Ce que nous voudrions entendre proposer par les hommes politiques pour la maîtrise de la société de l'information

texte intégral (sommaire compris environ 15 pages)

Un programme à 5 ans pour entrer dans la société mondiale de l'information

Mise à jour 10/02/1997
NB: ce document est en cours de discussion et d'approfondissement au sein de l'association Admiroutes. Les contributions sont les bienvenues. Adressez-les à Jean-paul Baquiast. Si nécessaire, des dossiers plus précis par thèmes pourront être constitués en faisant appel à nos correspondants.

Introduction

  1. La Recherche-développement
  2. La politique industrielle
  3. Le commerce électronique
  4. L'éducation, la formation et l'insertion
  5. La protection sociale et la santé
  6. Les administrations
  7. La justice
  8. La vie publique
  9. Les méthodes de financement et d'évaluation.

Introduction

Les hommes politiques français, sauf de rares exceptions, ne présentent pas l'entrée de la France dans la société mondiale de l'information comme un enjeu politique majeur.

Certes, ils n'ignorent plus Internet, prototype des réseaux interactifs mondiaux, ni la suprématie américaine qui s'y manifeste. D'un autre côté, ils dénoncent régulièrement la mondialisation, et les risques qu'elle fait courir à l'économie nationale. Mais ils n'en tirent pas les conclusions qui s'imposent, en recommandant des stratégies de reconquête immédiatement applicables.

A notre connaissance, le seul document politique, en ce début d'année 1997, soit 15 mois avant des élections législatives déterminantes, qui prenne la mesure du problème et propose une politique d'ensemble, est le rapport préparé par le Sénateur Pierre LAFFITTE pour l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques.

Le manque d'intérêt manifesté par le milieu politique est le reflet de celui d'un grand nombre de décideurs patronaux ou administratifs. Ceux-ci devraient être bien placés pour mesurer les risques qu'il y aurait à continuer d'ignorer la " révolution numérique ", et son impact sur l'ensemble des secteurs économiques, comme sur la société toute entière. Pourtant, hormis ceux que l'aggravation de la concurrence internationale oblige à s'engager de gré ou de force, bien peu portent sur ces questions un regard vraiment positif.

L'on retrouve chez eux la même attitude que celle manifestée face à l'Euro. Au mieux, le passage à la monnaie unique est accepté comme un mal nécessaire. Mais qui vient dire aux Français que l'Euro, conjugué d'ailleurs avec le commerce électronique en ligne, peut être l'occasion d'exploiter de nouveaux créneaux, apporter de nouvelles valeurs ajoutées?

Il ne faut pas prétendre que ces questions sont trop complexes pour pouvoir être abordées avec des électeurs, dans des préaux d'école. Nous affirmons au contraire que le durcissement de la crise rendrait les électeurs beaucoup plus sensibles qu'auparavant à l'intérêt de stratégies offensives, affichées clairement par les mouvements et les hommes politiques de tous bords.

Nous mettons en discussion ci-dessous quelques unes des mesures qui pourraient être proposées pour permettre à notre pays, comme d'ailleurs au reste de l'Europe, de rattraper le retard pris, et devenir à son tour un acteur majeur dans la société mondiale de l'information.

Ces propositions doivent éviter le défaut français, celui de l'appel irréaliste aux financements publics. C'est à chacun d'entre nous qu'il incombe de fournir le plus gros de l'effort d'imagination et d'investissement. Si l'Etat doit avoir un rôle aujourd'hui, c'est en indiquant une stratégie d'ensemble, en mettant les administrations au service de cette stratégie, et en facilitant, à la marge, les initiatives des entreprises et des citoyens. Ceci ne faut pas dire cependant que, dans certains domaines, relevant du long terme ou de l'équipement collectif, l'Etat, ou les collectivités locales de taille suffisante, ne puissent retrouver des formes utiles d'intervention économique.

1. La Recherche-développement.

L'aide publique à la recherche-développement permet d'aider les industriels à conserver des compétences scientifiques face à l'écrasante domination nord-américaine et asiatique, permise par la disproportion des chiffres d'affaires, mais aussi par des politiques gouvernementales pas toujours avouées. La France dispose encore de certaines compétences, en matière de technologies de l'information, mais elles se réduisent rapidement, faute d'un soutien externe. France-Télécom, par exemple, obligé à économiser, ne pourra plus financer longtemps une activité de recherche désintéressée au sein du CNET.

