L'apport des nouvelles technologies à la modernisation des administrations européennes
La " révolution Internet "
texte intégral

Jean-Paul BAQUIAST et Alain TURC (15/03/1997) environ 12 pages

Sommaire

Introduction: les administrations européennes utilisent-elles convenablement les technologies de l'information?

La révolution Internet.

  1. Ce qu'est Internet.
  2. Internet et la société de l'information.
  3. Conséquences pour l'Etat.

Conclusion

Introduction: les administrations utilisent-elles convenablement les technologies de l'information, au regard à l'état de la technique, du comportement des autres acteurs et, finalement, des besoins sociétaux?

Tout travail universitaire ou politique visant à évaluer l'efficacité de l'informatique administrative d'un pays donné, soit au regard des réalisations du secteur privé, soit à fin de comparaisons internationales, doit reposer sur un minimum de concepts ou de méthodes communes. Ceci est particulièrement vrai pour les administrations européennes, engagées de façon dorénavant irréversible dans la construction économique et monétaire européenne, avec la prochaine adoption de l'Euro.

En effet, la monnaie commune encouragera l'émergence d'acteurs économiques et de citoyens à vocation véritablement européenne, qui demanderont à bénéficier, dans l'ensemble des Etats " euro ", de services publics offrant le même niveau de prestation ou, à l'inverse, imposant le même niveau de contrainte. Cette harmonisation du cadre administratif ne sera possible que par l'insertion de chacune des administrations nationales dans des réseaux très efficaces de communication et de gestion, faisant largement appel aux technologies de l'information, dont Internet constitue dorénavant le prototype le plus visible.

Les administrations européennes disposent-elles, aujourd'hui, d'atouts suffisants, techniques et organisationnels, pour aborder ces évolutions? Comment l'avenir, avec ce que l'on appelle désormais la " révolution Internet ", se présente-t-il à elles? Peut-on préconiser des politiques publiques plus ambitieuses que ne le sont celles actuellement pratiquées?

Poser ces question montre la difficulté d'y répondre, compte-tenu du manque d'indicateurs objectifs dans les domaines envisagés.

Certains éléments peuvent cependant être utilisés pour dégrossir la question:

- le montant des budgets consacrés à l'informatique et aux télécommunications par les entités administratives, dépenses de personnels incluses ou exclues. Le regroupement des crédits informatiques, pour ce qui concerne les dépenses de l'Etat, sur un chapitre budgétaire unique, facilite l'analyse. La France se situe sur ce plan dans la moyenne des pays Européens (environ 2% du budget de fonctionnement, hors personnel, avec des situations très inégales d'un ministère à l'autre). Cependant, l'existence de ministères véritablement sous-dotés au plan budgétaire, malgré l'importance de leurs responsabilités directes ou de tutelle (citons le ministère des affaires sociales, par exemple) constitue un véritable problème.

La situation budgétaire des services informatiques, dans l'ensemble de l'Europe, ne s'améliore pas. Les économies pèsent en priorité sur les budgets informatiques, plus faciles à réduire que les dépenses de personnel. De nombreuses contraintes nouvelles, pour les 5 prochaines années, tenant notamment au passage à l'an 2000 et à la monnaie unique, prélèveront une part importante des ressources d'investissement, au détriment de modernisations pourtant indispensables.

- le nombre des postes de travail par agent. Le développement des réseaux oblige aujourd'hui à prendre en considération, plutôt que le micro isolé, le micro connecté, soit en réseau local, soit, aujourd'hui, par les messageries X400 et l'Internet. Là encore, l'on constate de grandes disparités, entre les Etats, les ministères et les services, nous ne dirons pas luxueusement, mais normalement équipés (1 poste de travail pour 2 agents environ), et ceux évidemment sous-équipés. Pensons par exemple aux dotations en micro-ordinateurs, tout à fait insuffisantes au regard de leurs responsabilités, des administrations sociales et de santé.

