Appréciation du coût et du rendement de l'investissement en technologies de l'information. Lettre au Comité central d'enquête sur le coût et le rendement des services publics. |
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4 pages |
par Jean-Paul Baquiast et N... |
9-4-99 |
Ce document, dont j'assure seul la signature, a été réalisé conjointement avec un ingénieur de l'administration, qui a préféré rester anonyme. J.P. Baquiast
Mesdames, messieurs,
Il semble utile d'attirer l'attention de votre Comité sur une question
qui, à l'époque du passage à la société
de l'information, devrait concerner beaucoup de monde en France: la juste
appréciation du coût et du rendement de l'investissement en
technologies de l'information. Certes, comme il s'agit de technologies de
l'information, c'est-à-dire de problèmes apparentés
à l'intendance, et qui plus est, à une forme d'intendance
supposée s'adresser à des "spécialistes" , il est à
craindre que la question n'intéresse que modérément
la plupart des décideurs, qu'ils appartiennent au secteur privé
ou au secteur public. A plus forte raison, ni les politiques ni les citoyens
ne s'en occuperont. Si le sujet est abordé, c'est principalement à
l'occasion des débats budgétaires, de façon très
réductrice. Les dépenses en technologies de l'information,
y compris dans beaucoup d'entreprises privées, font l'objet d'une
enveloppe budgétaire censée se maintenir invariante d'un exercice
à l'autre, quoiqu'il puisse advenir par ailleurs des autres
éléments de recettes, de dépenses ou d'économies
possibles. Je ne vois donc que votre Comité qui pourrait,
éventuellement, apporter à l'étude du problème
la portée politique qui parait s'imposer.
De quoi s'agit-il exactement? Observons ce qui se passe dans une
société comme celle des Etats-Unis, qui fait reposer sur la
maîtrise des technologies de l'information l'essentiel de son aptitude
à étendre son influence sur le reste du monde, influence
économique, militaire et politique. L'investissement dans les technologies
de l'information y est considéré comme le facteur essentiel
de cette ambition. Il se décompose en de nombreux éléments:
investissements de production, matériels, réseaux, logiciels,
mais aussi investissements d'ordre patrimoniaux et humains: définition
et mise en place d'applications, de procédures et même de structures
intéressant les entreprises, les administrations, la recherche, la
culture...Il s'agit bien d'éléments de patrimoine puisque l'on
y trouve des hommes, des pratiques, des compétences et plus
généralement des modus operandi adaptés aux nouvelles
contraintes du monde moderne, résumées dans le concept de
société globale de l'information. C'est ainsi que l'entreprise
ou l'administration "étendue", au sens où elle travaille en
réseau au plan mondial, y constitue un élément du patrimoine
national qui n'a plus grand chose à voir avec les formes que l'une
et l'autre présentait il y a seulement une quinzaine d'années.
Il est devenu évident pour les décideurs américains
que l'investissement dans les technologies de l'information, puisque d'importance
majeure, doit être traité avec le même sérieux
que d'autres investissements structurants. Prenons l'exemple du transport
aérien. Qu'il s'agisse des gestionnaires d'infrastructure
(aéroports), des transporteurs, des constructeurs, des syndicats de
pilote ou des usagers, nul ne prendra à la légère, pour
les 10 prochaines années, un problème comme celui du
passage au supersonique ou au gros porteur de plus de 600 places. Face à
ces perspectives, c'est non seulement le choix adéquat des technologies
et modes de production qui fait l'objet d'études approfondies, mais
aussi la rentabilité actuelle ou future de l'investissement. S'il
apparaît rentable de passer au supersonique sur certaines lignes, au
regard des coûts de toutes espèces à consentir, les
investissements nécessaires seront entrepris, même si cela se
traduit par une augmentation sensible des budgets annuels consacrés
à la recherche-développement, à l'outillage, à
la formation, etc. Si au contraire, la rentabilité n'apparaît
pas, l'investissement se portera sur l'amélioration, moins prestigieuse
mais plus profitable, des matériels actuellement en service. Le tout
est rapporté au cycle de vie estimé des produits et des usages,
qui se calcule, dans l'exemple du transport aérien, en dizaines
d'années. Dans ces débats, le pouvoir fédéral,
contrairement à ce que l'on croit parfois, intervient de tout son
poids, face aux intérêts privés.