Si des budgets publics sont irremplaçables pour relancer des programmes de R&D, ils doivent s'accompagner de financements du secteur privé, comme d'une forte implication des utilisateurs et clients finaux. Une coopération européenne est indispensable, mais il ne faudrait pas tout attendre de l'Europe, qui ne donnera rien sans rien.

L'exemple du programme PREDIT de soutien à la recherche dans les Transports montre ce qu'une démarche partagée entre les collectivités publiques, les industriels et les utilisateurs, avec la participation des Fonds Européens, peut faire pour dynamiser un secteur économique. Sans ce programme les développements du TGV, des transports urbains, de la sécurité routière, du multi-modal, qui se révéleront essentiels à la prospérité nationale, n'auraient pu avoir lieu. (secrétariat du PREDIT: dekkers@ac.min-equip.gouv.fr).

Il est certainement plus délicat de définir les objectifs d'une R&D axée sur les besoins du marché en matière de technologies de l'information. Par ailleurs, les industriels de la filière électronique sont moins riches que ceux du transport. Ce n'est pas suffisant pour renoncer à toute encouragement à la recherche, " amont " ou " aval ". Les recherches amont, sur lesquelles l'on ne s'étendra pas ici, concerneront les matériaux, les composants et plus généralement les technologies et logiciels de base.

Les recherches aval au contraire viseront à expérimenter les nouveaux usages, en participation étroite avec des utilisateurs intermédiaires et finaux. La démarche n'a rien d'original. C'est celle des programmes Télématiques de la Commission européenne, ou des appels à propositions sur les autoroutes de l'information inaugurés en 1994-95 par le ministère français de l'industrie. Le manque de participation des utilisateurs, dans le premier cas, l'absence de crédits significatifs, dans le second, n'ont pas permis à ce jour d'obtenir des résultats perceptibles au niveau du marché. Mais les appels d'offre montrent l'existence de beaucoup de bonnes idées et d'acteurs économiques susceptibles de se mobiliser. Il conviendrait donc de les reprendre, avec des financements plus substantiels.

Rappelons par ailleurs qu'à l'instar des Etats-Unis notamment, il ne faudrait pas renoncer à utiliser de grands programmes d'Etat pour soutenir la recherche. La recherche militaire perd de plus en plus d'importance, mais d'autres domaines mériteraient d'être mieux défendus devant les opinions publiques européennes, ne fut-ce que pour leurs retombées en termes de technologies de l'information. Mentionnons en priorité les programmes spatiaux.

2. La politique industrielle.

Ce terme a beaucoup d'acceptions. A l'ère du désengagement des Etats, il devient presque inconvenant de le mentionner. Nous proposons ici d'appeler politique industrielle une politique concertée entre administrations, utilisateurs du secteur privé et industriels pour spécifier, développer et utiliser en commun un certain nombre d'outils techniques répondant à des besoins bien définis, que le marché n'a pas encore proposé à des conditions intéressantes.

Le système carte à microprocesseur+lecteur (pin pad) actuellement étudié par le GIE Carte Bancaire en donne un exemple. Généralisé en France et en Europe, il offrirait, dans la perspective de la généralisation des transactions en ligne, d'excellentes solutions pour l'accès aux réseaux et le commerce électronique, comme dans le domaine des formalités administratives, où l'Etat dispose d'un pouvoir de prescription.

De même, le problème de l'équipement des salles de classes en matériel multimedia, insoluble aujourd'hui compte-tenu du coût des matériels, pourrait être en partie résolu par la mise en place de réseaux locaux d'établissement déployant autour d'un matériel tête de réseau, des stations de travail à fonctionnalités réduites (du type du Network Computer) auxquelles d'ailleurs l'on songe aussi pour donner une suite au Minitel.

