Une version française de la société de l'information

Jean-Paul BAQUIAST  - le 16 mars 1997 (environ 7 pages)

L'objet de l'article est de discuter les aspects économiques et sociaux du projet qui devrait dorénavant être proposé aux Français: affronter le grand défi consistant à entrer, en cinq ans, dans la société mondiale de l'information.

Le délai de cinq ans n'a rien d'impératif. Il correspond à la date au plus tard retenue pour le passage à l'euro (1.1.2002), qui remettra en cause, également, beaucoup de positions acquises. Les cinq ans écoulés, il faudra d'ailleurs rester dans la course. L'avenir est à l'effort....

Introduction
L'importance du projet, et sa nouveauté dans le discours politique français, contrairement à ce qui se fait dans d'autres pays, notamment aux Etats-Unis, sensibilisés depuis 1995 par des décisions et un discours présidentiels musclés, supposent, avant toutes propositions, un exposé et une recherche de consensus sur la façon de poser le problème.

En effet, les citoyens, comme la grande majorité des décideurs politiques et économiques, font montre à l'égard des technologies et de la société de l'information, d'un véritable illétrisme. Lorsque le sujet est traité, il l'est sous l'angle technique, parfois économique, mais rarement sous l'angle social

La France affronte de nombreux problèmes, qui peuvent paraître sans rapport avec les enjeux de la société de l'information: restructurations économiques et chômage, déficits budgétaires et remise en cause du rôle de l'Etat, concurrences internationales multiples, etc. Aussi prioritaires que soient ces problèmes, ils doivent être traités dans la perspective de la société de l'information. Si celle-ci se fait sans nous, elle augmentera nos difficultés. Si elle se fait avec nous, nous y trouverons des réponses à nos difficultés.

La France a pris un retard non seulement sur les Etats-Unis, mais même sur la plupart des pays européens. Il faut rattraper ce retard et se hisser, à partir de nos acquis , qui ne sont pas négligeables, mais qui ne suffisent plus, au niveau des pays qui sauront pleinement tirer profit des technologies de l'information.

Le retard français n'a sans doute plus besoin d'être démontré.L'on objecte généralement que nous disposons du Minitel. Il ne suffit pas de dire que nous avons l'avance apportée par le Minitel pour s'exonérer du reproche. Ainsi que le rappelle Michel ALBERGANTI (Le Monde 06/03/97), le coût de l'heure de connexion sur Minitel est sans commune mesure avec celui de la connexion à Internet. La navigation y est impossible. L'international y est pratiquement interdit.

Comme les terminaux Minitel sont moins chers et d'usage plus facile, comme également les services en ligne répondent encore à des besoins, il serait stupide d'y renoncer brutalement. Mais l'expérience montre qu'un certain nombre d'intérêts pèsent volontairement sur le développement d'Internet afin de conserver des monopoles éditoriaux sur le Vidéotex qui ne se justifient plus. C'est l'accès de tous les Français à l'information qui s'en trouve freiné. Ceci ne devrait plus être accepté.

On évalue actuellement le retard français par rapport à Internet. La France se situe dans les derniers rangs des pays occidentaux pour l'utilisation d'Internet. Mais le retard ne se limite pas à cela. Il touche l'ensemble des technologies de l'information, aussi bien en ce qui concerne l'aspect industriel que l'aspect utilisation. Plus grave, il est dans les esprits. Les Français, tous milieux confondus, ne sont pas " orientés technologies ".

Le retard français se manifeste de différentes façons. Le taux d'équipement de la population en micro-ordinateurs et en connexions en est la preuve la plus évidente, ainsi que leur répartition au profit d'étroites minorités branchées. Dans d'autres pays, les équipements sont au contraire utilisés systématiquement pour desservir les zones isolés ou défavorisées.

Il en est de même des implantations et usages professionnels. Les taux d'équipement croissent assez vite d'une année sur l'autre, mais l'état d'esprit des entreprises et des administrations reste encore très fermé à la révolution des réseaux. Ce sont les applications les plus simples, celles qui n'obligent pas à remettre en cause les procédures et les structures, qui sont les plus répandues. Ce que nous avons appelé l'illétrisme technologique des patrons comme des exécutants, demeure la règle la plus répandue. Quelques hirondelles se démarquant par leurs innovations ne font pas le printemps.