En matière de technologies de l'information, les acteurs économiques
et les Pouvoirs Publics américains raisonnent de même. Le choix
des investissements technologiques, applicatifs et humains se fait, sinon
en permanence, du moins le plus souvent possible, au regard des
bénéfices attendus. Que ce soient les entreprises face au commerce
électronique, ou les forces armées dans la guerre
électronique, ou les administrations en ce qui concerne la modernisation
de l'Etat, nul n'investit sans calculs aussi précis que possible des
avantages au regard des coûts. Le tout - et c'est là une des
caractéristique des technologies de l'information - en prenant
en compte un cycle d'amortissement de plus en plus court, compte tenu de
l'accélération continue du progrès technique, et de
la concurrence constamment accrue, qui génère une obsolescence
accélérée des structures, procédures et usages.
Pour prendre un exemple simple, si les sites webs commerciaux des entreprises
américaines n'offrent plus en 1999 le visage qu'ils offraient
en 1998, et si sans cesse de nouveaux logiciels et produits sont mis sur
le marché de l'Internet, à la disposition de ces gestionnaires
de sites, et utilisés par eux, ce n'est pas pour faire joli, mais
parce que la survie des entreprises apparaît en grande partie à
ce prix.
Observons que c'est dans la dynamique et non dans la statique qu'il
faut apprécier les équilibres ou déséquilibres
entre besoins, patrimoines et investissements en matière de technologies
de l'information. Ces équilibres ou déséquilibres
apparaissent au regard d'évolutions qui se font à des rythmes
différents, en produisant des décalages. Disons en simplifiant
qu'un premier décalage apparaît lorsque le potentiel de
compétence des informaticiens et services techniques d'un organisme
donné, faute d'une gestion adéquate, n'est plus capable de
faire face à l'évolution des technologies et produits
de l'industrie informatique. Un second décalage, plus complexe
à mettre en évidence et surtout à résorber, se
produit lorsque ce même organisme, à missions globalement
inchangées, n'est plus culturellement capable de développer
les nouveaux savoirs-faire et nouveaux métiers que demanderait
l'évolution du monde dans lequel cet organisme est censé
opérer. Pour être complet, un troisième décalage
doit être signalé, plus radical encore. C'est celui qui
survient lorsqu'un organisme et ses missions se révèlent
si complètement inadéquats aux nouveaux besoins sociétaux,
que la survie même de cet organisme est en cause, et que son remplacement
par une structure plus adaptée devient nécessaire.
Donnons des exemples:
- la compétence des informaticiens d'entreprises (entreprises
privées et, a fortiori, administrations), évolue trop lentement.
Dans beaucoup d'administrations, elle a globalement cessé
d'être à la vitesse de l'évolution des technologies.
Différentes raisons expliquent ce retard. La principale est de la
responsabilité des directions ou maîtres d'ouvrage, et s'apparente
à une mauvaise gestion. L'on impose par exemple aux centres de calculs
et services informatiques de gérer des couches superposées
au fil des ans de matériels, logiciels et applications, sans souci
d'optimisation, ni des outils ni surtout de la compétence des hommes.
Si, pour de mauvaises raisons qui dissimulent généralement
un manque de maîtrise globale des besoins, l'on affecte une
équipe à émuler au travers de technologies se renouvelant
presque entièrement tous les 18 mois, des écrans ou des interfaces
conçus 20 années auparavant, il est évident que
les membres de cette équipe seront perdus pour tous les travaux beaucoup
plus productifs s'imposant pour faire face à une évolution
en profondeur des applications.
Peu de décideurs, y compris dans les services informatiques
des organismes, ont encore perçu la façon dont évolue
l'industrie informatique, et les conséquences à en tirer pour
rester professionnellement adéquat. Pourtant tout est là, sous
leurs yeux, par exemple dans le système d'exploitation d'un simple
micro-ordinateur. Mais encore faut-il y aller voir et en tirer les
conséquences qui s'imposent. Si vous disposez de Windows 95 (la même
expérience peut être reproduite avec Linux ou tout autre O.S.),
il suffit, à partir du gestionnaire de fichier, d'appeler successivement
C:, Windows, Java, Classes,
Classes.zip
. L'on aboutit à plus d'une centaine d'objets de type API (interfaces
de programmation) ou applets java, qui servent à faire marcher l'OS
considéré, dans les différentes fonctions dont il a
été doté. Trois points importants sont à signaler,
à propos de ces boites à outils: elles sont réalisées
et standardisées en commun par l'ensemble des industriels, quelle
que soit la concurrence que ces mêmes industriels se livrent par ailleurs
au niveau des produits finis - elles évoluent d'un mois ou d'un semestre
sur l'autre, si bien qu'un logiciel utilisant de tels objets et vieux de
2 ans environ perd la plupart de ses qualités d'interfaçage
- elles servent non seulement aux systèmes d'exploitation des
micro-ordinateurs, mais à tout ce qui fait appel au moindre composant
électronique ou programme, qu'il s'agisse des gros serveurs toujours
indispensables, des calculateurs scientifiques des automates
militaires ou industriels, de la simple domotique. La puce de la machine
à laver moderne utilisera une ou plusieurs applets java, comme tous
les autres matériels domestiques dotés d'une
mémoire.