- le taux de pénétration des téléprocédures, sous forme notamment d'Echanges de Données Informatisés, que l'on qualifie aussi du terme générique de Commerce électronique (EDI ou simple messagerie Internet). Ce taux caractérise tout autant l'équipement et la culture des correspondants de l'administration, particuliers ou entreprises, que ceux des administrations. En France, un certain nombre de procédures administratives font actuellement l'objet d'une mise à des normes d'échange de type Edifact, conformément à la Loi du 14 Avril 1994 et à la circulaire du 15 janvier 1997 du Premier ministre, laquelle prescrit l'élaboration d'un schéma directeur des téléprocédures. Mais l'emploi effectif de l'EDI pour l'accomplissement des formalités administratives, en pourcentage des flux totaux bien qu'encouragé reste marginal, même dans des domaines qui s'y prêtent bien, comme les échanges internationaux.

Les EDI d'entreprises à administrations sont très peu pratiqués dans les autres pays européens, tenant à de multiples raisons, dont le manque d'intérêt, tant des responsables administratifs que des entreprises. En témoigne le peu de succès des messages EDI proposés par Eurostat en matière de statistiques d'échange de biens.

Vis-à-vis des échanges de données utilisant l'Internet, pour les raisons presque culturelles exposées ci-dessous, les administrations du Continent, ont pris du retard par rapport à ce qui se fait dans les pays anglo-saxons, retard qu'il est urgent de combler. Le Commerce électronique, bien adapté aux achats publics, est presque inexistant..

- l'utilisation de l'Internet et de l'Intranet. (adresses électroniques et sites WEB des administrations, applications correspondantes). Longtemps ignoré sinon craint, l'Internet, comme son utilisation au sein des bureaux sous forme d'Intranet, a fait l'objet d'un développement rapide, depuis la vigoureuse impulsion donnée par quelques novateurs isolés relayées au niveau gouvernemental dans tous les pays européens. Ce ne sont encore que les fonctions élémentaires de mise en réseau d'informations administratives générales qui sont exploitées, mais de nombreuses applications visant au coeur même du travail administratif sont actuellement à l'étude, non sans obstacles sur lesquels nous reviendrons.


LA " REVOLUTION INTERNET ".

Nous utiliserons ici pour faciliter la présentation le terme générique d'Internet, dorénavant populaire, mais pour être plus précis il faudrait parler de Réseaux Multimedia Interactifs, ceux qui constitueront prochainement les véritables autoroutes de l'information. Ceci dit, Internet apporte-t-il une dimension véritablement nouvelle à l'action administrative, ou bien ne représente-t-il qu'un développement technologique faisant suite à beaucoup d'autres, le téléphone, l'ordinateur puis le micro-ordinateur?

La question peut être posée autrement: la " culture Internet ", se développant chez les utilisateurs de ce réseau, semble aux antipodes de la culture administrative traditionnelle, caractérisée en Europe par des règles spécifiques, ainsi que par une communication interne régie par le principe hiérarchique. Les deux cultures peuvent-elles s'enrichir l'une l'autre?

Ces questions intéressent particulièrement les pays de droit écrit comme la France, à structure administrative fortement hiérarchisée et centralisée.

1. Ce qu'est Internet?

Internet peut être défini sur différents plans. Au plan technique, ce sont:

- des standards communs en matière: de communication (protocole TCP/IP), de nommage et adressage (URL), de présentation de fichiers (http) et de codification de textes (html). De nouveaux standards sont en cours de développement (Internet new generation).

- un réseau mondial et développable à l'infini de postes de travail, serveurs et lignes de télécommunications, rendus compatibles (susceptibles de se reconnaître et de transmettre des messages) dès lors que des logiciels conformes à ces standards sont utilisés .

Au plan fonctionnel, l'on peut évoquer:

- en matière de communication, la possibilité de relier par messagerie les postes connectés au réseau. D'abord limitée aux échanges de fichiers et textes, cette messagerie inclut progressivement le transfert de l'image fixe, de l'image animée et du son.

- en matière de documentation, la possibilité d'accéder (librement ou sous conditions) aux textes numérisés. L'hyper-texte permet de naviguer d'une source à l'autre dès lors que des liens ont été établis. Les textes, d'abord constitués d'écrits, incluent progressivement tous types de documents numériques (images fixes et animées, sons, etc).

- en matière de travail (recherche, production, enseignement, gestion), la généralisation du télétravail et du travail en groupe, à partir des deux fonctions précédentes.