Dernier signe enfin de notre retard, l'absence de politiques publiques systématiques pour entrer dans la société de l'information. Des mesures ont été prises, notamment pour encourager l'ouverture de sites Web administratifs. D'autres sont à l'étude. Tout récemment, les consultations et rapports s'ajoutent les uns aux autres, fort utilement d'ailleurs.

Le passage à l'acte, cependant, derrière certaines annonces, manque encore dans la plupart des cas. Ce ne sont pas seulement les réalisations de terrain qui font défaut, mais plus simplement la claire conscience des retards pris, des objectifs qu'il faudrait se donner, des moyens qu'il faudrait dégager, et finalement des calendriers qu'il faudrait respecter, pour ne pas manquer définitivement le train.

Pour réagir, il conviendrait de populariser, dans le débat politique, quelques idées simples nécessaires à la prise de conscience du problème par le plus grand nombre de citoyens: en quoi la prétendue " société mondiale de l'information " peut-elle nous concerner? Quelles avantages en tirerons-nous? Ne fera-t-elle pas plus de dégâts sociaux qu'elle n'apportera de profits?

Il s'agit de vraies questions, de plus en plus évoquées dans les Forum sur Internet. Les Français ont en général peur de la société de l'information, des changements qu'elle risque d'apporter. Elle est assimilée à l'automatisation, destructrice d'emplois. S'y ajoute le fait qu'elle semble accélérer la prise en main des économies nationales par des entreprises étrangères disposant d'avances techniques ou commerciales écrasantes. Bientôt, l'on invoquera également, dans le domaine des services et des activités intellectuelles, la délocalisation vers les pays à bas salaires (télétravail).

Ces craintes sont fondées. Il ne faut pas le dissimuler. La société mondiale de l'information, en même temps qu'elle offrira l'opportunité de nouveaux métiers, sera destructrice d'emplois. Par ailleurs elle modifiera les conditions d'exercice de toutes les activités.

Ainsi, en matière de technologies de l'information, il est quasi certain que le développement des téléprocédures (EDI) et du commerce électronique en ligne (indépendamment de tout renforcement de la concurrence extérieure) amèneront la suppression de centaines de milliers d'emplois dans les services administratifs des entreprises et des banques, comme de la distribution.

Dans les services publics, et même dans l'administration, il faudra repenser presque toutes les fonctions, et les responsabilités associées.

Mais en prendre prétexte pour rechercher l'abri illusoire de frontières ou réglementations protectionnistes constituerait la pire des attitudes.

Il faudrait au contraire anticiper dès maintenant les risques, et lancer sans attendre les mesures permettant d'y faire face.Comme l'indique à propos de l'industrie Jacques CHEREQUE (le Monde-Emploi du 12 mars 1997), il ne fallait pas attendre la crise de l'acier, de la construction navale, aujourd'hui de l'automobile et de l'armement, pour prévoir de nouvelles activités (qui pourraient d'ailleurs, dans l'Europe d'aujourd'hui, relever de l'investissement industriel: transports ferroroutiers et transports en commun, par exemple).

Relativement à la société de l'information, pour éviter un refus massif de l'évolution pourtant inéluctable vers les réseaux, il faudrait aussi dès maintenant envisager les actions visant à accompagner, sinon protéger, les secteurs ou catégories sociales déjà en difficulté, ou susceptibles de le devenir, afin de leur permettre un atterrissage en douceur dans la cyber-société.

Pour cela, nous devons développer une réflexion, une approche spécifiquement française (ou européen, mutatis mutandis, selon l'échelle géographique à laquelle nous nous placerons).

Les discours sur la société de l'information insistent généralement sur l'aspect technique, les réseaux , Internet, les autoroutes de l'information, en oubliant les utilisateurs et les usages de ces techniques.