Ceci est affaire d'industriels, dira-t-on, et non d'utilisateurs.
Erreur. Si une grande administration emploie dans son service informatique
plus de 200 informaticiens, qui sont supposés servir à quelque
chose (maintenir et développer un patrimoine d'applications qui peuvent
se compter par milliers, dont l'âge peut atteindre trente
ans, et que l'on ne pourra jamais remplacer par des progiciels acquis sur
étagère, même de nos jours), et si aucun de ces
informaticiens ne pratique les boites à outils évoquées
ci-dessus, les standards XML, CORBA...etc., aucun ne sera capable de
faire évoluer ledit patrimoine d'applications. De plus, les nouvelles
couches de matériels ou d'applications, notamment liées à
la prise en compte de l'Internet, ne pourront être intégrées
aux couches plus anciennes. A plus ou moins court terme, toujours compte-tenu
d'un rythme d'obsolescence qui se calcule en mois, ce sera non seulement
le service informatique et le ou les centres de calculs qui deviendront
ingérables, mais l'administration elle-même, puisqu'il serait
illusoire d'imaginer qu'elle puisse rester opérationnelle avec des
moyens et des équipes informatiques dont les curs d'applications
se seront effondrés.
- le décalage entre nouveaux besoins d'efficacité liés
à la transformation du monde moderne (globalisation,
dématérialisation,nouvelles formes d'entreprises ...et nouvelles
formes de criminalités, etc.) et le non-renouvellement des métiers
et savoir-faire d'un organisme, à missions inchangées, peut
s'illustrer plus facilement. C'est ainsi qu'un service administratif chargé
de fonctions de contrôle (fiscaux, douaniers, vétérinaires,
de police, etc.) doit pouvoir prendre en compte les réseaux mondiaux,
les nouveaux acteurs utilisant ces réseaux, le raccourcissement dramatique
des délais d'intervention nécessités par la
dématérialisation des procédures et transactions. Pour
cela, il doit disposer non seulement d'outils de travail en réseau
très efficaces, mais d'une véritable nouvelle culture des processus
économiques et administratifs modernes. Or le remplacement d'une partie
des inspecteurs ou vérificateurs classiques par de "cyber-douaniers"
ou de "cyber-policiers" , aptes à exercer ces nouveaux métiers,
ne se fera pas sans d'importants investissements humains et organisationnels.
De tels investissements, sans parler de ceux liés aux infrastructures,
ne seront rentables que s'ils sont appuyés et justifiés par
des études approfondies portant sur le poste de travail et les
fonctions qui s'y exercent, ainsi que sur leurs conséquences
concernant le produit national, les objectifs généraux du service
public, et tous autres éléments quantifiables ou non touchés
par l'activité du service considéré.
Améliorer par des technologies et des hommes convenablement
formés le contrôle des déclarations d'échange
de biens (TVA intracommunautaire), par exemple, peut rapporter aux Etats,
comme à la moralité ambiante, de très grands gains.
Mais qui fera le rapprochement entre coûts et avantages, et comment
le choix sera-t-il porté devant l'opinion et ses représentants
politiques et syndicaux?
Lorsque c'est l'ensemble des entreprises ou des administrations, pour
l'ensemble des personnels, qui est confronté à l'obligation
de travailler en réseau avec des outils modernes, le décalage
entre les anciennes cultures, qui demeurent, et les nouvelles qu'il faudrait
acquérir, est plus difficile à faire apparaître, mesurer
et finalement, combler. Si chaque salarié est connecté à
un réseau, c'est pour que l'organisme qui l'emploie en tire profit.
Il faut donc que le coût de la connexion et du changement induit,
s'ajoutant au coût du salarié lui-même, soit compensé
par un bénéfice au moins équivalent, rapporté
sur une durée d'amortissement, nous l'avons vu, qui est
singulièrement réduite aujourd'hui. Beaucoup d'entreprises
commencent à le comprendre, et n'hésitent plus, après
avoir tenté d'évaluer les coûts et bénéfices
comparés, à changer les affectations et métiers de leurs
personnels, voire malheureusement parfois à les licencier, quand elles
ne leur ont pas trouvé de nouvelles activités rentables. Pour
ce qui concerne les administrations, le fait qu'en général
elles ne licencient pas, ne doit pas servir de prétexte à la
non-évaluation des coûts et bénéfices du passage
à la société de l'information, ainsi qu'aux
restructurations.
