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L'apport des nouvelles
technologies à la modernisation des administrations
européennes
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Sommaire
Introduction: les administrations européennes
utilisent-elles convenablement les technologies de l'information?
La révolution Internet.
Conclusion
Introduction: les administrations
utilisent-elles convenablement les technologies de l'information, au regard
à l'état de la technique, du comportement des autres acteurs
et, finalement, des besoins sociétaux?
Tout travail universitaire ou politique visant à évaluer
l'efficacité de l'informatique administrative d'un pays donné,
soit au regard des réalisations du secteur privé, soit à
fin de comparaisons internationales, doit reposer sur un minimum de concepts
ou de méthodes communes. Ceci est particulièrement vrai pour
les administrations européennes, engagées de façon
dorénavant irréversible dans la construction économique
et monétaire européenne, avec la prochaine adoption de l'Euro.
En effet, la monnaie commune encouragera l'émergence d'acteurs
économiques et de citoyens à vocation véritablement
européenne, qui demanderont à bénéficier, dans
l'ensemble des Etats " euro ", de services publics offrant le
même niveau de prestation ou, à l'inverse, imposant le même
niveau de contrainte. Cette harmonisation du cadre administratif ne sera
possible que par l'insertion de chacune des administrations nationales dans
des réseaux très efficaces de communication et de gestion,
faisant largement appel aux technologies de l'information, dont Internet
constitue dorénavant le prototype le plus visible.
Les administrations européennes disposent-elles, aujourd'hui, d'atouts
suffisants, techniques et organisationnels, pour aborder ces évolutions?
Comment l'avenir, avec ce que l'on appelle désormais la
" révolution Internet ", se présente-t-il à
elles? Peut-on préconiser des politiques publiques plus ambitieuses
que ne le sont celles actuellement pratiquées?
Poser ces question montre la difficulté d'y répondre, compte-tenu
du manque d'indicateurs objectifs dans les domaines envisagés.
Certains éléments peuvent cependant être utilisés
pour dégrossir la question:
- le montant des budgets consacrés à l'informatique et
aux télécommunications par les entités administratives,
dépenses de personnels incluses ou exclues. Le regroupement des
crédits informatiques, pour ce qui concerne les dépenses de
l'Etat, sur un chapitre budgétaire unique, facilite l'analyse. La
France se situe sur ce plan dans la moyenne des pays Européens (environ
2% du budget de fonctionnement, hors personnel, avec des situations très
inégales d'un ministère à l'autre). Cependant, l'existence
de ministères véritablement sous-dotés au plan
budgétaire, malgré l'importance de leurs responsabilités
directes ou de tutelle (citons le ministère des affaires sociales,
par exemple) constitue un véritable problème.
La situation budgétaire des services informatiques, dans l'ensemble
de l'Europe, ne s'améliore pas. Les économies pèsent
en priorité sur les budgets informatiques, plus faciles à
réduire que les dépenses de personnel. De nombreuses contraintes
nouvelles, pour les 5 prochaines années, tenant notamment au passage
à l'an 2000 et à la monnaie unique, prélèveront
une part importante des ressources d'investissement, au détriment
de modernisations pourtant indispensables.
- le nombre des postes de travail par agent. Le développement
des réseaux oblige aujourd'hui à prendre en considération,
plutôt que le micro isolé, le micro connecté, soit en
réseau local, soit, aujourd'hui, par les messageries X400 et l'Internet.
Là encore, l'on constate de grandes disparités, entre les Etats,
les ministères et les services, nous ne dirons pas luxueusement, mais
normalement équipés (1 poste de travail pour 2 agents environ),
et ceux évidemment sous-équipés. Pensons par exemple
aux dotations en micro-ordinateurs, tout à fait insuffisantes au regard
de leurs responsabilités, des administrations sociales et de
santé.
- le taux de pénétration des
téléprocédures, sous forme notamment d'Echanges
de Données Informatisés, que l'on qualifie aussi du terme
générique de Commerce électronique (EDI ou simple messagerie
Internet). Ce taux caractérise tout autant l'équipement et
la culture des correspondants de l'administration, particuliers ou entreprises,
que ceux des administrations. En France, un certain nombre de procédures
administratives font actuellement l'objet d'une mise à des normes
d'échange de type Edifact, conformément à la Loi du
14 Avril 1994 et à la circulaire du 15 janvier 1997 du Premier ministre,
laquelle prescrit l'élaboration d'un schéma directeur des
téléprocédures. Mais l'emploi effectif de l'EDI pour
l'accomplissement des formalités administratives, en pourcentage des
flux totaux bien qu'encouragé reste marginal, même dans des
domaines qui s'y prêtent bien, comme les échanges
internationaux.