-quel que soit le travail, l'universalité et la quasi-instantanéité de la transmission. C'est peut-être ce qui inquiète le plus les personnes habituées à des modes de communication traditionnels, dans lesquels l'impact de l'information est limité par le coût et le temps de transmission ainsi que la difficulté des diffusions de masse ( sauf pour les organes spécialisés). Toujours dans le mode habituel de communication, la réaction ou la demande de rectification est relativement facile, ce qui n'est plus vrai sous Internet.

- ajoutons un aspect peu considéré, mais au moins aussi important: Internet redonne tout son sens à l'écrit ( avantage déjà esquissé avec le fax, par rapport à la téléphonie) et permet de gérer aisément des relations instantanées et des traitements asynchrones, ce qui facilite grandement le travail collectif de personnes ou d'entités séparées par la distance, la spécialisation, la langue ou la culture. En d'autres termes, Internet est l'instrument parfait de gestion de l'information tacite ( au sens où l'emploie Pierre-Noël GIRAUD pour la distinguer de l'information codifiée- cf.  :  L'inégalité du monde, FOLIO-actuel, p.41 et suivantes).

Ces fonctions peuvent être exercées dans un espace ouvert (Internet), dans un espace fermé, aussi petit que souhaité (Intranet) et même dans un espace utilisant les réseaux publics mais au profit d'accès protégés (Extranet). Dans tous les cas, les principes de communication et d'édition sont identiques. Un même utilisateur peut bien sûr utiliser les trois modes.

2. Internet et la société de l'information.

Si révolutionnaire que soit Internet, tel que défini précédemment, il ne faut pas oublier qu'il se superpose, en les amplifiant, à des évolutions déjà engagées depuis quelques années, que l'on peut résumer par trois concepts:

2.1. La numérisation de l'information.

Très rapidement, ce terme peut être illustré par:

2.2. L'Entreprise étendue:

Quels que soient leur domaine d'activité, leur taille et leur nationalité, les entreprises et organismes privés et publics, nationaux ou transnationaux, doivent s'adapter à la société de l'information, qui se caractérise pour eux par:

Le " commerce électronique " résume à lui seul un grand nombre des enjeux que doivent affronter les entreprises: mondialisation de la concurrence, menace pesant sur certains métiers de gestion commerciale interne (achat, facturation, etc) et d'intermédiation (intermédiaires commerciaux, services bancaires), apparition de nouveaux métiers, par exemple les messageries de colis rapprochant le producteur du consommateur.

2.3. L'Etat défié

Ce terme signifie que si l'Etat (Etat proprement dit ou administrations et services publics), ne sait pas, lui aussi, s'adapter à la société de l'information, il disparaîtra ou sera contourné. Il lui faut prendre en compte le développement des réseaux, la dématérialisation des activités, la mondialisation de la concurrence, et finalement l'explosion mondiale de la fraude et des activités délictueuses, dans ses différents champs traditionnels de compétence:

3. Conséquences pour l'Etat.

Internet apporte de nouvelles dimensions à la société de l'information, qui en renforcent le caractère restructurant (selon les nouvelles modalités de transmission et d'utilisation de l'information dans les processus économiques marchands et non-marchands). L'Etat, s'il veut survivre, doit prendre en compte ces dimensions.

Il faut distinguer des évolutions immédiatement perceptibles, et des évolutions en profondeur, découlant de l'interaction des premières avec des facteurs structurants ou destructurant à l'oeuvre par ailleurs.


3.1. Dans l'immédiat, une communication moins formelle et plus facile, un cadre de travail assoupli.

- La messagerie, prolongée par la visio-phonie, déformalise la communication entre agents publics et administrés, entre niveaux hiérarchiques différents au sein d'une même unité, entre unités différentes au sein d'un même pays, entre pays différents. Elle permet de surmonter les obstacles de la verbalisation dans une langue étrangère, mais peut renforcer l'usage exclusif de l'anglais.

Ceci intéresse la faculté de se connecter proprement dite (j'envoie un message au directeur...), mais aussi le formalisme interne au message: langage plus court, plus direct, illustré d'images, etc. (Bonjour, au revoir...).

Comme précédemment pour le téléphone, les règles de courtoisie ne disparaissent pas, mais se transforment, dans le cadre d'une nouvelle étiquette plus efficace en termes de rapidité et clarté de la transmission.