Prenons là encore l'exemple d'un ministère qui décide
de connecter, sur 3 ans, à des réseaux locaux et intranets
(internes donc à ce ministère), l'ensemble de ses personnels.
L'effort est méritoire. Mais il supposera, pour être
rentabilisé, un appel aux initiatives de terrain permettant de multiplier
les occasions de travail coopératif rendues possible par cet
investissement, ainsi que par la diffusion de toute une nouvelle culture
liée à ce type de travail et à l'évaluation de
ses résultats. Ceci sera-t-il fait?
Bien plus. Lorsque, comme c'est souvent le cas en France, le même
ministère refuse de donner aux agents accès libre à
l'Internet, au prétexte, apparemment justifié, que cela
coûterait trop cher et pourrait induire trop de "distractions", sur
la base de quels calculs et réflexions stratégiques cette
décision est-elle prise? Quelqu'un n'a-t-il pas essayé de plaider
la cause des agents de terrain, en expliquant qu'au delà de l'intranet,
leur donner libre accès à l'immense richesse des textes et
débats sur l'Internet pourrait augmenter, bien mieux que toute formation
scolastique, leur capacité de se comporter en représentants
de l'Etat informés et réactifs, dans un monde qui change plus
vite que ne le prévoient les circulaires
administratives.
A regard de ces exigences de bonne gestion, ou même de bonne
gouvernance, que font beaucoup de nos administrations, et malheureusement
aussi une grande partie de nos entreprises, en France? D'abord (cela
d'ailleurs a été dit depuis déjà quelques
années, mais sans effets pratiques) l'informatique y est
considéré comme un coût à réduire d'une
année sur l'autre, dans l'absolu, c'est-à-dire indépendamment
de sa rentabilité. L'on compte en général sur la tendance
à la baisse des coûts des matériels et logiciels pour
financer les quelques investissements nouveaux. Lorsque survient un
"imprévu", comme le bogue de l'an 2000 ou le passage à l'euro,
les autres dépenses informatiques risquent de se trouver réduites
d'autant.
L'Internet y est vu un peu plus favorablement, mais pas trop. Disons, pour
être un peu caricatural, que l'Internet est considéré
comme un gadget ou une mode à laquelle il faut sacrifier, parce que
le Premier ministre l'a demandé, mais à laquelle l'on consacrera
le moins de moyens nouveaux possible. Le rapprochement entre les investissements
de l'informatique et ceux de l'Internet, qui pose des problèmes majeurs,
mais complexes à appréhender, ne sera évidemment pas
fait. Ceci veut dire en particulier que la vague d'investissements faits
pour l'Internet se développera en superposition et sans liens avec
la maintenance et le développement éventuel de l'informatique
dite traditionnelle. Les cycles d'amortissement, quant à eux, seront
calculés au petit bonheur, selon des décisions d'ordre politique
tout à fait locales, où le calcul économique aura peu
de choses à voir. La gestion des parcs de matériels et logiciels
de réseaux se fera sans effort de rationalisation.
Mais, plus grave encore, les retours possibles des investissements,
c'est-à-dire les bénéfices à en attendre, et
les mesures à prendre pour obtenir ces bénéfices, ne
sont pas davantage évalués ni gérés. Combien
d'entreprises ou d'administrations ont essayé d'estimer les avantages
comparés d'un passage plus ou moins systématique et rapide
à la société de l'information? Où se trouvent
les calculs rapprochant par exemple le coût de la
généralisation de l'Internet à l'augmentation du confort
des usagers et clients, à la diminution des fraudes ou de la fracture
sociale, à l'élévation du niveau éducatif ou
professionnel de la population? Qui peut dire, en fonction de telles
évaluations, ce que seraient les taux de croissance de l'investissement
matériel et humains les plus appropriés, et les durées
d'amortissement les plus adéquates? Qui peut mesurer la rentabilité
d'un élément de production, qu'il s'agisse d'un simple
micro-ordinateur, ou d'un informaticien,ou d'un utilisateur, afin d'affecter
l'un ou l'autre à l'endroit où il sera le plus utile, après
l'avoir - en ce qui concerne l'homme - convenablement formé,
rémunéré et motivé?
Prenons à nouveau l'exemple d'une quelconque grande administration.