Les EDI d'entreprises à administrations sont très peu
pratiqués dans les autres pays européens, tenant à de
multiples raisons, dont le manque d'intérêt, tant des responsables
administratifs que des entreprises. En témoigne le peu de succès
des messages EDI proposés par Eurostat en matière de statistiques
d'échange de biens.
Vis-à-vis des échanges de données utilisant l'Internet,
pour les raisons presque culturelles exposées ci-dessous, les
administrations du Continent, ont pris du retard par rapport à ce
qui se fait dans les pays anglo-saxons, retard qu'il est urgent de combler.
Le Commerce électronique, bien adapté aux achats publics, est
presque inexistant..
- l'utilisation de l'Internet et de l'Intranet. (adresses
électroniques et sites WEB des administrations, applications
correspondantes). Longtemps ignoré sinon craint, l'Internet, comme
son utilisation au sein des bureaux sous forme d'Intranet, a fait l'objet
d'un développement rapide, depuis la vigoureuse impulsion donnée
par quelques novateurs isolés relayées au niveau gouvernemental
dans tous les pays européens. Ce ne sont encore que les fonctions
élémentaires de mise en réseau d'informations
administratives générales qui sont exploitées, mais
de nombreuses applications visant au coeur même du travail administratif
sont actuellement à l'étude, non sans obstacles sur lesquels
nous reviendrons.
Nous utiliserons ici pour faciliter la présentation le terme
générique d'Internet, dorénavant populaire, mais pour
être plus précis il faudrait parler de Réseaux Multimedia
Interactifs, ceux qui constitueront prochainement les véritables
autoroutes de l'information. Ceci dit, Internet apporte-t-il une dimension
véritablement nouvelle à l'action administrative, ou bien ne
représente-t-il qu'un développement technologique faisant suite
à beaucoup d'autres, le téléphone, l'ordinateur puis
le micro-ordinateur?
La question peut être posée autrement: la " culture
Internet ", se développant chez les utilisateurs de ce réseau,
semble aux antipodes de la culture administrative traditionnelle,
caractérisée en Europe par des règles spécifiques,
ainsi que par une communication interne régie par le principe
hiérarchique. Les deux cultures peuvent-elles s'enrichir l'une
l'autre?
Ces questions intéressent particulièrement les pays de droit
écrit comme la France, à structure administrative fortement
hiérarchisée et centralisée.
Internet peut être défini sur différents plans. Au plan
technique, ce sont:
- des standards communs en matière: de communication (protocole TCP/IP),
de nommage et adressage (URL), de présentation de fichiers (http)
et de codification de textes (html). De nouveaux standards sont en cours
de développement (Internet new generation).
- un réseau mondial et développable à l'infini de postes
de travail, serveurs et lignes de télécommunications, rendus
compatibles (susceptibles de se reconnaître et de transmettre des messages)
dès lors que des logiciels conformes à ces standards sont
utilisés .
Au plan fonctionnel, l'on peut évoquer:
- en matière de communication, la possibilité de relier par
messagerie les postes connectés au réseau. D'abord limitée
aux échanges de fichiers et textes, cette messagerie inclut
progressivement le transfert de l'image fixe, de l'image animée et
du son.
- en matière de documentation, la possibilité d'accéder
(librement ou sous conditions) aux textes numérisés. L'hyper-texte
permet de naviguer d'une source à l'autre dès lors que des
liens ont été établis. Les textes, d'abord constitués
d'écrits, incluent progressivement tous types de documents
numériques (images fixes et animées, sons, etc).
- en matière de travail (recherche, production, enseignement, gestion),
la généralisation du télétravail et du travail
en groupe, à partir des deux fonctions précédentes.
-quel que soit le travail, l'universalité et la
quasi-instantanéité de la transmission. C'est peut-être
ce qui inquiète le plus les personnes habituées à des
modes de communication traditionnels, dans lesquels l'impact de l'information
est limité par le coût et le temps de transmission ainsi que
la difficulté des diffusions de masse ( sauf pour les organes
spécialisés). Toujours dans le mode habituel de communication,
la réaction ou la demande de rectification est relativement facile,
ce qui n'est plus vrai sous Internet.
