ", et des domaines où l'intervention publique s'exercerait de façon volontariste mais non exclusive pour provoquer le développement stratégique que la seule initiative privée ne peut assurer. N'en doutons pas, c'est bien dans cette voie que les Américains chantres du libéralisme et de la libre entreprise sont en train de s'engager(1).

Un exemple schématique

Nous allons développer cette perspective à partir d'un exemple schématique. Supposons que l'on décide d'équiper les 95 préfectures françaises de salles de commandement et de moyens d'intervention suffisants pour prévenir ou gérer les situations de crise résultant d'un accident ou d'un attentat de grande ampleur. On trouvera par ailleurs la description du dispositif envisagé, dont le coût à l'achat, hors dépenses de fonctionnement, pourrait être estimé à 10 millions d'euro par département (répartis entre de nombreux services et équipements). Cette dépense devrait, pour faire vite, être engagée en 2 ou 3 ans, soit un budget d'ensemble de 1 milliard d'euro environ. Le budget de l'Etat étant estimé à 330 milliards d'euro, il s'agirait d'une somme qui ne pourrait pas être financée par des économies sur d'autres dépenses publiques.

Il faudra donc admettre une autre logique, celle de la relance par injection de liquidités. On décidera d'ouvrir un emprunt de 1 milliard d'euros, qui servira à financer les dépenses en immobilier, matériels, logiciels et services nécessaires à l'équipement des sites à protéger. Cette dépense assurera un chiffre d'affaire supplémentaire à l'industrie des travaux publics, aux industries manufacturières et du secteur des TIC, qui se traduira par des embauches et le versement de salaires et charges sociales d'un montant équivalent sinon légèrement supérieure. Les salaires ainsi versés contribueront finalement à accroître la consommation et l'épargne populaires. Les fournisseurs de biens et services finaux aux consommateurs en bénéficieront à leur tour. A terme, des rentrées d'impôts compenseront partiellement la dépense.

Nous aurons donc de cette façon à la fois renforcé de façon indiscutable la sécurité du territoire et des sites sensibles, économisé le cas échéant les dépenses d'un montant infiniment plus élevées liées à la survenance des accidents, et relancé ne fut-ce que marginalement la croissance, dans le domaine des industries mécaniques et des hautes technologies où la dépense publique peut avoir de nombreuses et fructueuses retombées induites.

Des risques d'inflation très minimes

En contrepartie, que mettre au passif d'une telle démarche ? L'accroissement de la dette ? Certes, mais cela n'aurait d'importance qu'en période de forte tension inflationniste. Or nous sommes au contraire aujourd'hui dans une économie plutôt déflationniste. Les réserves de production ne manquent pas, ni dans le secteur des biens de production, ni dans celui des biens de consommation. La relance par la dépense publique, sauf tensions temporaires et locales, aurait pour effet d'encourager la production et l'emploi en favorisant le plein emploi des équipements et en encourageant les recrutements.

Si pourtant dans certains domaines des tensions sur les prix se faisaient sentir, on pourrait considérer qu'il s'agirait d'un début de reconversion de l'économie permettant de prendre en compte dans les prix le coût de la sécurité, que la concurrence néo-libérale oblige les entreprises à occulter.

On objecte cependant que la peur de l'inflation est telle, dans les économies européennes, que le risque même minime d'un dérapage des prix ne sera pas supporté par les opinions publiques. Les pensions et retraites seraient en effet les premières affectées. Mais si on admet que c'est l'ensemble des paradigmes de la gestion publique qu'il faudrait revoir, rien n'empêcherait d'en revenir à l'indexation des retraites, qui supprimerait beaucoup d'inquiétudes. Tant que les fondamentaux restent bons, c'est la déflation et le chômage qui sont plus inquiétants que la croissance, fut-elle légèrement inflationniste.

Le cadre européen est indispensable

Cependant, il faut se persuader que de telles politiques de dépenses publiques financées par l'emprunt ne seraient possibles que dans le cadre européen. Elles devraient être décidées par un nouvel accord intergouvernemental et suivies par une structure communautaire adéquate - sans retirer à chaque Etat-membre la responsabilité de la mise en œuvre dans son domaine. La structure européenne devrait par ailleurs veiller à la coordination des politiques de sécurité, notamment en cas de risque intéressant le territoire de plusieurs Etats (nuage chimique ou radioactif, sécurité des réseaux, etc.…).

Nous avons envisagé ici, dans notre exemple, un montant de dépenses publiques relativement faible. Il faudrait faire l'exercice pour des montants budgétaires plus élevés, en analysant leurs impacts sur la production, la consommation, les prix et l'emploi. Nous pensons a priori, sans avoir fait l'étude, que nos économies pourraient aujourd'hui supporter (sauf offensives terroristes désorganisant la production et la vie économique en général) des dépenses publiques supplémentaires d'environ 10 à 15% des budgets actuels. En ce cas, les dépenses de sécurité civiles ou militaires pourraient permettre des programmes relativement lourds (à mutualiser d'ailleurs au niveau européen) comportant par exemple le durcissement et le confinement des installations, des moyens renforcés de garde-côtes et de protection des sites sensibles, des satellites et aéronefs d'observation, sans parler de dépenses militaires proprement dites. On devrait y inclure des dépenses destinées à la protection des populations du tiers-monde contre les grands risques qui provoquent chez elles des millions de morts dont apparemment personne ne se soucie.

(1) De fait, si l'on regarde de plus près les choses, au-delà des apparences idéologiques, c'est une constante de leur politique. Nous assistons seulement depuis le 11 septembre à un renforcement, une amplification et une accélération de celle-ci.

http://www.admiroutes.asso.fr/action/theme/risque/keynes21.htm
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