Au delà des besoins des utilisateurs finaux viennent les besoins collectifs. L'on ne peut pas éviter de mentionner à cet égard les infrastructures de transport et de commutation à haut débit. Tout le monde s'accorde à dire qu'elles sont indispensables à la croissance, mais qu'aucun industriel privé ne prendra le risque de les financer. Sans reprendre des plans de câblage ambitieux desservant chaque ménage, et sans tout miser sur la fibre optique, il semble inévitable que les Etats, en France comme les autres pays de l'Union Européenne, prennent en charge l'établissement de la véritable épine dorsale de communication à large bande qui manque encore à la cohésion Européenne.

Il s'agit d'un problème équivalent à celui des infrastructures de transport terrestre. Si les Etats Européens ne financent pas, par exemple, le transport des poids lourds par voie ferrées spécialisées, rien de tel ne se fera de lui-même, et les nuisances du transport routier longue distance sur route ne diminueront pas.

Refuser toute politique industrielle dans ces cas précis, sous prétexte qu'il ne faut pas anticiper les évolutions du marché, lequel pourtant ne brille pas par la rationalité, et que dominent des acteurs étrangers, nous ferait perdre d'importantes opportunités de développement se situant dans la ligne de nos précédents investissements et de notre culture. A terme d'ailleurs, il y a gros à parier que les budgets dépensés seront identiques, qu'il y ait eu ou non politique industrielle concertée.

Dans les cas cités, sauf erreur grave de notre part, les choix politiques et économiques à faire n'imposent pas de longs délais de développement ni de risques technologiques particuliers. Ils offrent toutes possibilités d'évolution pour l'avenir.

3. Le commerce électronique.

Aux Etats-Unis, la politique dirigée directement par la Maison Blanche sous le concept de Framework for global electronic commerce (cf: http://www.nrf.com/hot/elecomm/index.htm) vise à donner aux entreprises américaines toutes les opportunités d'exploiter à leur profit la Global Information Infrastructure (autrement dit l'Internet mondial). Pour ce faire, différentes mesures d'ordre intérieur ou destinées à rallier à ces vues les autres gouvernements du monde, sont mises en place.

Au niveau interne, l'on mentionnera la normalisation de la commande et de l'achat publique, sous la responsabilité du ministère de la Défense, qui concerne toutes les administrations fédérales. Une véritable plate-forme numérique d'intermédiation électronique entre administrations acheteuses et entreprises fournisseurs a pour ambition de dématérialiser complètement, en un court délai, l'ensemble des transactions relatives à l'approvisionnement public. Le Président en espère une impulsion déterminante à la dématérialisation des échanges d'entreprises à entreprises.

Mais ceci ne trouve tout son intérêt que dans la perspective d'une conquête de nouveaux marchés à l'exportation, grâce aux gains de compétitivité commerciale permis par un emploi systématique des réseaux. Pour appuyer la démarche des entreprises, l'administration fédérale présente un véritable programme de conversion aux bienfaits de l'Internet visant les gouvernements étrangers et les instances commerciales internationales. Il faudra faire admettre à tous -sans doute de gré ou de force- que l'Internet doit devenir une zone de libre-échange mondial, régie par un droit commercial unique et invariable, dépourvu de taxes et réglementations spécifiques.

L'offensive des firmes américaines pour la conquête, grâce à la mondialisation de l'Internet, de nouveaux marchés, notamment dans le domaine des services (logiciels, loisirs, éducation, banque et assurance, transports, etc) est déjà largement entreprise. Elle ne fera que s'accentuer. Il serait vain de prétendre s'en protéger par des mesures protectionnistes qui empêcheraient de profiter des effets éminemment favorable de la révolution numérique.

Ce que l'Europe, et notamment la France, doivent faire, c'est mettre les entreprises du Continent en mesure de lutter, sinon à armes égales, du moins avec de meilleurs atouts. Au plan des politiques publiques, le premier devoir des administrations est de suivre l'exemple américain, en décidant dans des délais rapides la dématérialisation complète des procédures d'achat public. De même la généralisation des télé-procédures permettra de répartir sur l'ensemble de la collectivité les investissements nécessaires à l'équipement informatique et à la formation des PME/PMI. L'on sait que nous sommes loin du but en France, malgré le récent encouragement du Premier ministre à l'établissement d'un schéma directeur des téléprocédures (circulaire du 15 janvier 1997).

