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L'INSEE. Un cas d'école |
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4pages |
par Jean-Paul Baquiast | 27-7-1999 |
Les fonctionnaires doivent bien comprendre qu'avec le développement de la société de l'information, les citoyens s'intéresseront de plus en plus à la façon dont ils accomplissent leur travail, et leur poseront de plus en plus de questions sur l'usage qu'ils font des deniers publics servant à payer leurs traitements et leurs dépenses de fonctionnement. Au delà de cela, ce seront les missions eux-mêmes qui seront discutées.
Il ne faudra pas prendre les questions posées comme des crimes de lèse-majesté, mais au contraire les apprécier comme de bonnes occasions pour rajeunir et améliorer l'exercice du service public. Grâce à la société de l'information, et aux libres échanges qu'elle permettra de plus en plus au travers d'Internet, l'on peut espérer que des rapports beaucoup plus fructueux s'établiront entre les agents publics et les citoyens, pour le mutuel bénéfice des uns et des autres, et le progrès de la démocratie.
Ne soyons pas optimiste. Ceci ne se fera pas sans difficultés : des critiques mal fondées et injustes de citoyens mal informés entraîneront des réactions de rejet de fonctionnaires s'estimant incompris ou délibérément mis en échec. Mais au bout du compte, nous sommes persuadés que, grâce au dialogue, les uns et les autres finiront, non seulement par s'entendre, mais par mieux collaborer au fonctionnement du service public. Celui-ci n'est pas en effet la seule affaire des fonctionnaires, mais intéresse la société dans son ensemble, c'est-à-dire la totalité des citoyens.
Les échanges entre administrés et fonctionnaires qui se sont établis dans notre forum des Cahiers de doléances (www.doleances.org) illustrent déjà ceci, de façon très positive. Nous en disons quelques mots dans cette rubrique consacrée à la réforme de l'Etat. (Les Cahiers de doléances et la réforme de l'Etat, par Jean-Paul Baquiast et Xavier Maury, 27 juillet 1999) Mais il y a encore des ratés, de bien plus grande ampleur et plus visibles.
Prenons à titre de cas d'école, et sans vouloir ouvrir ou rouvrir le moindre procès à l'égard de l'Institut en question, ce qui s'est passé récemment à propos de l'Insee. Dans son numéro 94 de juillet 1999 (évoqué ici le 2 juillet), sous un titre il est vrai inutilement agressif : " Gaspillage de l'argent public. Le bêtisier 1999 " , et sur un ton ne facilitant pas les dialogues constructifs : " Un monstre qui mouline des statistiques hors de prix " ce journal posait un certain nombre de questions qui, que ce soit pour l'Insee ou pour toute autre administration, méritent non seulement d'être posées, mais de recevoir des réponses claires :
- l'Insee ne devrait-il pas renoncer à conjuguer la production de données primaires et leur interprétation - en d'autres termes laisser une place à des statisticiens privés pour apporter, de façon commerciale et concurrente, la valeur ajoutée que représente l'interprétation des statistiques ? Ceci permettrait de diminuer ses effectifs , qui seraient plus nombreux que ceux de pays européens voisins.
- plus généralement, l'Insee ne fait-il pas double-emploi avec d'autres Instituts et organismes publics ou privés ?
- l'Insee n'affecte-t-il pas trop de matières grise à ses productions classiques, recherchant un perfectionnisme qui ne s'impose pas en pratique, au détriment d'autres tâches ?
- l'Insee ne dispose-t-il pas d'une informatique trop lourde, tant en matériels qu'en informaticiens, alors que des technologies plus modernes permettraient d'obtenir les mêmes résultats plus rapidement et moins cher.
- pourquoi le recensement par questionnaire se poursuit-il, avec des coûts et délais importants, alors que les techniques modernes permettraient d'obtenir, au fil de l'eau et non par cycle de 5 ans, des informations tout aussi précises ?
- de qui dépend l'Insee ? Qui évalue son travail et lui donne des ordres ? Le Conseil National de l'information statistique est-il bien placé pour jouer ce rôle, alors qu'il est pour l'essentiel aux mains de représentants de l'Institut ? Comment tient-on compte des erreurs, d'ailleurs inévitables, de prévisions, pour éviter qu'elles ne se renouvellent ?
- les personnels de l'Insee, polytechniciens ou agents de moindre grade, ne pèsent-ils pas trop lourd, et de façon trop conservatoire, dans les décisions relatives au fonctionnement et à l'avenir de l'Institut ?
On le voit, ces questions n'ont rien de malveillant. Tout enquêteur, dûment mandaté par le ministre ou par le Parlement, serait amené à les reprendre, et d'ailleurs à les compléter de beaucoup d'autres (une comptabilité analytique précise des moyens en hommes et budgets par type de production, une analyse comparée - bench-marking national et international - des produits et de leur utilité économique et sociale, une prospective et une discussion des nouveaux besoins, etc.) . Mais jusqu'à présent, la grande presse ne s'avançait guère sur ces terrains. Avec le développement de la société de l'information, il n'en sera plus de même. Demain, le premier venu , pourra le faire sur Internet. Les institutions doivent donc se préparer à être interrogée publiquement, et à devoir s'expliquer. Ainsi le veut la démocratie.