- ajoutons un aspect peu considéré, mais au moins aussi important:
Internet redonne tout son sens à l'écrit ( avantage
déjà esquissé avec le fax, par rapport à la
téléphonie) et permet de gérer aisément des relations
instantanées et des traitements asynchrones, ce qui facilite grandement
le travail collectif de personnes ou d'entités séparées
par la distance, la spécialisation, la langue ou la culture. En d'autres
termes, Internet est l'instrument parfait de gestion de l'information tacite
( au sens où l'emploie Pierre-Noël GIRAUD pour la distinguer
de l'information codifiée-
cf. : L'inégalité du monde, FOLIO-actuel,
p.41 et suivantes).
Ces fonctions peuvent être exercées dans un espace ouvert
(Internet), dans un espace fermé, aussi petit que souhaité
(Intranet) et même dans un espace utilisant les réseaux publics
mais au profit d'accès protégés (Extranet). Dans tous
les cas, les principes de communication et d'édition sont identiques.
Un même utilisateur peut bien sûr utiliser les trois modes.
2. Internet et la société de
l'information.
Si révolutionnaire que soit Internet, tel que défini
précédemment, il ne faut pas oublier qu'il se superpose, en
les amplifiant, à des évolutions déjà engagées
depuis quelques années, que l'on peut résumer par trois
concepts:
2.1. La numérisation de l'information.
Très rapidement, ce terme peut être illustré par:
2.2. L'Entreprise étendue:
Quels que soient leur domaine d'activité, leur taille et leur
nationalité, les entreprises et organismes privés et publics,
nationaux ou transnationaux, doivent s'adapter à la société
de l'information, qui se caractérise pour eux par:
Le " commerce électronique " résume à lui
seul un grand nombre des enjeux que doivent affronter les entreprises:
mondialisation de la concurrence, menace pesant sur certains métiers
de gestion commerciale interne (achat, facturation, etc) et
d'intermédiation (intermédiaires commerciaux, services bancaires),
apparition de nouveaux métiers, par exemple les messageries de colis
rapprochant le producteur du consommateur.
2.3. L'Etat défié
Ce terme signifie que si l'Etat (Etat proprement dit ou administrations et services publics), ne sait pas, lui aussi, s'adapter à la société de l'information, il disparaîtra ou sera contourné. Il lui faut prendre en compte le développement des réseaux, la dématérialisation des activités, la mondialisation de la concurrence, et finalement l'explosion mondiale de la fraude et des activités délictueuses, dans ses différents champs traditionnels de compétence:
Internet apporte de nouvelles dimensions à la société
de l'information, qui en renforcent le caractère restructurant (selon
les nouvelles modalités de transmission et d'utilisation de l'information
dans les processus économiques marchands et non-marchands). L'Etat,
s'il veut survivre, doit prendre en compte ces dimensions.
Il faut distinguer des évolutions immédiatement perceptibles,
et des évolutions en profondeur, découlant de l'interaction
des premières avec des facteurs structurants ou destructurant à
l'oeuvre par ailleurs.
3.1. Dans l'immédiat, une communication moins formelle et plus
facile, un cadre de travail assoupli.
- La messagerie, prolongée par la visio-phonie, déformalise
la communication entre agents publics et administrés, entre niveaux
hiérarchiques différents au sein d'une même unité,
entre unités différentes au sein d'un même pays, entre
pays différents. Elle permet de surmonter les obstacles de la
verbalisation dans une langue étrangère, mais peut renforcer
l'usage exclusif de l'anglais.
Ceci intéresse la faculté de se connecter proprement dite (j'envoie
un message au directeur...), mais aussi le formalisme interne au message:
langage plus court, plus direct, illustré d'images, etc. (Bonjour,
au revoir...).
Comme précédemment pour le téléphone, les
règles de courtoisie ne disparaissent pas, mais se transforment, dans
le cadre d'une nouvelle étiquette plus efficace en termes de
rapidité et clarté de la transmission.
Certes, des garde-fous peuvent être érigés pour
protéger les récepteurs de l'intrusion des émetteurs,
mais, d'une façon générale, la tendance semble
irréversible, du fait de la multiplication des accès.