Certes, des garde-fous peuvent être érigés pour protéger les récepteurs de l'intrusion des émetteurs, mais, d'une façon générale, la tendance semble irréversible, du fait de la multiplication des accès.

- Le Web, que ce soit en Intranet ou en Internet, rend illusoires à court terme, et dangereuses à moyen terme, les stratégies reposant sur la non-communication, la rétention d'information. Les entités, publiques ou privées, qui adopteraient cette conduite prendraient le risque de ne pas exister réellement dans les réseaux de communication, et de laisser à d'autres la diffusion d'informations ou de positions relevant de leur compétence normale.

La numérisation et la mise en ligne des textes de toutes natures produits ou utilisés à tous les niveaux de l'Etat constitue en effet, comme la messagerie, une tendance irréversible.

La mise en ligne s'accompagne d'un effort continu pour améliorer la facilité d'accès aux textes, dans la perspective d'une communication plus aisée avec diverses catégories de populations, plus ou moins aptes à déchiffrer le langage administratif: appel aux images, aux échantillons ou versions simplifiées, etc.

Cette facilitation de l'accès est initialement conçue par les détenteurs des " pouvoirs administratifs " pour améliorer le dialogue avec les usagers et citoyens (encore appelés " assujettis " ou " administrés " dans un langage hérité du 19e siècle). Elle peut à cet égard permettre toutes les manipulations propres aux techniques de la propagande ou de la publicité. Mais inexorablement, là encore, une transparence plus grande, et donc une démocratie plus grande, assortie d'une plus grande efficacité, en découleront, du fait de la concurrence des sources.

- Le télé-travail enfin, indépendant ou en groupe, pour toutes les activités, même de terrain, fait éclater les cadres anciens du bureau, des horaires, des localisations. Ceci n'est pas un luxe, mais une nécessité. Au concept d'entreprise étendue correspond celui d'administration ou mieux, communauté de travail étendue. Même si de nouvelles contraintes en découlent, l'individu, quel que soit son grade, y gagne plus de responsabilité, plus d'autonomie.

On remarquera que les innovations dans ce domaine peuvent procurer un avantage réellement collectif, pour le producteur de service comme pour le bénéficiaire ( ou l'utilisateur). Par exemple, remplacer des imprimés administratifs à remplir par des questionnaires téléchargeables à partir de sites informatiques administratifs, et renvoyés par messagerie télématique après avoir été complétés par les utilisateurs , est un avantage indéniable pour l'administration ( qui n'a plus à gérer et à diffuser des stocks d'imprimés destinés à être détruits à chaque modification réglementaire), pour l'usager ... et pour les forêts.

3.2. A plus long terme, un avenir encore à définir.

Ces premiers effets d'Internet vont dans le sens d'une évolution en profondeur des sociétés démocratiques, et des cultures et organisations administratives au sein de ces sociétés....évolution qui présente des aspects positifs, au regard d'une certaine conception du progrès, mais aussi des aspects négatifs ou dangers contre lesquels l'on peut essayer de se prémunir. Il devient impossible de dissimuler que ces phénomènes, paraissant encore anecdotiques, manifestent des évolutions plus profonde, pouvant conduire à une disparition ou une mise en sommeil de l'Etat national traditionnel.

- Plus grande autonomie des individus ou des hiérarchies subalternes (voire des exécutants) par rapport aux pouvoirs centraux et aux échelons hiérarchiques supérieurs.

Cette autonomie, qui se caractérise par un pouvoir d'initiative accru, est rendue possible par l'accès à l'information (évaluation croisée et auto-évaluation, aide à la décision), et par la facilitation de la communication et de la prise de parole.

Le phénomène atteint les agents publics eux-mêmes, dont il convient dorénavant de redéfinir les devoirs et droits d'expression sur les nouveaux médias, au regard par exemple du devoir de réserve ou du respect aveugle de l'autorité. Des limites restent nécessaires à l'initiative individuelle, même bien intentionnée, mais elles doivent être d'une part aussi restreintes que possible, et d'autre part, comprises et admises par les individus.

Le même phénomène entraîne, pour le pouvoir central ou hiérarchique, la nécessité de commander autrement, ou dans d'autres domaines (partage des tâches dites " nobles ", régulation générale plutôt que prise en charge du détail, etc).