L'article de Capital a entraîné de nombreuses réactions au sein et dans l'entourage de l'Insee. Ce n'est pas trahir un secret de dire que beaucoup de fonctionnaires, selon ce que nous en savons, mêmes s'ils trouvaient le ton peu sympathique, ont approuvé le fond. Ce fut le cas notamment des jeunes statisticiens et économètres de l'Insee, connaissant bien les problèmes concrets de leur métier. Polytechniciens ou non, syndiqués ou non, ils ont été soulagés de voir mettre en débat public des réflexions qu'ils se faisaient eux-mêmes. Ceci ne retire rien à leur dévouement pour l'Insee, dont nul ne conteste (et surtout pas l'auteur de ces lignes) qu'il soit, répétons-le, un grand service public, traditionellement indépendant des pouvoirs politiques et des intérêts économiques, aussi sinon plus efficace dans beaucoup de domaines que des entreprises analogues du secteur privé.
Ces agents en effet, conscients et des immenses besoins d'information économique et statistique de la société, et de leurs grandes compétences, s'irritent souvent de ne pouvoir jouir de plus d'initiatives, face aux lourdeurs administratives et légales d'une société encore très centralisée et n'ayant que depuis peu découvert les nouveaux outils et enjeux de la société de l'information. Ils pensent avoir le savoir-faire et la déontologie nécessaire pour répondre aux innombrables questions nouvelles que se posent les citoyens sur le fonctionnement de notre société. Ils souhaiteraient, sans rejetter les productions classiques, se voir ouvrir de nouveaux champs d'enquêtes et d'évaluation. Ils savent d'ailleurs très bien que, s'ils ne répondent pas à la demande générale d'informations, véritables valeurs aujourd'hui, d'autres en France et dans le monde le feront à leur place, peut-être mieux, mais peut-être aussi moins bien et de façon moins désintéressée.
D'autres réactions ont été au contraire indignées. Comment un journal peut-il s'en prendre de cette façon à l'Etat, et sur un ton aussi éloigné de celui employé dans la haute administration ? Beaucoup ont vu là une offensive des ennemis du service public, encourageant non seulement l'ultra-libéralisme mais la prise en main de celui-ci par les intérêts privés..
Le directeur général de l'Insee n'a certainement pas cédé à ces fantasmes. Il a cependant adressé à Capital, sous couvert du droit de réponse, une lettre qu'il nous a fait demander de publier, puisque nous avions nous-mêmes fait écho à l'article incriminé. On trouvera cette lettre en annexe. Elle apporte des réponses à trois des questions posées, mais ne paraît pas couvrir toute la dimension politique et sociologique du débat, qui est, répétons-le, le droit des citoyens à s'exprimer publiquement sur le fonctionnement des grands services publics, et à entretenir sur ce sujet des dialogues constructifs, non seulement avec les fonctionnaires de tous grades, mais avec les ministres et parlementaires. Lorsque l'on s'exprime, l'on commet parfois des erreurs. Elles doivent être redressées, mais cela n'enlève rien à la pertinence globale de la démarche.
Nous avons nous-mêmes suggéré, à propos du site web de l'Insee, qui ne satisfait pas tout le monde, y compris les agents de l'Insee eux-mêmes, qu'un forum public portant sur l'Insee et plus généralement sur la statistique et l'analyse économique, y soit ouvert et géré (avec des réponses pertinentes aux questions et suggestions faites). Les thèmes en seraient simples : êtes vous satisfait des prestations de l'Insee ? Dans quels domaines nouveaux et de quelles façons nouvelles souhaiteriez-vous voir l'Institut exercer ses talents ? Nous sommes persuadés que beaucoup de gens, et pas seulement des polémistes primaires, viendraient y exposer des points de vue intéressants.
Dans le même esprit, l'on pourrait envisager que les statisticiens de l'Insee soient incités à s'exprimer publiquement, sous leur propre responsabilité, et sur les mêmes sujets, sur ce forum. Ils pourraient faire de la pédagogie à propos de leur métier *, exposer les difficultés rencontrées, émettre des propositions pour l'avenir. Inutile de dire que cela supposerait une attitude beaucoup plus ouverte des divers niveaux hiérarchiques de l'Etat, tant concernant l'expression des agents que la communication avec le public.
* le besoin existe, plus que jamais. Voir à ce sujet Sylviane Gasquet-More, Plus vite que son nombre, Seuil et l'association Pénombres 96 rue de la Convention, 75015 Paris (cité par l'Express du 22/7/99, p.25).
Ce que nous proposons ici, concernant l'Insee, pourrait l'être, au sein du ministère de l'économie, des finances et de l'industrie, à propos de chacune des grandes directions. Mais il faudrait aussi étendre la démarche à l'ensemble des ministères et organismes publics utilisateurs de ressources budgétaires. Là se trouverait certainement une voie, en apparence modeste, mais qui pourrait être devenir l'une des clefs de la réforme en profondeur de l'Etat. Qu'en pensez-vous?
Lettre du Directeur général de l'Insee au directeur de la publication de Capital:
http://www.admiroutes.asso.fr/action/theme/reforme/insee.htm
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