Par ailleurs, ces mêmes discours présentent généralement le point de vue des Etats-Unis, c'est-à-dire du pays qui a su le premier organiser à son avantage le passage à la société de l'information (le soft-power). Il en résulte une fascination analogue à celle de l'oiseau face au serpent. Ceci ne permet pas de mettre en relief les atouts dont les Européens, en général, les Français en particulier, disposent encore (pour combien de temps?) afin de jouer un rôle à la hauteur de leur poids international.

Il est essentiel que la France s'approprie la société de l'information, car celle-ci implique des industries et services, des catégories de personnes et d'organisations, des activités et des métiers qui font partie du coeur même de la société française, et sur lesquels nous devons nous appuyer pour préparer le prochain début de siècle.

Les industries et services de la société de l'information. Créneaux français (européens) à exploiter.

L'on considère généralement que la France, comme l'Europe, ont perdu la bataille de l'informatique et des logiciels de réseau (face aux Microsoft, Netscape, etc). C'est vrai en partie, mais il resterait de nombreux créneaux à exploiter ou à reprendre. Nous ne pouvons admettre un discours selon lequel il faudra tout acheter à l'étranger. C'est sous cet angle de la reconquête, et pourquoi pas d'une politique de recherche-développement, d'une politique industrielle et d'une politique commerciale (si possible européenne) que nous devrions aborder ces questions.

Matériels:

- Fabrication ou assemblage de PC fixes ou portables, modems...

- Fabrication ou assemblage de terminaux de type Network computer (ceci pose en France la question de la suite à donner à l'industrie héritée du Minitel)

- Fabrication de Carte à puce, lecteur Pin-Pad, bornes à écran tactile, etc (atout franco-européen particulièrement important pour affronter l'anonymat des réseaux).

- Fabrication ou assemblage de téléphones portables adaptés à la transmission de données...etc

Infrastructures de télécommunication

- Optimisation des réseaux téléphonique et RNIS existant.

- Développement du réseau câblé numérique et des transmissions satellitaires à haut débit.

- Développement de la commutation ATM.

- Poursuite des recherches fondamentales et appliquées en Télécom (CNET). Participation franco-européenne aux programmes de satellites téléphoniques à basse altitude.

La compétence franco-européenne est traditionnellement bonne, dans ces domaines, mais les positions changent vite. La mise en place d'infrastructures nationales et européennes à très haut débit (câble, satellite) continue à correspondre à un besoin auquel les collectivités publiques doivent participer, de la même façon qu'elles le font dans les domaines routier et ferroviaire.

En matière de recherche en télécommunications à moyen terme, l'excellente étude de la DG13.B (Communications for society, feb. 1997) fournit un cadre dont les programmes de recherches coopératives, comme les gouvernements pour ce qui les concerne, devraient s'inspirer.

Accès aux réseaux (Internet) et mise en place de sites (Internet, Intranet).

L'explosion de la demande de connexion et d'utilisation d'Internet offre l'occasion de développer de nombreux emplois locaux, au profit de jeunes ingénieurs ou techniciens.

- mise en place de sites fournisseurs d'accès et serveurs Internet-Intranet .

- installation, configuration, maintenance de sites utilisateurs (à distinguer de plus en plus des précédents).

- développement de logiciels réseaux spécifiques. La diversité des besoins laisse place à de nombreux produits " locaux " capables de compléter les grands logiciels du marché mondial.

Les métiers de l'information numérique.

Nous ne les citerons ici que pour mémoire, car ils sont mieux connus. Il s'agit d'acteurs économiques nombreux, mais encore dispersés et mal représentés au plan professionnel (du moins quand il s'agit des jeunes créateurs d'entreprises High Tech).

L'on retrouve dans cette catégorie tous les auteurs, producteurs, éditeurs de contenus numériques, pour la culture et les loisirs, mais aussi pour les activités professionnelles. Les potentiels français et francophones sont considérables, mais ils risquent de disparaître très vite, par absorption-rachat ou simple stérilisation, sans une politique globale de présence nationale dans la société de l'information, infrastructures de réseaux compris.

Insistons sur ce point: il serait vain, contrairement à ce qui est souvent dit, de penser pouvoir développer une industrie des contenus en se désintéressant de celle des contenants (infrastructures, ordinateurs, services-réseaux)... et réciproquement.

