Passage à l'euro L'heure de vérité

P. LOMBARD , D. PINSKY ET F. LAUNAY

Informatiques Magazine n° 30, 1er juin 1997, p. 26 et suivantes

Article publié avec l'aimable autorisation de Informatiques Magazine.

L'excellent document de Informatique Magazine  pose des questions judicieuses, auxquelles Admiroutes fera écho dans un prochain article.

L'échéance de l'an 2000 combinée à celle de l'euro en 2002 sont un vrai casse-tête pour tous les informaticiens.Il faudra pourtant bien passer ce cap! Calendrier explosif, cauchemar de banquier, opération casse-cou : aucune expression n'est trop forte pour qualifier l'adoption de l'euro, la monnaie unique qui entrera en vigueur au sein de l 'union européenne le 1er janvier 2002.

Pour le responsable du système d'information, cette harmonisation des devises, loin de simplifier son travail, risque de se transformer en véritable casse-tête. Pourquoi cela ? On peut énoncer quatre raisons.

Premièrement, le passage à l'euro vient malencontreusement se combiner à celui du passage à l'an 2000. Transportons-nous un instant en 2002 et imaginons que la direction générale des impôts exige de faire rétroexécuter la comptabilité d'une entreprise sur trois ans, comme elle est en droit de la faire dans le cadre du contrôle fiscal des comptabilités informatisées. Quel système de comptabilité, qui fonctionnera à cette date avec des euros, sera alors assez rusé pour retraiter les données de 1999 alors exprimées en francs lorsque le système d'exploitation aura été modifié pour passer l'an 2000 ? Vraisemblablement aucun.

Deuxième source d'inquiétude : alors que le passage à l'an 2000 apparaît comme un problème technique pur - après tout, il ne s'agit que de corriger un bug, ironisent certains observateurs - l'adoption de l'euro revêt des aspects stratégiques pour l'entreprise. Un spécialiste de la vente par correspondance, par exemple, devra décider rapidement la date à laquelle ses catalogues comporteront des prix en euros. Pendant la période transitoire (du 1er janvier au 1er juillet 2002) où deux monnaies seront officiellement utilisées dans les pays de l'Union européenne, un détaillant de carburant affichera-t-il le prix de ses produits dans ces deux monnaies ? Les supermarchés devront-ils être équipés de deux tiroirs-caisses ? À l'évidence, ce type de décision revient à la direction générale de l'entreprise.

Troisième volet d'incertitudes pour les informaticiens : le sort des systèmes d'informations dépendra de décisions administratives sur lesquelles ils n'auront aucune prise. Un exemple parmi d'autres : dans quelle mesure le ministère de la rue de Bercy va-t-il autoriser les arrondis lors des conversions d'une monnaie à l'autre au sein de la comptabilité ? Quand le ministère de la Justice modifiera-t-il l'article 16 du code du Commerce pour autoriser la tenue de la comptabilité en euros ? L'euro ne concerne pas que l'Europe .

Enfin, quatrième niche d'interrogations : le passage à l'euro dépasse très largement le cadre des nations européennes. Même pour régler le moindre des détails. Ne serait-ce que pour décider où se situera le signe euro sur les claviers d'ordinateurs, il faudrait que l'ISO (l'organisme international de normalisation) se réunisse. Il s'agit là d'une simple procédure administrative. En revanche, bien des entreprises américaines opérant en Europe commencent à appréhender l'étendue du problème euro et ne le trouvent pas précisément à leur goût. Les investissements à effectuer dans le passage à l'an 2000 leur suffisaient largement. La combinaison des deux évoquent pour eux des images inquiétantes. Telle celle de ce responsable de la Citibank qui déclarait récemment au Wall Street Journal : " C'est comme si l'on opérait un patient à coeur ouvert en même temps qu'on lui fait subir une opération du cerveau. " Les chances de survie semblent en effet limitées.

Au cours de l'automne dernier, les consultants du Gartner Group résumaient ainsi la situation : " Le recouvrement du passage à l'an 2000 et de l'adoption de l'euro constitue un désastre potentiel pour l'industrie informatique européenne. La capacité de services disponible au plan mondial est déjà insuffisante pour satisfaire la demande de sous-traitance et de contrats de programmation pour l'an 2000. Nous nous attendons à ce que les prix montent et à ce que la qualité du service baisse à mesure que l'on s'approche de l'an 2000. Les prix pourraient doubler en 1998 et augmenter encore en 1999. "

Un discours pas vraiment rassurant ! Face à cela, comment l'informatique d'entreprise peut-elle réagir ? En s'informant, s'organisant et... en limitant ses responsabilités. " Il faut aller à la pêche aux informations, lance Vincent Balouet, du Cigref. Personne ne recevra la gamme opératoire du passage à l'euro. " Quelques organismes commencent à baliser la voie de l'informatique vers la monnaie unique. Le Cigref lui-même tout d'abord (Club informatique des grandes entreprises françaises) dont les groupes de travail portent sur trois domaines : la gestioncommerciale, la gestion des ressources humaines, la comptabilité-finance. L'Amue (l'Association pour l'union monétaire de l'Europe) ensuite (voir notre encadré Pour en savoir plus).

