CONTRIBUTION AUX TRAVAUX DU GROUPE
" ESSAI DE MODELISATION DES RELATIONS ENTRE ECONOMIE ET NOUVELLES TECHNOLOGIES "
Commissariat général du Plan  - Groupe de suivi - étude Volle

Catherine Lapierre Donzel - février 1997 - 4pages)


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Les remarques qui suivent ont été exprimées dans leurs grandes lignes au cours de la première séance du groupe de suivi.

Elles sont seulement complétées en relation avec le travail réalisé depuis.

1) Il est impropre, à mon avis, de parler d'automatisation à propos de l'impact économique des Nouvelles Technologies de la Communication et de l'Information.

Larousse en 2 volumes. " automatisation: exécution automatique de tâches industrielles administratives ou scientifiques sans intervention humaine intermédiaire ".

Je n'ai malheureusement pas eu l'occasion de lire la thèse de Cristiano de Oliveira Domingues citée par le rapport de Michel Volle (version du 12 février 1997). Mais il me semble que l'automatisation correspond au stade ultime de la production industrielle de masse, avec la recherche de gains de productivité liée à la substitution capital/travail (mécanisation puis robotisation) et à l'accroissement de l'échelle de la production. Ce stade a atteint son plein développement en France dans les années 1970 (cf robots dans la construction automobile) et concerne principalement les " industries de process ".

Il n'y a pas de rupture entre mécanisation et automatisation, seulement une question de degré d'utilisation respectifs de la machine et du travail.

Depuis les années 1980 un mouvement de nature différente s'est fait jour. Dans l'industrie, l'attention s'est porté sur la qualité, sur les délais, l'ajustement offre/demande, ..., phénomènes difficiles à traduire dans une fonction de production classique ne prenant en compte que les quantités de facteurs et de produits Q = f(L, K). La valeur ajoutée s'est déplacée vers le service. Un accroissement de la variété des produits a été observé, comme conséquence de la concurrence monopoliste.

Avec l'utilisation des Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication, ce qui est à l'ordre du jour ce n'est pas principalement l'automatisation.

Certes l'utilisation de l'informatique a entraîné quelques gains de productivité pour le travail de bureau (secrétariats). Mais les études montrent que ces gains sont faibles (cf. faibles gains de productivité observés dans le secteur des services, y compris les services aux entreprises où cependant l'informatisation a été massive).

Ce qui est à l'ordre du jour avec les NTIC, c'est la réduction drastique du coût de stockage, de circulation et de traitement de l'information. Un " facteur de production ", ou plutôt " d'échange ", omniprésent, qui ne figurait jusqu'ici dans aucune fonction de production, dans aucune représentation économique, à l'exception de la délimitation d'un secteur de l'information (média) et de considérations sur le degré d'information dont disposent les acteurs d'un marché.

C'est bien la raison de notre embarras pour traduire dans les schémas classiques du raisonnement économique cette mutation. (cf. Changement de niveau 2 évoqué par les articles de M Rambourdin)

Il est nécessaire de garder en mémoire cette source du changement, pour ordonner la description de ses manifestations avant d'esquisser un modèle.

D'abord, utilisons la vision classique de la division des activités en secteur.

Les secteurs de l'informatique, des télécommunication, de l'électronique, outils de cette transformation, connaissent un rythme d'innovation et des taux de croissance élevés. Chacun conserve cependant les spécificités antérieures de son process. Automatisé pour l'électronique et le hardware. Intensif en main d'oeuvre pour le software (cf les 500 000 développeurs Java actuellement employés par Sun) et l'innovation.

En ce qui concerne les autres secteurs, ceux qui seront le plus affectés sont ceux dont le coeur de métier est de gérer de l'information: finance, communication, logistique, réservation, vente. Ces métiers vont être reconfigurés par les NTIC.