Personnes et organisations à privilégier dans un projet national pour la société de l'information.

Le préjugé courant, en France, est que le problème de la société de l'information n'intéresse qu'une petite minorité de branchés. Entretenir ce préjugé serait désastreux. La société française, déjà en péril de fracture sociale, serait définitivement séparée en deux, celle des " have " et celle des " have not ". Si certains pays acceptent délibérément de telles coupures, se serait contraire à notre culture de l'intégration de suivre leurs exemples.

Nous devons considérer que c'est en fait toute la population, qui est concernée, à commencer par les plus défavorisés. En ce qui concerne les entreprises, ce sont en priorité les professions individuelles, artisans, commerçants, PME, PMI.

Un tel propose ne doit pas rester académique. Il doit se traduire par des choix d'investissement et d'utilisation mettant concrètement les technologies modernes à la disposition de ceux qui en seraient spontanément exclus.

Les citoyens:

Chaque catégorie sociale, à l'intérieur du besoin global de " connexion ", mérite des solutions adaptées, qui permettront elles-mêmes la création de nombreux emplois.

Une première démarche, déjà adoptée par certains pays nordiques, consiste à affirmer que chaque personne doit pouvoir si elle dispose d'une adresse postale, doit pouvoir aussi disposer d'une adresse électronique, qu'elle utilisera ou non selon ses besoins.

Une deuxième démarche, plus difficile à mettre en oeuvre, mais aussi indispensable, consiste à organiser des lieux publics permettant à ceux qui ne peuvent acquérir d'ordinateurs de communiquer quand même (avec l'aide éventuelle de moniteurs). Les dépenses seraient très supportables, si ceci se faisait dans le cadre des collectivités publiques locales et associations existantes.

Au delà de l'accès au courrier électronique et à l'Internet passif, se posera très vite le problème de l'accès des citoyens à la création et à l'édition sur le Web. Les nouvelles pratiques et métiers découleront des facilités éditoriales qui seront proposées aux citoyens, notamment à ceux en difficulté d'insertion.

- jeunes, jeunes en difficulté, jeunes chômeurs..: les activités sur Internet, le multimédia, leur apprendront de nouveaux savoir-faire, leur permettront de trouver des formes d'expression plus faciles que celles imposées par la culture traditionnelle.

- adultes productifs...: ils diversifieront leurs connaissances, ils prendront le réflexe de la formation permanente et de l'ouverture à l'extérieur.

- retraités..: ils pourront soit proposer à d'autres l'apport de leurs compétences, dans le cadre de la formation continue bénévole ou non, soit rester actifs plus longtemps pour leur compte propre.

- personnes en difficulté, handicapés, malades à domicile: les techniques du monitorat assisté par réseau faciliteront leur maintien dans la société active.

Les acteurs sociaux:

Les réseaux se révèlent être une véritable providence pour la vie associative, contrairement au reproche qui leur est fait d'isoler les individus derrière leur écran. L'activité de groupe y trouve de nouveaux thèmes et de nouveaux outils, soit qu'elle s'étende au monde entier, soit qu'elle reste dans le cadre du quartier ou de la ville. L'on sait déjà que ceci, comme toute activité humaine, peut donner le meilleur et aussi le pire, c'est-à-dire le crime organisé:

- associations et collectifs: les possibilités d'action des associations augmenteront considérablement avec les réseaux, tandis que diminuera le coût de leur gestion.. Le bénévolat y trouvera une nouvelle dynamique. C'est grâce aux associations, en liaison avec les collectivités locales, que la société trouvera l'élan lui permettant d'assurer l'initiation du grand public à l'emploi des techniques, et la recherche d'usages innovants dans un cadre non-marchand.

- syndicats: il serait inconcevable que les organisations syndicales ne soient pas les premières à pratiquer et promouvoir l'Internet et les réseaux, non seulement pour maintenir un lien actif avec leurs mandants, mais surtout pour anticiper les difficultés, proposer des solutions et combattre les effets déshumanisants de certaines pratiques.

Les travailleurs indépendants, commerçants, artisans, PME/PMI.