Au delà de cela, de véritables politiques d'impulsion, non seulement au commerce électronique, mais à l'investissement compétitif sur les réseaux, sont à mettre en place, tant au plan local que national et européen.

Le rôle des hommes publics est essentiel dans cette perspective:

- rappeler les risques découlant du retard actuellement pris par la France

- développer les nouvelles approches mentales permettant d'agir avec de faibles moyens et sans tout attendre de l'Etat: faites-le-vous-même, agissez au lieu de théoriser, écoutez l'autre avant de le critiquer, etc.

- mettre en valeur les expériences réussies,

- mobiliser enfin les moyens et les énergies de proximité disponibles.

Le discours politique doit jouer un rôle de catalyseur: il faut, sans faire acte de pessimisme ou de résignation, comprendre et montrer ce que font les pays et les entreprises déjà gagnants dans le cyber-espace du " soft-power ". Il faut surtout, pour généraliser le nouvel état d'esprit qui manque encore à la très grande majorité des entreprises françaises, faire connaître les nouveaux champions et les encourager.

Il serait vain de nier que la mondialisation et la dématérialisation supprimeront ou modifieront les conditions d'exercice de nombreux emplois. Mais, comme le souligne le Sénateur LAFFITTE, dans les pays gagnants, elles pourront en créer des millions d'autres. Il faut faire partie de ceux-là.

Les structures régionales et locales, et par conséquent les hommes politiques de terrain, ont un rôle essentiel à jouer. Les structures ne manquent pas, à commencer par les Chambres de commerce, pour soutenir concrètement les entrepreneurs qui veulent aborder les nouveaux métiers, et diffuser leurs exemples. Encore faut-il qu'elles aient perçu les besoins.


4. L'éducation, la formation et l'insertion.

Généraliser l'utilisation des réseaux et du multimédia dans l'éducation et la formation constitue dorénavant en France une urgence nationale, tout à fait méconnue actuellement par l'opinion, où se multiplient à ce sujet les mauvaises interprétations et les faux-procès. Ceci devrait devenir au contraire, comme aux Etats-Unis, une priorité nationale. Le sous-équipement des établissements d'enseignements, l'absence d'une véritable politique à ce sujet, récemment dénoncés par les participants français aux réunions de DAVOS, sont, nous pesons nos mots, un véritable scandale.

Certaines expériences se développent cependant, dans un nombre encore limité de départements ou de villes. Les hommes politiques locaux sont de plus en plus sensibles à leur intérêt. Malheureusement, faute d'une démarche d'ensemble convenablement orchestrée par l'Etat, le seuil de la généralisation n'est pas atteint, contrairement à ce qui se passe dans d'autres pays, comme la Scandinavie.

Bien que les réseaux d'éducation et ceux intéressant la formation professionnelle ou l'aide à l'insertion-réinsertion visent des objectifs différents, la démarche repose sur une logique commune où doivent converger les initiatives et, s'il y a lieu, les appuis et financements publics:

- constituer des consortiums d'investisseurs: établissements d'enseignement et de formation, collectivités publiques, auteurs-éditeurs de contenus pédagogiques, opérateurs et industriels de réseaux...qui définiront les conditions de projets concrets de terrain.

- dans ce cadre, équiper, relier et animer des établissements, entreprises ou organismes, en veillant à l'équilibre économique des réalisations. C'est là que des réseaux locaux de Network Computers, envisagés plus haut, complétés d'une large utilisation de la carte à puce, pourraient trouver une vaste diffusion, à des prix accessibles.

- faciliter l'appropriation des outils par les personnels utilisateurs et les bénéficiaires de la formation, et leur participation à la création et à la diffusion des contenus.

- évaluer dès l'origine les projets aux plans technologiques, pédagogiques, économiques et juridiques.

- définir progressivement des normes et pratiques communes permettant de créer des réseaux de réseaux et de toucher toute la population, en commençant par les couches prioritaires (jeunes en difficulté par exemple).

- orchestrer l'ensemble au niveau des institutions étatiques et académiques, sous la forme d'une véritable priorité politique nationale.