L'essentiel de son budget annuel y prend la forme de dépenses de
personnels, une part non négligeable dudit budget étant
consacrée à des dépenses immobilières et
mobilières classiques. Le pourcentage affecté aux technologies
de l'information y dépasse rarement 5 à 10%, personnels
informaticiens compris. Le budget, par ailleurs, ne comptabilise pas le
patrimoine de l'administration considérée (qu'il s'agisse de
ses immeubles, de ses applications, de ses informations, de ses savoir-faire
et métiers). Il ne tient pas davantage compte de son endettement au
delà des 2 ou 3 prochaines années. En contrepartie, aucun
élément d'évaluation ne permet de mesurer, même
grossièrement, l'apport de l'administration en question à la
collectivité, même lorsque cela est facile à estimer
(par exemple la lutte contre la fraude fiscale ou le nombre de vies humaines
sauvées). La rentabilité des personnels et des investissements
(qui devrait être au moins égal à ce qu'ils coûtent)
n'est pas davantage évaluée.
Il n'est donc pas question dans ces conditions de se prononcer sérieusement
sur l'intérêt éventuel des investissements technologiques,
qu'il s'agisse de dépenses de matériels ou de personnels. Cette
évaluation n'est déjà pas faite lorsqu'il s'agit
d'investissements informatiques simples, liées à des applications
bien définies. Par exemple, nous l'avons dit, améliorer les
moyens de lutte contre la fraude, supposerait quelques investissements
informatiques et organisationnels au sein des services compétents
des administrations et des juridictions, qui seraient très vite amortis
par les recettes et économies obtenues. Le calcul n'est guère
compliqué, la décision à prendre ne serait pas
compliquée non plus, si l'on voulait bien s'engager dans une
démarche économique.
L'évaluation de l'investissement et de sa rentabilité est plus
complexe lorsqu'il s'agit des technologies et des investissements de la
société de l'information, symbolisées par Internet et
le multimédia. Ce sont en effet tous les agents de l'administration,
de tous grades, et pour la plus grande partie de leurs activités,
qui seront touchés - et rendus plus efficaces, donc plus rentables
- par le travail coopératif en réseau, l'accès aux
informations et aux modélisations, l'interactivité avec le
reste de la société. Dans certaines professions comme celles
de l'éducation et de la santé, les implications et les
bénéfices possibles seront encore plus importants. Or il est
malheureusement relativement facile de chiffrer ce que représenterait
l'objectif, par exemple, d'équiper, former et câbler tous les
agents (dépenses que l'on jugera a priori exorbitantes). En contrepartie,
il est difficile de chiffrer tant les résultats attendus de tels
investissements, que le coût, de plus en plus élevé et
dont nul ne se préoccupe, du maintien de procédures manuelles
ou d'équipements obsolètes. La solution de facilité
consistera donc à différer le plus possible l'équipement
et la formation des agents. Les décideurs politiques et
budgétaires devraient refuser cette facilité, mais
l'expérience montre que, pour le moment et sauf exception, ils n'en
font rien.
Ce refus de prendre en compte des calculs économiques indispensables
se révélera malheureusement très vite générateur
de coûts incontournables, qu'il faudra bien le moment venu accepter
dans toute leur ampleur, faute d'avoir su les prévoir. Si d'autres
administrations, si les entreprises et si la société toute
entière se convertissent en quelques années à la
société de l'information, ceux qui auront refusé de
faire l'effort nécessaire se trouveront obligés de s'adapter
en catastrophe et de façon chaotique, sauf à disparaître
purement et simplement. Le choix n'est donc pas entre le maintien de l'existant
et le passage à la société de l'information. Il est
entre des méthodes plus ou moins efficaces et intelligentes de passage
à la société de l'information. Pour trancher entre ces
méthodes, il faut se résoudre à des calculs de flux,
des modélisations et des refontes plus ou moins approfondies de
méthodes, dont l'on avait cru pouvoir se passer jusqu'à ce
jour.
oOo
Il n'est évidemment pas possible, à ce stade, d'apporter ici
le moindre début de réponse aux questions posées. Dans
l'esprit de l'Internet, il faudrait en fait ouvrir des discussions en forum,
appuyées par des exemples précis. A la suite de quoi, des
études convenablement ciblées et suivies pourraient être
entreprises, sous la responsabilité d'un organisme situé assez
haut dans la hiérarchie politique ou administrative pour être
pris au sérieux par tous.
Le Comité central d'enquête sur le coût et le rendement
des services publics est-il, ou pourrait-il être, l'un de ces
organismes?
http://www.admiroutes.asso.fr/action/theme/internet/cce.htm