L'on considère généralement que ces professions ne sont pas équipés d'ordinateurs, et ne souhaitent pas le devenir. C'est généralement faux. Par ailleurs, les entrepreneurs découvriront vite, et d'eux-mêmes, sous la pression de la concurrence extérieure, que l'utilisation du courrier électronique, des téléprocédures, de l'édition sur le Web, sont devenus indispensables à leur survie économique.

Il faut donc dès maintenant prévoir la façon de les transformer en acteurs compétitifs dans la société de l'information. Les organisations professionnelles publiques (Chambres de commerce et de métiers, caisses de retraite) ou privées doivent les y aider, en mettant, là encore, en place des formations, des lieux publics pour l'utilisation des outils, des aides à l'équipement.

Mais l'Etat doit de son côté jouer son rôle, en suivant l'exemple américain: annoncer qu'à terme d'une certaine date, les administrations n'accepteront plus de formulaires administratifs sous forme papier, qu'il s'agisse de déclarations ou de documents contractuels (achat-vente).

Les grandes entreprises et les administrations

Nous ne mentionnerons ici que pour mémoire, car le domaine est mieux connu, l'enjeu des réseaux pour les entreprises publiques ou privées, pour les collectivités locales, dont le rôle d'acteur de proximité est essentiel, et enfin pour les administrations de l'Etat, tant au niveau national que territorial.

De l'avis général, les grandes entreprises françaises, sauf exception, n'ont pas encore compris qu'elles avaient dorénavant à se battre au niveau de la société globale de l'information, déjà aux mains de concurrents en maîtrisant toutes les ressources. Il n'est pas possible de faire leur religion à leur place. Rien n'empêche cependant de donner l'alerte.

Le passage à l'entreprise numérique posera de redoutables problèmes de reconversion de personnels administratifs, qu'il faut aborder sans attendre (Cf. ci-dessous).

Pour ce qui concerne les administrations, la culture des réseaux ne pénètre que lentement et superficiellement. Bien des raisons expliquent ce fait: la persistance d'une culture administrative privilégiant le secret, l'organisation hiérarchique, le cloisonnement - mais aussi le manque de concurrence fonctionnelle qui n'oblige pas encore les administrations à se réorganiser pour survivre.

Il est regrettable que la politique dite de la Réforme de l'Etat ne mette pas l'accent, en priorité sur ces enjeux.

La réflexion sur la confrontation entre la culture traditionnelle des administrations et des Etats, avec la culture Internet, mérite d'être approfondie (Cf . l'article L'apport des nouvelles technologies à la modernisation des administrations européennes. La " révolution Internet ")

La société de l'information, oui, mais pour quoi faire?

En dehors des entreprises et travailleurs directement concernés par le développement et l'usage des technologies, les personnes, entreprises et administrations évoquées ci-dessus, ne se mobiliseront en faveur de la société de l'information que si elles perçoivent clairement l'intérêt qu'elles y trouveront.

Faute malheureusement d'une pratique sociale suffisante de l' Internet, le discours sur ce sujet apparaît encore théorique et lointain à beaucoup de gens. Il est urgent de leur fournir des références concrètes, dans un langage facilement accessible.

A quoi serviront aux Français les micros, l'Internet, les frais et investissements que représentent ces technologies? A l'amusement (comme l'a dit, peut-être un peu vite, Martine AUBRY)? à la création artistique? aux affaires?

Apprendre les nouveaux outils et langages.

Apprendre à utiliser puis à mettre en place ou même créer les outils et langages (micros, Internet, multimédia), constitue le premier objectif à proposer.

Il faut bien s'en persuader. Tant que l'on n'a pas manipulé soi-même, l'on est incapable, non seulement d'utiliser Internet pour son compte, mais de porter sur lui, et les enjeux qu'il comporte, le moindre jugement pertinent. Le temps n'est plus, en France, où il suffisait d'avoir fait une grande Ecole pour décider de tout, y compris de la gestion d'une banque internationale.

Les personnes disposant déjà d'une certaine culture informatique, n'éprouvent pas trop de problèmes pour se perfectionner. Par contre, l'apprentissage à large échelle suppose des solutions adaptées: lieux publics et moniteurs , dont les cyber-cafés constituent, depuis déjà plusieurs années, un prototype intelligent.