- Le Web, que ce soit en Intranet ou en Internet, rend illusoires
à court terme, et dangereuses à moyen terme, les stratégies
reposant sur la non-communication, la rétention d'information. Les
entités, publiques ou privées, qui adopteraient cette conduite
prendraient le risque de ne pas exister réellement dans les réseaux
de communication, et de laisser à d'autres la diffusion d'informations
ou de positions relevant de leur compétence normale.
La numérisation et la mise en ligne des textes de toutes natures produits
ou utilisés à tous les niveaux de l'Etat constitue en effet,
comme la messagerie, une tendance irréversible.
La mise en ligne s'accompagne d'un effort continu pour améliorer la
facilité d'accès aux textes, dans la perspective d'une
communication plus aisée avec diverses catégories de populations,
plus ou moins aptes à déchiffrer le langage administratif:
appel aux images, aux échantillons ou versions simplifiées,
etc.
Cette facilitation de l'accès est initialement conçue par les
détenteurs des " pouvoirs administratifs " pour améliorer
le dialogue avec les usagers et citoyens (encore appelés
" assujettis " ou " administrés " dans un langage
hérité du 19e siècle). Elle peut à cet égard
permettre toutes les manipulations propres aux techniques de la propagande
ou de la publicité. Mais inexorablement, là encore, une
transparence plus grande, et donc une démocratie plus grande, assortie
d'une plus grande efficacité, en découleront, du fait de la
concurrence des sources.
- Le télé-travail enfin, indépendant ou en groupe,
pour toutes les activités, même de terrain, fait éclater
les cadres anciens du bureau, des horaires, des localisations. Ceci n'est
pas un luxe, mais une nécessité. Au concept d'entreprise
étendue correspond celui d'administration ou mieux, communauté
de travail étendue. Même si de nouvelles contraintes en
découlent, l'individu, quel que soit son grade, y gagne plus de
responsabilité, plus d'autonomie.
On remarquera que les innovations dans ce domaine peuvent procurer un avantage
réellement collectif, pour le producteur de service comme pour le
bénéficiaire ( ou l'utilisateur). Par exemple, remplacer des
imprimés administratifs à remplir par des questionnaires
téléchargeables à partir de sites informatiques
administratifs, et renvoyés par messagerie télématique
après avoir été complétés par les utilisateurs
, est un avantage indéniable pour l'administration ( qui n'a plus
à gérer et à diffuser des stocks d'imprimés
destinés à être détruits à chaque modification
réglementaire), pour l'usager ... et pour les forêts.
3.2. A plus long terme, un avenir encore à définir.
Ces premiers effets d'Internet vont dans le sens d'une évolution en
profondeur des sociétés démocratiques, et des cultures
et organisations administratives au sein de ces
sociétés....évolution qui présente des aspects
positifs, au regard d'une certaine conception du progrès, mais aussi
des aspects négatifs ou dangers contre lesquels l'on peut essayer
de se prémunir. Il devient impossible de dissimuler que ces
phénomènes, paraissant encore anecdotiques, manifestent des
évolutions plus profonde, pouvant conduire à une disparition
ou une mise en sommeil de l'Etat national traditionnel.
- Plus grande autonomie des individus ou des hiérarchies
subalternes (voire des exécutants) par rapport aux pouvoirs centraux
et aux échelons hiérarchiques supérieurs.
Cette autonomie, qui se caractérise par un pouvoir d'initiative accru,
est rendue possible par l'accès à l'information (évaluation
croisée et auto-évaluation, aide à la décision),
et par la facilitation de la communication et de la prise de parole.
Le phénomène atteint les agents publics eux-mêmes, dont il convient dorénavant de redéfinir les devoirs et droits d'expression sur les nouveaux médias, au regard par exemple du devoir de réserve ou du respect aveugle de l'autorité. Des limites restent nécessaires à l'initiative individuelle, même bien intentionnée, mais elles doivent être d'une part aussi restreintes que possible, et d'autre part, comprises et admises par les individus.
Le même phénomène entraîne, pour le pouvoir central
ou hiérarchique, la nécessité de commander autrement,
ou dans d'autres domaines (partage des tâches dites " nobles ",
régulation générale plutôt que prise en charge
du détail, etc).
- Atténuation des frontières traditionnelles entre
structures administratives, au sein d'un même Etat ou au niveau
international, comme des frontières entre administration et
administrés.