Ensuite, quel que soit le secteur, une rationalisation du pilotage de l'activité et des échanges de l'entreprise sera réalisée grâce à la collecte, le traitement et l'échange d'informations numérisées au sein du réseau interne et externe des entreprises (cf. Évelyne Chartier " le re-engineering du système d'information " Economica). C'est l'extension du commerce électronique entre centres de profit à l'intérieur de l'entreprise et entre entreprises.

De même que l'échange entre centres de profits est organisé et géré par l'entreprise, de même une nouvelle activité se crée dont la fonction est d'organiser et de gérer les échanges entre entreprises, c'est la " médiation ", " place de marché électronique ", ... La rationalisation s'opère aux deux niveaux, interne et externe à l'entreprise.

Cette rationalisation agit fondamentalement différemment de l'automatisation industrielle, son action n'est pas principalement sur le terrain des gains de productivité. La baisse d'emploi ne résulte pas du remplacement de l'homme par la machine dans une entreprise dont l'activité est inchangée. Elle résulte de la réorganisation des tâches au sein de l'entreprise, de leur délocalisation éventuelle, du reformatage de certaines d'entre elles.

Pour certains secteurs, la réorganisation peut aller jusqu'au changement du mode d'exercice de l'activité. Exemples: la substitution de la banque à domicile au guichet, la conception très différente d'un journal électronique et d'un journal papier, les agences de voyages, immobilières sur Internet...Ces mutations ont peu de rapport avec l'automatisation.

La dynamique du nouveau Système Technique se situe dans le déploiement de l'activité de l'entreprise, l'aptitude à constituer un réseau, qui permet, avec le recours à l'analyse de données et l'échange de données nécessaires, de présenter une offre optimale pour chaque demande particulière. C'est le chaudron dans lequel la rigidité de la production industrielle automatisée (ou du temps de travail nécessaire pour tel service) peut s'adapter aux aléas d'une demande personnalisée.

Concrètement pour connaître la dynamique future de l'offre, il faudrait donc se tourner vers l'analyse du process des entreprises ayant adopté un fonctionnement interne et externe en réseau, plutôt que d'avoir en tête le modèle de l'automobile des années 1970.

Justement, grâce à ce fonctionnement en réseau, les entreprises échappent à l'assujettissement à un secteur/une fonction de production (sur laquelle les marges de manoeuvre liées à l'ancienne automatisation sont épuisées). Le mouvement de délocalisation, de filialisation a déja mis en évidence la volonté de se concentrer vers les créneaux à forte valeur ajoutée. Les NTIC permettent aux entreprises, qui auront perçu l'enjeu stratégique, de créer des alliances avec d'autres activités, leur permettant de récupérer à leur profit les gains liés à l'ajustement offre - demande, ou au bouclage offre - demande pour les places de marché.

De même que le débat récent sur les relations industrie - commerce a bien montré quelle position de force pouvait être acquise par la maîtrise de l'accès à la clientèle, de même l'organisation et la maîtrise d'une place de marché électronique vont conférer des positions de puissance.

A la rationalisation du process de production succède, avec les NTIC, la rationalisation du pilotage de l'offre de façon à engranger les bénéfices de l'ajustement à la demande. Cette rationalisation du pilotage de l'offre atténue la pertinence de la notion de secteur (entreprise dédiée à la production d'un produit ou d'un service particulier). Tout au contraire son objet est de trouver le périmètre optimal de son réseau d'offres pour répondre le plus complètement possible aux besoins de la demande. Mieux, dans la place de marché électronique, le réseau d'offre et la demande sont capturés.

Les sources du profit dans le nouveau Système Technique ne sont pas le process de production (sources épuisées par la mécanisation et l'automatisation) mais le process d'échange (externe mais aussi interne à l'entreprise).

2) Une convergence sur le régime de concurrence monopolistique.

Les caractéristiques du modèle de production à coût fixe, coût de production nul de l'unité supplémentaire, investissement préliminaire important, accroissement du risque de l'entreprise, sont vérifiées pour toutes les nouvelles activités basées sur l'utilisation des NTIC (cf " L'utile et le futile/ l'économie de l'immatériel ": Charles Goldfinger).