On l'a dit, les collectivités locales, associations, centres culturels, maisons des jeunes, mais aussi les bureaux des administrations de l'Etat, devraient dorénavant offrir de tels services.

Chaque milieu professionnel devra participer pour sa part à la formation de ses ressortissants.

La tâche, préalable à tout ce qui pourra suivre, est immense. Il ne faut pas se faire trop d'illusion sur l'expérience française. La pratique du Minitel acquise tant bien que mal par plusieurs millions d'utilisateurs, ne suffira pas à résoudre le véritable problème d'insertion sociale ainsi posé.

S'informer et informer

Rechercher sur Internet ou Intranet les informations nécessaires à l'activité (informations administratives, commerciales, etc), constitue le besoin le plus souvent évoqué par les promoteurs d'Internet. Ceci intéresse dorénavant tous les professionnels, et concernera bientôt les particuliers.

Mais de plus en plus d'entreprises voire de personnes éprouveront la nécessité de créer leurs propres pages, en site Web (home page). C'est désormais réalisable à des prix dérisoires. Encore faut-il décider de le faire, dans une perspective professionnelle ou culturelle.

Travailler autrement

Il ne faut pas se dissimuler que " travailler autrement " devient une nécessité, et que les réseaux en constituent l'un des outils indispensables. Il serait évidemment désastreux de considérer que les réseaux ne sont qu'une forme évoluée d'assujettissement de l'employé à l'employeur, voire le front avancé des délocalisations sauvages. Le risque existe, mais pour le prévenir, ceux des travailleurs qui le peuvent doivent apprendre à utiliser ces techniques au profit du développement de leurs compétences et de leurs relations professionnelles.

Les services de messagerie (écrite, bientôt audiovisuelle) conduisent à renouveler l'ensemble des réflexions et expériences concernant les nouvelles formes de travail: télétravail et téléformation dans le temps et dans l'espace, multi-activités, activités bénévoles, assistance technique à distance, etc. Il est d'ailleurs étonnant de voir que les théoriciens du travail n'en traitent pas plus souvent, en s'appuyant sur des exemples étrangers s'ils n'en trouvent pas en France d'utilisables.

Etudier et se former plus efficacement

La façon d'utiliser les réseaux multimédia pédagogiques et de formation professionnelle pour répondre aux immenses besoins de formation des jeunes et des adultes fait l'objet de nombreux travaux aujourd'hui. Malheureusement, les perspectives et les solutions concrètes sont loin d'être claires. Les malentendus sont nombreux, notamment chez les élèves et les enseignants.

Ce problème est souvent évoqué. Les politiques publiques, en France tout au moins, malgré les affirmations successives des autorités, ne suivent pas l'évolution des outils et des besoins.

Indiquons seulement ici que, pour ce qui concerne la France, trois types d'intervention du ministère de l'éducation nationale sont attendues en priorité par la communauté académique branchée (compte-tenu du fait que les dépenses d'équipement et de fonctionnement sont du ressort des collectivités locales):

- établir un serveur sur Internet recensant les réseaux multimedia éducatifs existants ou en projet, et donnant à leur sujet toutes informations techniques, pédagogiques, juridiques, économiques permettant de créer entre eux une véritable " concurrence intellectuelle " (projet SIRIME).

- mandater l'Inspection générale pour évaluer ces mêmes réseaux, aux différents plans pédagogiques et administratifs, avec le recul nécessaire.

- mettre en place une véritable politique de coopération avec les autres Etats européens et la Commission sur ces questions.

L'entreprise en réseau et sur les réseaux (commerce électronique)

Il s'agit d'un sujet dorénavant à l'ordre du jour dans les milieux professionnels (voir en France les travaux de l'Association française du Commerce Electronique), mais qui dans la pratique ne touche encore que fort peu d'entreprises, même parmi les grandes et moyennes.