Dès qu'une structure s'affiche par la communication, elle devient
plus transparente, et donc cible à l'évaluation, à la
critique, aux conseils d'autres structures, ou même d'individus, plus
ou moins bienveillants.
Ceci représente un trouble certain pour les certitudes acquises, dont
il peut résulter un bien: meilleure adéquation et plus grande
réactivité aux besoins, notamment. En contrepartie, les structures
qui ne sauront évoluer disparaîtront ou seront remplacées.
Mais il peut aussi en résulter du désordre, de la confusion
dans les responsabilités, que les acteurs doivent savoir gérer,
non en se refermant sur eux-mêmes, mais en accentuant leurs efforts
de transparence.
L'ingérence se généralisera, empêchant les Etats,
et les administrations, malgré leurs puissantes capacités
défensives, de continuer à diriger le monde comme avant:
-ingérence des exécutants (ou des syndicats pouvant les
représenter) -ingérence des groupes de pression
économico-politiques ou des représentants
d'administrés-usagers - ingérence d'entités administratives
voisines, douane contre police par exemple -ingérence d'administrations
locales ou appartenant à d'autres pays partageant les mêmes
intérêts (au sein de l'Union Européenne par exemple).
Les structures se trouvent dans la situation bien connue, en physique et
en biologie, de la compétition darwinienne entre processus et
entités auto-complexificateurs.
- Nécessité d'affronter de nouveaux compétiteurs,
voire de nouveaux ennemis.
Le monde est rempli d'intérêts et d'organismes qui ne souhaitent
pas voir les Etats conserver les pouvoirs de régulation et de
contrôle qui étaient les leurs dans la société
pré-informationnelle. Certains de ces intérêts peuvent
avoir leur légitimité, au regard de ce que l'on pourrait appeler
une nouvelle conception de l'intérêt général:
par exemple les entreprises privées, nationales ou internationales,
qui pensent exercer mieux que l'Etat un certain nombre de services. D'autres
acquièrent des pouvoirs qui, à terme, peuvent se
révéler dangereux pour la démocratie économique,
sociale, voire politique: ceux qu'Alvin Toffler appelait les Nouveaux Pouvoirs
(monopoles de l'électronique, de la presse, de l'information en
général). D'autres enfin relèvent sans ambiguïté
de la sphère criminelle.
Tous ces intérêts s'expriment et combattent au sein de la
société de l'information. C'est là que les conflits
se déroulent, avec des armes nouvelles que les Etats doivent savoir
utiliser avec la même dextérité que leurs adversaires.
En démocratie cependant, ces mêmes Etats doivent respecter certaines
limites dans l'emploi des armes, ce qui, à court terme, réduit
leur efficacité.
- Eventualité d'une recomposition des pouvoirs autour d'autres
centres que ceux représentés par les Etats nationaux.
Certains observateurs évoquent, avec le développement du commerce
et de la monnaie électroniques mondialisés, des communautés
d'intérêts transnationales, des autonomies politiques locales
(villes, régions), une possible recomposition des pouvoirs autour
de nouveaux centres de décisions, autres que ceux représentés
par les Etats nationaux tels que nous les connaissons.
Les phénomènes sociaux structurants classiques, le pouvoir,
l'exploitation toujours possible des faibles par les forts, la
nécessité d'une administration assurant un minimum d'ordre,
ne disparaîtraient pas, mais prendraient de nouvelles formes totalement
différentes des formes actuelles de l'administration étatique.
Les privilèges et statuts de cette dernière auront
évidemment, dans cette perspective, disparu depuis longtemps.
Il faut être attentif à ce type d'évolution, non pour
essayer en vain de la bloquer, si elle découle elle-même d'une
évolution incontournable des réseaux interindividuels, mais
pour en tirer le meilleur au profit d'un intérêt général
démocratiquement défini.
Conclusion: les Pouvoirs Publics européens
ont-ils pris conscience de ces évolutions?
Pour apprécier l'efficacité comparée d'éventuelles
politiques nationales européennes visant à moderniser à
long terme les administrations par un usage pertinent des technologies de
l'information, il convient, de la même façon qu'en ce qui concerne
l'existant, de poser un certain nombre de questions permettant d'établir
des critères communs d'évaluation:
Les Pouvoirs Publics présentent-ils le recours aux technologies
de l'information pour la modernisation des administrations comme une
priorité nationale?