Le lien entre l'école et le métier peut être présenté dorénavant de façon non conflictuelle. La communication interactive véhiculée par les nouvelles pédagogies stimule la créativité. Tout doit être mis en oeuvre pour permettre aux jeunes, dès l'école, d'exploiter les possibilités de création d'emploi et d'activité qui découlent de ces nouvelles opportunités.

Il faut ajouter qu'aujourd'hui, en France, de telles politiques doivent être prolongées à l'échelle européenne, en profitant notamment des facilités offertes par les institutions communautaires.

5 . La protection sociale et la santé.

Les pays occidentaux sont confrontés à un cercle vicieux où nul n'a intérêt à contrôler l'accroissement, fut-il insupportable à terme, des dépenses de protection sociale et de santé: ni les bénéficiaires ou patients, ni les professions qui vivent de ces dépenses, ni finalement les forces politiques sensibles à ces deux grandes catégories de groupes de pression.

A budget égal, les technologies de l'information en réseau permettraient cependant d'assurer un meilleur service que le simple maintien de l'existant. C'est par exemple le cas de l'hospitalisation à domicile, où les techniques modernes assurent à de nombreuses catégories de malades le même service que l'hôpital plus coûteux.

La généralisation des technologies de l'information constitue par ailleurs une condition indispensable à une meilleure gestion, en faisant apparaître les flux, les coûts et les parties prenantes.

Comme en matière éducative, pour vaincre les préjugés et les oppositions, les réalisations de terrain s'imposent, mais elles doivent être évaluées et discutées avec des méthodes objectives de suivi et de contrôle.

Il ne faut pas cacher aux citoyens que la réforme de la sécurité sociale, celle de l'hôpital, celle des conditions d'exercice des professions médicales, supposent ainsi, au strict minimum, la mise en place rapide des différentes procédures de gestion aujourd'hui clairement définies: suivi informatique des assurés et des malades, relation avec les professionnels de santé au travers de la feuille de soin électronique, évaluation médicalisée des soins hospitaliers (PMSI)...

Mentionnons aussi, parmi de nombreuses autres mesures également nécessaires:

- le développement de réseaux de surveillance et d'alerte indépendants des intérêts privés, en matière de santé humaine et vétérinaire.

- une meilleure information dans la lutte contre les grands fléaux sociaux (alcoolisme, tabagie, toxicomanie, accidents), notamment par une évaluation publique comparée des pratiques, des coûts, des solutions alternatives.

6. Les administrations.

Les administrations publiques, sous l'autorité des gouvernants, mais aussi à l'initiative des fonctionnaires, ont un rôle essentiel à jouer pour faciliter le passage à une société exploitant convenablement les ressources des réseaux, au double bénéfice de la démocratie et de la croissance. Elles doivent utiliser les technologies à l'amélioration des services rendus aux " administrés " et " clients ", à l'amélioration de leur propre fonctionnement interne, et enfin pour l'exemple donné au reste de la société.

L'Etat numérique, l'Etat en réseau, constituent les formes dorénavant incontournables d'un appareil d'Etat démocratique, quelle que soit l'étendue de ses responsabilités. Ceci ne veut pas dire que les hommes y seront remplacés par des machines, mais que leur activité s'insérera désormais dans des systèmes de communication. Il en est de même des collectivités locales.

On ne peut dire que la politique menée actuellement en France sous le thème de la Réforme de l'Etat exploite pleinement ces opportunités. Pourtant, le développement rapide de l'Internet et de l'Intranet offre des perspectives considérables, à des coûts réduits, perspectives qu'une politique publique de numérisation de l'Etat devrait saisir sans tarder:

- mise en ligne de l'ensemble des données administratives non confidentielles, tant en interne (intranet) qu'au profit des citoyens. Selon les cas, l'accès à l'information sera gratuit ou payant. Ces données concernent d'abord les textes légaux et jurisprudentiels, les informations techniques ou culturelles, mais aussi les données budgétaires, comptables et administratives permettant d'évaluer l'activité des organismes publics.

- généralisation des télé-procédures: télé-déclaration, télé-guichet (formalités plus ou moins complexes), télé-renseignement et assistance. C'est là qu'avec ou sans vidéo, la création de points d'accueil et de médiateurs physiquement présents ou en ligne s'imposera le plus, pour faciliter l'accès aux populations les moins habituées à la technique.