La véritable offensive lancée par l'administration américaine sur ce thème, visant, derrière la promotion mondiale de l'Internet, à l'instauration d'un espace hors taxe et dérégulé, dont profiteront en premier lieu les entreprises de ce pays, nécessite que les milieux professionnels et les gouvernements se dotent des moyens techniques et organisationnels leur permettant de faire face aux nouvelles formes de cyber-concurrence (sinon de cyber-guerre économique).

Au sein même des entreprises, beaucoup de secteurs (administratifs, financiers, commerciaux) freinent devant le passage à la dématérialisation des procédures, craignant pour leur emploi.

Comme indiqué ci-dessus, l'Etat doit jouer un rôle quasiment prescriptif à l'égard des entreprises, pour les " obliger " au passage à la société de l'information. Il faudra très vite décider que les achats publics, d'abord (comme aux Etats-Unis), puis progressivement l'ensemble des procédures d'entreprise à administration, devront prendre la forme d'Echanges de données informatiques ou de téléprocédures.

La modernisation des administrations et la réforme de l'Etat.

La plupart des politiques, traditionnelles ou récentes, visant à moderniser les administrations, comme à réformer l'Etat, ne s'appuient pas sur les solutions extrêmement riches qu'offrirait un usage systématique des technologies en réseau.

L'informatique est évoquée, mais plus comme une dépense à plafonner que comme un outil de reconversion en profondeur. Les discours sur les schémas directeurs des systèmes d'information restent d'une telle généralité et se situent à un tel niveau d'abstraction qu'ils n'entraînent pas l'adhésion, ni des personnels, ni des usagers.

Nous ne traiterons pas ce sujet ici, qui a fait l'objet de nombreux documents édités par Admiroutes.

Une relance de la dynamique européenne

Les réseaux interactifs transeuropéens constituent la meilleure façon de construire, non seulement l'Union Européenne, mais l'appartenance à une communauté spécifique se superposant aux nations et régions. La construction européenne et, plus généralement, l'apparition d'une citoyenneté européenne ne se feront pas sans le développement d'ambitieux réseaux de communication et de travail en commun.:

- éducation, enseignement supérieur, formation professionnelle.

- protection de la santé (vigilance...), de l'environnement, etc.

- gestion de l'espace social (migrants, droit du travail, offre-recherche d'emplois).

- gestion de l'espace administratif (titres de police, droits et devoirs des citoyens).

- on ajoutera, à l'occasion du passage à l'euro, la capacité de créer un fort potentiel d'entreprises grandes et petites, ainsi que de banques, exploitant les possibilités du commerce électronique.

Nb: nous proposons au lecteur, sur tous ces points, d'examiner le document " Un programme à cinq ans pour entrer dans la société de l'information "

Conclusion: que devrait faire l'Etat?

En France, traditionnellement, dès que surgit un problème, l'on se tourne vers l'Etat. Celui-ci ne peut tout faire, dans une perspective aussi complexe, impliquant autant d'acteurs, que le passage à la société de l'information.

Il pourrait cependant en faire un peu plus qu'actuellement. La note citée ci-dessus propose quelques perspectives. Nous n'y reviendrons pas ici.

D'autant plus que l'enjeu devrait en fait devenir consubstantiel à l'action politique et administrative, inspirer jusqu'au plus élémentaire des actes administratifs.

Il n'est plus de domaines aujourd'hui des compétences de l'Etat et de son administration (comme de celles des collectivités locales), qui ne devrait intégrer le facteur Société de l'information, comme on le faisait jadis d'autres contraintes majeures, la Reconstruction, la Guerre froide..

Nous avons vu à cet égard que l'illétrisme ou si l'on préfère la cécité technologique, caractérisent encore les milieux décideurs français. Ne faudrait-il pas envisager une mesure très simple qui permette de rappeler aux ministres l'existence du problème?

Cette mesure, consisterait à mettre en place, dans chaque ministère, une cellule de veille et d'alerte stratégique sur les risques et enjeux de la société mondiale de l'information. La plus grande transparence, grâce à Internet, devrait évidemment être donnée aux travaux de ces cellules.

Comme les problèmes horizontaux ne manquent pas non plus, des cellules de même nature, avec des rôles différents, seraient nécessaires au niveau du Premier ministre et du Chef de l'Etat.