Comme nous l'avons rappelé plus haut, ceux qui posent cette question
se réfèrent, notamment, à la façon dont l'actuelle
administration américaine, sous l'impulsion du vice-président
Al Gore, présente le recours aux technologies de l'information dans
l'administration fédérale (National Performance Review).
Sur ce point, il faut bien admettre que, dans la plupart des Etats
européens, comme au niveau de l'Union Européenne, les
représentants des Pouvoirs Publics n'ont pas encore mis l'accent avec
la vigueur nécessaire sur les enjeux de l'Internet et des réseaux,
tant au plan de l'efficacité administrative, qu'en termes
organisationnels, économiques et industriels.
C'est souvent le manque de culture technologique des classes dirigeantes
européennes qui explique cette insuffisance.
Pour remédier à cela, les promoteurs des réformes devront
faire encore de grands efforts de communication pour que la modernisation
des administrations par le bon usage des technologies devienne un véritable
objectif politique, tous partis confondues. Il leur faut comprendre que,
même confrontées à des problèmes apparemment
éloignées, la violence, l'exclusion, le chômage, ces
mêmes technologies, en support (et non en substitut) des
interventions humaines, peuvent jouer un rôle décisif .
- Les Etats se donnent-ils les structures et les procédures
nécessaires pour une action de grande ampleur?
C'est moins ici à des questions d'ordre budgétaire qu'il faut
faire allusion, qu'à une philosophie de l'action administrative. La
tendance spontanée des responsables, comme d'ailleurs des citoyens,
est de considérer, lorsqu'il s'agit de réformes administrative,
que c'est aux gouvernements de décider de tout, à partir d'une
approche descendante (Top-down).
Le caractère buissonnant des technologies de l'information, la
nécessité d'impliquer les plus petites cellules administratives,
l'obligation d'entraîner la participation constructive des personnels
et des administrés, imposent au contraire, sinon une approche totalement
décentralisée, du moins un large appel aux initiatives de terrain
(bottom-up).
La mobilisation des ressources humaines et administratives de la base ne
pouvant par définition être décidée par l'Etat
seul, celui-ci peut néanmoins l'encourager par différentes
mesures (contrairement à ce que l'on pense généralement,
des encouragements verbaux suffiront souvent). Ainsi, l'on mettra l'accent
sur:
- le dialogue ouvert voire contradictoire entre agents publics et les usagers
(les technologies de type Forum doivent être mises à contribution,
chaque bureau étant doté d'une adresse électronique),
- la création, au niveau local, par mise en commun de moyens provenant
le cas échéant de diverses administrations, de centres de
ressources de taille modeste qui assureront un minimum de formation des
utilisateurs, puis le développement de l'usage de l'Internet chez
les personnes de faible revenu, ou de petites applications d'initiative
locale.
- les actions de recherche appliquée mêlant universitaires et praticiens, afin d'éclairer les réformes organisationnelles et les perspectives stratégiques découlant des initiatives précédentes. On n'insistera jamais assez sur l'importance du travail théorique, dès lors qu'il s'appuie sur des expériences de terrain, et ne se limite pas aux seules considérations juridiques.
Ces différentes actions ne prendront toute leur valeur que par un
recours systématique à l'Internet, seul moyen économique
permettant aujourd'hui de mettre en relation les innovateurs, faire circuler
les expériences et capitaliser les acquis.
- Les industriels du secteur des technologies de l'information disposent-ils
des possibilités adéquates de dialogue avec leurs utilisateurs
administratifs, actuels et futurs?
Ce point est essentiel à organiser, pour plusieurs raisons. Les
utilisateurs sont incapables de préciser leurs besoins s'ils le font
dans l'abstrait, en ignorant les perspectives concrètes de technologies
qui se complexifient sans cesse. A l'inverse, si les industriels ne peuvent
apprécier les désirs et les possibilités de leurs futurs
clients, ils commettront de graves erreurs de positionnement. Ceci est
particulièrement vrai des industriels n'appartenant pas au cercle
étroit des très grands groupes mondialement dominants, dont
les capacités d'orienter le marché et surtout d'en déterminer
les standards, sont beaucoup plus importantes.