La coopération entre administrations de terrain, indispensable dans les cas complexes, repose également sur ces méthodes. D'où le caractère urgent des opérations conduites au plan territorial (du département par exemple) et rassemblant l'ensemble des acteurs administratifs, quels que soient leurs statuts et fonctions.

- généralisation des titres administratifs portables (de type carte à micro-processeur) pour le permis de conduire, la carte d'identité, la carte grise, etc. Ces titres sont d'ailleurs le complément indispensable des télé-procédures, en permettant l'identification fiable des partenaires, et la sécurité des échanges.

- généralisation (cf. ci-dessus, le commerce électronique) de l'achat et la dépense publique " électronique ", pour tout ce qui concerne l'acquisition de biens et services par les organismes publics.

- encouragement aux expérimentations du télé-travail, du travail en réseau, des horaires décalés, d'autant plus faciles à mettre en place dans les administrations que l'emploi y est protégé.

Ces approches générales ne doivent pas exclure les programmes de modernisation menés administration par administration, en fonction de leurs compétences et besoins. Ainsi, des systèmes de gestion reposant sur la cartographie numérique (systèmes d'information géographique) permettront une meilleure prévention des risques majeurs ou une protection de l'environnement mieux ciblée.

Rappelons enfin que l'informatisation des réseaux des administrations doit être conduite aujourd'hui dans la perspective de la construction d'un véritable Espace administratif européen homogène, offrant aux particuliers et aux entreprises des facilités et des contraintes identiques. La coopération interadministrative européenne, l'esquisse dans certains domaines de véritables administrations quasi-fédérales, constitue un grand projet pour la prochaine décennie, complémentaire à la mise en place du marché intérieur et de la monnaie unique.

7. La justice.

La Commission chargée par le Chef de l'Etat de faire des propositions pour la réforme de la Justice ne devrait pas oublier le rôle irremplaçable que peut jouer à cet égard la communication en réseau entre les divers partenaires de ce service public essentiel à la vie démocratique.

La première priorité consiste à mettre sans contraintes aucunes l'information légale et juridictionnelle à disposition de tous. Mais bien d'autres perspectives s'ouvrent aujourd'hui:

- généralisation des Echanges de données électroniques sécurisés entre tribunaux, professions judiciaires et justiciables, y compris au plan international, pour tout ce qui concerne les procédures. Une réforme en profondeur des codes de procédure commerciales, civiles et pénales deviendra nécessaire ensuite pour tenir compte de l'apport de ces techniques.

- prise en compte du développement du cyber-crime et, plus généralement, des facilités offertes à la fraude et à la délinquance par la numérisation et la dématérialisation des activités. Ceci impose au plan national d'étudier les outils et les méthodes d'une meilleure coopération entre services administratifs et magistrats, mais également de le faire au niveau international.

Au delà de l'équipement des tribunaux et de la simplification des procédures se pose le problème de la transparence et de l'efficacité des administrations en charge du contrôle de l'application des lois et de la justice. La question est d'autant plus urgente que se développe la dématérialisation et la mondialisation des activités. Mais elle ne peut aboutir sans la coopération européenne et internationale entre Etats. Chaque Etat prétendant rechercher la restauration du droit, la confiance dans les institutions publiques et les pratiques commerciales, la lutte contre le crime économique, et finalement la démocratie, doit admettre de proposer des accords de coopération avec les Etats affichant les mêmes objectifs.

La première priorité consiste à établir des conventions internationales permettant à la police et à la justice de s'exercer au travers des frontières de fait ou de droit. Les Etats démocratiques doivent donner l'exemple de la transparence, dussent certains de leurs intérêts économiques en souffrir.

Les mesures à mettre en chantier sont techniquement simples. Il faut, comme ailleurs, se donner des priorités:

- négociation de modalités d'identification internationale claire des agents économiques (entreprises) et des personnes. Restriction du recours aux sociétés off-shore.

- négociation de conventions de coopération en matière de lutte préventive et répressive contre la fraude douanière, fiscale, et les infractions aux diverses réglementations d'ordre public, notamment en matière de santé.

- négociation d'accords de réciprocité pour la mise en oeuvre des commissions rogatoires internationales.