- Atténuation des frontières traditionnelles entre structures administratives, au sein d'un même Etat ou au niveau international, comme des frontières entre administration et administrés.

Dès qu'une structure s'affiche par la communication, elle devient plus transparente, et donc cible à l'évaluation, à la critique, aux conseils d'autres structures, ou même d'individus, plus ou moins bienveillants.

Ceci représente un trouble certain pour les certitudes acquises, dont il peut résulter un bien: meilleure adéquation et plus grande réactivité aux besoins, notamment. En contrepartie, les structures qui ne sauront évoluer disparaîtront ou seront remplacées. Mais il peut aussi en résulter du désordre, de la confusion dans les responsabilités, que les acteurs doivent savoir gérer, non en se refermant sur eux-mêmes, mais en accentuant leurs efforts de transparence.

L'ingérence se généralisera, empêchant les Etats, et les administrations, malgré leurs puissantes capacités défensives, de continuer à diriger le monde comme avant: -ingérence des exécutants (ou des syndicats pouvant les représenter) -ingérence des groupes de pression économico-politiques ou des représentants d'administrés-usagers - ingérence d'entités administratives voisines, douane contre police par exemple -ingérence d'administrations locales ou appartenant à d'autres pays partageant les mêmes intérêts (au sein de l'Union Européenne par exemple).

Les structures se trouvent dans la situation bien connue, en physique et en biologie, de la compétition darwinienne entre processus et entités auto-complexificateurs.

- Nécessité d'affronter de nouveaux compétiteurs, voire de nouveaux ennemis.

Le monde est rempli d'intérêts et d'organismes qui ne souhaitent pas voir les Etats conserver les pouvoirs de régulation et de contrôle qui étaient les leurs dans la société pré-informationnelle. Certains de ces intérêts peuvent avoir leur légitimité, au regard de ce que l'on pourrait appeler une nouvelle conception de l'intérêt général: par exemple les entreprises privées, nationales ou internationales, qui pensent exercer mieux que l'Etat un certain nombre de services. D'autres acquièrent des pouvoirs qui, à terme, peuvent se révéler dangereux pour la démocratie économique, sociale, voire politique: ceux qu'Alvin Toffler appelait les Nouveaux Pouvoirs (monopoles de l'électronique, de la presse, de l'information en général). D'autres enfin relèvent sans ambiguïté de la sphère criminelle.

Tous ces intérêts s'expriment et combattent au sein de la société de l'information. C'est là que les conflits se déroulent, avec des armes nouvelles que les Etats doivent savoir utiliser avec la même dextérité que leurs adversaires. En démocratie cependant, ces mêmes Etats doivent respecter certaines limites dans l'emploi des armes, ce qui, à court terme, réduit leur efficacité.

- Eventualité d'une recomposition des pouvoirs autour d'autres centres que ceux représentés par les Etats nationaux.

Certains observateurs évoquent, avec le développement du commerce et de la monnaie électroniques mondialisés, des communautés d'intérêts transnationales, des autonomies politiques locales (villes, régions), une possible recomposition des pouvoirs autour de nouveaux centres de décisions, autres que ceux représentés par les Etats nationaux tels que nous les connaissons.

Les phénomènes sociaux structurants classiques, le pouvoir, l'exploitation toujours possible des faibles par les forts, la nécessité d'une administration assurant un minimum d'ordre, ne disparaîtraient pas, mais prendraient de nouvelles formes totalement différentes des formes actuelles de l'administration étatique. Les privilèges et statuts de cette dernière auront évidemment, dans cette perspective, disparu depuis longtemps.

Il faut être attentif à ce type d'évolution, non pour essayer en vain de la bloquer, si elle découle elle-même d'une évolution incontournable des réseaux interindividuels, mais pour en tirer le meilleur au profit d'un intérêt général démocratiquement défini.

Conclusion: les Pouvoirs Publics européens ont-ils pris conscience de ces évolutions?

Pour apprécier l'efficacité comparée d'éventuelles politiques nationales européennes visant à moderniser à long terme les administrations par un usage pertinent des technologies de l'information, il convient, de la même façon qu'en ce qui concerne l'existant, de poser un certain nombre de questions permettant d'établir des critères communs d'évaluation:

Les Pouvoirs Publics présentent-ils le recours aux technologies de l'information pour la modernisation des administrations comme une priorité nationale?