Par ailleurs, comme, sauf exception, il ne faut plus compter aujourd'hui
sur les budgets publics pour mettre en place les futures réseaux à
haut débit et services-réseaux qui seront nécessaires
au développement de la société de l'information, il
convient que les futurs investisseurs (les industriels) et les futurs clients
(les utilisateurs, notamment ceux du secteur public) se retrouvent dans des
projets communs pour qu'avancent en parallèle les investissements
relatifs aux contenants ou tuyaux, et ceux relatifs aux contenus (ou
applications, marchandes ou non).
Pour répondre à ces exigences difficiles à satisfaire,
différents dispositifs doivent être généralisés,
à partir de l'expérience acquise par les programmes ESPRIT
européens, et leurs successeurs. On citera:
Toutes ces opérations, que l'on peut qualifier de bottom-up, ne prendront
néanmoins leur valeur que si les Chefs d'Etat, au plan national et
européen, s'accordent pour définir une politique ambitieuse,
à long terme, mais néanmoins flexible, de passage à
la société de l'information.
Il faut à cet égard faut rappeler le caractère
extraordinairement évolutif des technologies de l'information et,
par conséquence, des usages et des applications qu'elles
déterminent. D'une année sur l'autre le paysage change.
L'administration ne sait pas évoluer à ce rythme, tout en
conservant les constantes et les valeurs de son action en profondeur. Elle
doit apprendre à le faire. C'est d'ailleurs à chaque agent
public, comme à chaque citoyen, qu'il incombe de s'y attacher, sur
le terrain même de l'action quotidienne.
Ceci ne veut pas dire que les Etats n'aient plus rien à y faire. Quitte
à nous répéter, nous réaffirmons notre postulat
de départ. Internet n'est pas une technique de communication
supplémentaire, c'est un mode de relation qui introduit, à
l'échelle planétaire, des modifications aussi importantes que
l'imprimerie au 15e siècle ou la téléphonie au 20e.
Les acteurs économiques, politiques et sociaux doivent gérer
cette nouvelle dimension.
Les Pouvoirs Publics ont à jouer effectivement leur rôle,
grâce aux réseaux multimédia interactifs, dans tous leurs
domaines d'intervention: pouvoir réglementaire, production de services
non-marchands, gestionnaires de services publics, responsables de
l'éducation nationale, acheteurs de biens et services informatiques
et télématiques, financeurs de projets collectifs, et finalement
responsables d'une exemplarité à donner aux agents
économiques et aux citoyens.
Enfin, face à un phénomène qui par définition
transcende les frontières nationales, il convient de mener la
nécessaire action nationale en la reliant dès le départ
à une démarche européenne.
Si les pays européens ne veulent pas être de simples utilisateurs
d'un marché mondial de la communication et de la création dont
tous les standards, la production et la valeur ajoutée leurs seraient
totalement extérieurs, ils doivent d'urgence avoir une action
concertée débouchant sur des résultats rapides -ceci
non seulement en termes de contenus, mais aussi en matière industrielle
proprement dite.
Comme le note dans un article récent (TIME, numéro spécial
Europe, 50 remarkable years) Tim BERNERS-LEE, inventeur du World Wide Web,
il n'est pas étonnant que l'Europe ait aujourd'hui du retard dans
presque tous les domaines vu le rôle des USA dans le développement
d'Internet et l'effet négatif des monopoles de
télécommunications en Europe. Mais les Etats Européens
peuvent encore réagir:
" Il y a peut-être des choses que les Etats européens
pourraient encore faire pour diminuer leur retard. Le monde de l'entreprise
doit certes comprendre qu'à l'époque du Web, si l'on attend
la manne publique pour initier un projet, l'on arrive probablement trop tard
sur le marché. Si l'idée est bonne, il faut simplement la mettre
en oeuvre. Cependant, il demeure des actions dont les gouvernements pourraient
sans doute faciliter la réalisation....soutenir fortement la recherche
pure, particulièrement dans des laboratoires pluridisciplinaires et
plurinationaux comme le CERN.... Dans l'immédiat, le réseau
transatlantique Internet est surchargé, rendant les temps d'accès
tellement longs que l'outil devient inutilisable. Si l'Europe tient à
se hisser dans le cyberespace, il lui faut améliorer les liaisons
entres les pays européens eux-mêmes, ainsi qu'avec l'Amérique
du Nord. Au cas où le jeu du marché ne répondrait pas
à ce besoin, ce serait aux gouvernements de s'y attacher. Cela fait,
l'utilisation d'Internet se développera véritablement en Europe
même ".