- affichage d'une volonté de transparence par la publication des comptabilités, contrats, subventions découlant de l'activité des administrations d'Etat, collectivités locales ou entreprises manipulant des deniers publics.

- négociation de la refonte et de l'harmonisation des lois de type " Informatique et libertés ". Celles-ci, même dans le cadre du toilettage découlant de la Directive européenne sur ce sujet, sont de moins en moins adaptées tant aux exigences qu'aux risques de la mondialisation des réseaux.

8. La vie publique.

L'enjeu est essentiel. Il faut éviter que ne s'étende une coupure infranchissable entre les " branchés " et ceux qui ne le sont pas. Au delà d'un objectif de cohésion et de démocratie, apparaît un enjeu de compétition: il faut absolument élargir la base de ceux qui pourront être acteurs dans la société de l'information, en y apportant leurs besoins spécifiques, leur créativité et, le moment venu, leurs ressources.

Dès aujourd'hui, il est possible d'inscrire dans les droits fondamentaux, relevant de ce que l'on appelle désormais le service public universel, l'accès de tous à l'information numérique, au courrier électronique et à l'édition en ligne.

Ces droits ne peuvent être immédiatement concrétisés, d'autant plus que les moyens nécessaires évoluent dans le temps. Mais, de même que l'affirmation des Droits de l'Homme a servi de support aux combats pour la démocratie tout au long du 19e siècle, celle du droit à l'égal accès aux réseaux et aux contenus indiquera clairement le type de société recherché.

D'ores et déjà d'ailleurs, de nombreuses solutions sont à la portée de l'Etat, des collectivités locales et des associations pour créer des lieux publics d'accès et de formation à la disposition des personnes défavorisées. Ainsi, de façon peu coûteuse, pourront se développer l'accès décentralisé aux connaissances, une formation personnalisée, le travail en groupe, le soutien aux initiatives.

Une véritable société en réseaux s'esquissera ainsi. Le réseau ne reliera pas seulement les cellules sociales les plus performantes, mais l'ensemble des personnes et groupes susceptibles de retrouver de l'activité et une meilleure insertion grâce à de nouveaux moyens d'échange: personnes isolées, âgées, immigrants, etc. L'enjeu de cohésion et de citoyenneté est considérable. Il n'a rien de théorique, comme le montrent de nombreuses expériences déjà menées en France sur le Web.

9. Les méthodes de financement et d'évaluation.

Volontairement, nous n'avons pas évalué le coût des programmes proposés ci-dessus. Il ne faut pas le faire, si c'est pour traiter ces coûts comme des dépenses purement informatiques, ne générant aucune productivité pour le reste de la société, et dont le montant apparaîtra ipso facto comme prohibitif.

Si l'on admet au contraire qu'il s'agit d'investissements à plus ou moins long terme, devant être imputés non sur les seuls budgets publics mais sur le produit national brut, et susceptibles d'accroître plus ou moins rapidement ce même PNB, et les emplois en découlant, il devient possible d'élaborer des stratégies de mobilisation des ressources, et de valorisation des retombées économiques et sociales en résultant. Ces stratégies seront elles-mêmes à évaluer avec des outils d'observation appropriés, qui n'existent pas actuellement au plan macro-économique.

Pour cela, qui suppose une véritable révolution dans les approches comptables et budgétaires, différentes pistes peuvent aujourd'hui être proposées:

- mise au point d'outils fins d'appréciation des grands équilibres et de leurs différents facteurs d'évolution: inflation-déflation, importation-exportation, localisation-délocalisation, croissance-récession, emploi-chômage, etc.

- inventaires des différentes catégories de ressources disponibles ou potentielles (économiques et humaines), ainsi que de la façon de les mobiliser et les intéresser aux résultats.

- en matière de budgets publics, révision des modalités du calcul et de l'imputation des dépenses et des recettes, ainsi que des relations entre budgets européens, budgets nationaux d'Etat et budgets des collectivités locales.

- révision des méthodes et domaines de financement de la recherche-développement, ainsi que des crédits publics et privées aux entreprises innovantes (start-up et spin-up), ceci non seulement dans la perspective des technologies de l'information proprement dites, mais aussi de leurs applications aux autres technologies.