Comme nous l'avons rappelé plus haut, ceux qui posent cette question se réfèrent, notamment, à la façon dont l'actuelle administration américaine, sous l'impulsion du vice-président Al Gore, présente le recours aux technologies de l'information dans l'administration fédérale (National Performance Review).

Sur ce point, il faut bien admettre que, dans la plupart des Etats européens, comme au niveau de l'Union Européenne, les représentants des Pouvoirs Publics n'ont pas encore mis l'accent avec la vigueur nécessaire sur les enjeux de l'Internet et des réseaux, tant au plan de l'efficacité administrative, qu'en termes organisationnels, économiques et industriels.

C'est souvent le manque de culture technologique des classes dirigeantes européennes qui explique cette insuffisance.

Pour remédier à cela, les promoteurs des réformes devront faire encore de grands efforts de communication pour que la modernisation des administrations par le bon usage des technologies devienne un véritable objectif politique, tous partis confondues. Il leur faut comprendre que, même confrontées à des problèmes apparemment éloignées, la violence, l'exclusion, le chômage, ces mêmes technologies, en support (et non en substitut) des interventions humaines, peuvent jouer un rôle décisif .

- Les Etats se donnent-ils les structures et les procédures nécessaires pour une action de grande ampleur?

C'est moins ici à des questions d'ordre budgétaire qu'il faut faire allusion, qu'à une philosophie de l'action administrative. La tendance spontanée des responsables, comme d'ailleurs des citoyens, est de considérer, lorsqu'il s'agit de réformes administrative, que c'est aux gouvernements de décider de tout, à partir d'une approche descendante (Top-down).

Le caractère buissonnant des technologies de l'information, la nécessité d'impliquer les plus petites cellules administratives, l'obligation d'entraîner la participation constructive des personnels et des administrés, imposent au contraire, sinon une approche totalement décentralisée, du moins un large appel aux initiatives de terrain (bottom-up).

La mobilisation des ressources humaines et administratives de la base ne pouvant par définition être décidée par l'Etat seul, celui-ci peut néanmoins l'encourager par différentes mesures (contrairement à ce que l'on pense généralement, des encouragements verbaux suffiront souvent). Ainsi, l'on mettra l'accent sur:

- le dialogue ouvert voire contradictoire entre agents publics et les usagers (les technologies de type Forum doivent être mises à contribution, chaque bureau étant doté d'une adresse électronique),

- la création, au niveau local, par mise en commun de moyens provenant le cas échéant de diverses administrations, de centres de ressources de taille modeste qui assureront un minimum de formation des utilisateurs, puis le développement de l'usage de l'Internet chez les personnes de faible revenu, ou de petites applications d'initiative locale.

- les actions de recherche appliquée mêlant universitaires et praticiens, afin d'éclairer les réformes organisationnelles et les perspectives stratégiques découlant des initiatives précédentes. On n'insistera jamais assez sur l'importance du travail théorique, dès lors qu'il s'appuie sur des expériences de terrain, et ne se limite pas aux seules considérations juridiques.

Ces différentes actions ne prendront toute leur valeur que par un recours systématique à l'Internet, seul moyen économique permettant aujourd'hui de mettre en relation les innovateurs, faire circuler les expériences et capitaliser les acquis.

- Les industriels du secteur des technologies de l'information disposent-ils des possibilités adéquates de dialogue avec leurs utilisateurs administratifs, actuels et futurs?

Ce point est essentiel à organiser, pour plusieurs raisons. Les utilisateurs sont incapables de préciser leurs besoins s'ils le font dans l'abstrait, en ignorant les perspectives concrètes de technologies qui se complexifient sans cesse. A l'inverse, si les industriels ne peuvent apprécier les désirs et les possibilités de leurs futurs clients, ils commettront de graves erreurs de positionnement. Ceci est particulièrement vrai des industriels n'appartenant pas au cercle étroit des très grands groupes mondialement dominants, dont les capacités d'orienter le marché et surtout d'en déterminer les standards, sont beaucoup plus importantes.