On peut se demander d'ailleurs si ce modèle n'est pas intrinsèque à toute innovation majeure, offre pour laquelle il n'existe pas de demande préexistante. C'est la dimension des marchés - mondialisation - qui accroît la dimension du risque, non pas l'automatisation.

Sur la nature de l'investissement, il s'agit en général moins d'une mise de fond sous la forme d'équipements matériels machines/ immeubles (comme au temps de la mécanisation et de la robotisation) - la baisse du coût des ordinateurs contribue également à minimiser l'investissement matériel -, mais surtout d'une mise de fond sous la forme de travail qualifié (chercheurs, concepteurs, créateurs, développeurs).

Ceci est sans doute de nature à nuancer les raisonnements tenus par l'étude sur le contenu en emploi de la production du futur Système Technique (chapitre 1).

Sur les conséquences de ce modèle de production sur le fonctionnement des marchés, il y a également convergence entre le modèle de concurrence monopolistique et les observations que l'on peut faire sur les activités liées au déploiement des NTIC: une lutte acharnée pour la conquête du territoire, la lutte ne s'achevant qu'avec la couverture de tout le territoire. Exemples: Sun contre Microsoft, en toute logique il n'y a place que pour une seule place de marché électronique sur un marché donné, pas de place pour plusieurs bouquets TV par satellite dans un même pays, ...

Les activités liées au déploiement des NTIC auraient une tendance intrinsèque à l'accroissement de territoire.

Précisément cette nouvelle donne sur les territoires d'application des NTIC doit rendre particulièrement attentifs les responsables gouvernementaux à doter les entreprises de tout l'environnement nécessaire pour qu'elles acquièrent le savoir faire du travail en réseau, de la création de valeur ajoutée par la négociation d'alliances et la réunion d'offres composites, de la gestion de places de marché électroniques, avant que toutes les places soient verrouillées. Et, lorsque ces savoirs faire seront avérés, pour qu'elles trouvent les moyens de financer les investissements nécessaires.

3) une mise en garde concernant le bouclage macro-économique sur la demande:

La généralisation de l'équilibre micro-économique du modèle de concurrence monopolistique au niveau macro-économique me semble dangereuse.

J'ai entendu dire, sans le vérifier, que le montant des prestations de toute nature vient de dépasser en France celui des salaires. C'est à cause de cette redistribution que le niveau de la production n'a pas chuté.

Il me semble impossible de faire l'impasse sur le mécanisme de partage et de redistribution des revenus pour le bouclage macro-économique sur la demande.

4) Importance d'une clarification des enjeux du nouveau Système Technique pour la politique économique:

En retenant une analyse qui limite à une question d'automatisation, déja connue, les changements induits par les NTIC, on prend le risque de minimiser les handicaps français et européens pour la maîtrise économique du nouveau Système Technique.

Il ne suffit pas de disposer des compétences informatiques.

L'apprentissage par les entreprises européennes d'un savoir faire des affaires avec le commerce électronique est un enjeu stratégique.

Les enquêtes auprès des dirigeants d'entreprises françaises sont alarmantes. La plupart d'entre eux n'ont pas compris que l'informatique avait changé de rôle. D'un outil de productivité, elle est devenue un outil de génération de chiffre d'affaire (cf. Évelyne Chartier " le re-engineering du système d'information " Economica).

Il est grand temps de prendre pied dans les nouvelles grandes routes commerciales. " Notre flotte est immense et bien astiquée, mais combien de marchands pour conquérir la coopération électronique internationale? " (cf. Michel Rambourdin, " la mue électronique du commerce " Moniteur du Commerce International 6/8 mars 1995).

Il est temps, car la vocation naturelle du commerce électronique est de concentrer les pouvoirs de marché. Les premiers partis occuperont des positions qu'il sera difficile de contester.