Par ailleurs, comme, sauf exception, il ne faut plus compter aujourd'hui sur les budgets publics pour mettre en place les futures réseaux à haut débit et services-réseaux qui seront nécessaires au développement de la société de l'information, il convient que les futurs investisseurs (les industriels) et les futurs clients (les utilisateurs, notamment ceux du secteur public) se retrouvent dans des projets communs pour qu'avancent en parallèle les investissements relatifs aux contenants ou tuyaux, et ceux relatifs aux contenus (ou applications, marchandes ou non).

Pour répondre à ces exigences difficiles à satisfaire, différents dispositifs doivent être généralisés, à partir de l'expérience acquise par les programmes ESPRIT européens, et leurs successeurs. On citera:


Toutes ces opérations, que l'on peut qualifier de bottom-up, ne prendront néanmoins leur valeur que si les Chefs d'Etat, au plan national et européen, s'accordent pour définir une politique ambitieuse, à long terme, mais néanmoins flexible, de passage à la société de l'information.

Il faut à cet égard faut rappeler le caractère extraordinairement évolutif des technologies de l'information et, par conséquence, des usages et des applications qu'elles déterminent. D'une année sur l'autre le paysage change. L'administration ne sait pas évoluer à ce rythme, tout en conservant les constantes et les valeurs de son action en profondeur. Elle doit apprendre à le faire. C'est d'ailleurs à chaque agent public, comme à chaque citoyen, qu'il incombe de s'y attacher, sur le terrain même de l'action quotidienne.

Ceci ne veut pas dire que les Etats n'aient plus rien à y faire. Quitte à nous répéter, nous réaffirmons notre postulat de départ. Internet n'est pas une technique de communication supplémentaire, c'est un mode de relation qui introduit, à l'échelle planétaire, des modifications aussi importantes que l'imprimerie au 15e siècle ou la téléphonie au 20e.

Les acteurs économiques, politiques et sociaux doivent gérer cette nouvelle dimension.

Les Pouvoirs Publics ont à jouer effectivement leur rôle, grâce aux réseaux multimédia interactifs, dans tous leurs domaines d'intervention: pouvoir réglementaire, production de services non-marchands, gestionnaires de services publics, responsables de l'éducation nationale, acheteurs de biens et services informatiques et télématiques, financeurs de projets collectifs, et finalement responsables d'une exemplarité à donner aux agents économiques et aux citoyens.

Enfin, face à un phénomène qui par définition transcende les frontières nationales, il convient de mener la nécessaire action nationale en la reliant dès le départ à une démarche européenne.

Si les pays européens ne veulent pas être de simples utilisateurs d'un marché mondial de la communication et de la création dont tous les standards, la production et la valeur ajoutée leurs seraient totalement extérieurs, ils doivent d'urgence avoir une action concertée débouchant sur des résultats rapides -ceci non seulement en termes de contenus, mais aussi en matière industrielle proprement dite.

Comme le note dans un article récent (TIME, numéro spécial Europe, 50 remarkable years) Tim BERNERS-LEE, inventeur du World Wide Web, il n'est pas étonnant que l'Europe ait aujourd'hui du retard dans presque tous les domaines vu le rôle des USA dans le développement d'Internet et l'effet négatif des monopoles de télécommunications en Europe. Mais les Etats Européens peuvent encore réagir:

"  Il y a peut-être des choses que les Etats européens pourraient encore faire pour diminuer leur retard. Le monde de l'entreprise doit certes comprendre qu'à l'époque du Web, si l'on attend la manne publique pour initier un projet, l'on arrive probablement trop tard sur le marché. Si l'idée est bonne, il faut simplement la mettre en oeuvre. Cependant, il demeure des actions dont les gouvernements pourraient sans doute faciliter la réalisation....soutenir fortement la recherche pure, particulièrement dans des laboratoires pluridisciplinaires et plurinationaux comme le CERN.... Dans l'immédiat, le réseau transatlantique Internet est surchargé, rendant les temps d'accès tellement longs que l'outil devient inutilisable. Si l'Europe tient à se hisser dans le cyberespace, il lui faut améliorer les liaisons entres les pays européens eux-mêmes, ainsi qu'avec l'Amérique du Nord. Au cas où le jeu du marché ne répondrait pas à ce besoin, ce serait aux gouvernements de s'y attacher. Cela fait, l'utilisation d'Internet se développera véritablement en Europe même ".