La mission Euro enfin, associée au Syntec (la chambre syndicale des SSII), fournit un mode opératoire assez détaillé de la démarche à suivre pour organiser le passage à l'euro. Objectif de cette démarche :une étude d'impact en trois volets. Le premier concerne le diagnostic qui étudiera le contexte fonctionnel de chaque application et son environnement d'organisation, caractérisés par les flux d'information, les règles de gestion, les contraintes réglementaires et les échanges périodiques avec d'autres systèmes d'information internes ou externes. On aboutit ici à une cartographie fonctionnelle des systèmes d'information. Le diagnostic technique, lui, recense avec précision les composants de chaque programme (code source, langages, progiciels, volumétrie, documentation, etc.) et repère systématiquement les données financières et les traitements associés, en analysant leur comportement potentiel sous l'effet du passage à l'euro. On aboutit alors à une cartographie technique des systèmes d'information. Enfin, les scénarios devront présenter et argumenter auprès des décideurs les diagnostics fonctionnels et techniques, et proposer des stratégies multiples d'évolution (conversion, réécriture, recours à un progiciel...) en tenant compte des contraintes fortes de calendrier, de ressources humaines disponibles, de moyens matériels et de coûts financiers.

Voilà un exemple d'organisation interne à mettre en place pour effectuer le passage à l'euro. Il faudra de plus que le service informatique de l'entreprise exige des mises à jour de la part de ses fournisseurs de logiciels. Les grands éditeurs devront s'adapter " Les grands utilisateurs de progiciels n'auront pas de souci à se faire : les grands éditeurs sont obligés de suivre et ils suivront, analyse Pascal Brochard, chef du département systèmes d'information des Ciments français. En revanche, le créneau à attaquer aujourd'hui est celui des PME : les petits progiciels de comptabilité, de type Saari, ne pourront pas s'adapter. "

Roland Picchiotino, directeur des systèmes d'information de la filiale française de Wyeth Lederle, une société pharmaceutique américaine qui emploie 1 000 personnes en France, exprime encore plus clairement son attente vis-à-vis des éditeurs : " On attend de nos fournisseurs qu'ils assurent la transition. Le nôtre, JD Edwards, a déjà constitué un groupe interne dont la responsabilité est de fournir une réponse. Mettre en place le passage à l'euro est simplement une fonctionnalité de plus sur un module existant. Mais il va falloir constituer un groupe de travail avec les utilisateurs afin de paramétrer et adapter ce progiciel aux besoins de l'entreprise. " Il faudra encore que le responsable informatique exige des prises de décisions et surtout limite sa responsabilité en simplifiant les problèmes qu'il aura à résoudre. "

L'informatique ne doit pas promettre de supporter l'euro à telle date ", conseille Daniel Lebourhis, du Meta Group. Elle doit passer des accords avec les utilisateurs et ne débloquer les ressources nécessaires qu'en fonction de ce qu'on luidira de faire. "

Il faudra enfin que l'administration fournisse en temps et en heure les directives nécessaires. Bien organisé au plan interne, le DSI de Wyeth Lederle émet des doutes sur ce point. " Aujourd'hui, nous nous posons beaucoup de questions, reconnaît Roland Picchiotino. Si l'euro est considéré tout simplement comme une devise comme une autre, a priori son adoption ne posera pas de grands problèmes : étant filiale d'une multinationale, nous avons déjà l'habitude d'une comptabilité multidevise. Mais est-ce que nous serons obligés de sortir du cadre de la comptabilité française ?Quelles déclarations devrons-nous remplir ? Serons-nous obligés de produire une nouvelle couche de reporting pour les autorités fiscales au niveau européen ? Et quels pays feront partie du cadre de l'euro ? Comment gérer cette étape de transition entre 1999 et 2002 ? "

Des décisions administratives sont donc très attendues par les responsables informatiques. Il leur reste à espérer que les recommandations du rapport Simon-Creyssel, rendu à la direction du Trésor fin mars, soient rapidement suivie d'effets. En particulier, celle qui conseille que l'article 16 du code du Commerce soit modifié avant la fin 1998 ou celle qui préconise que " les déclarations fiscales devraient continuer à être établies en francs jusqu'en 2002, mais si nécessaire, par simple conversion des états de synthèse en euros. "

Les entreprises françaises ont-elles entamé leur longue marche vers l'euro ? Les banques ont été les premières à s'y intéresser. " Au Crédit agricole, on procède au passage à l'euro en deux étapes : d'abord la banque de gros puis la banque de détail, explique Pierre Pallier, membre de la mission monnaie unique à la Caisse nationale du Crédit agricole. Le basculement des systèmes qui gèrent la banque de gros en est au niveau des spécifications. Pour la banque de détail, il s'agit d'abord de trouver une solution de transition (1999-2002), compte tenu des investissements nécessaires pour modifier tout le système. Les comptes individuels et entreprises sont gérés sur un même grand système. Mais seules quelques dizaines de milliers d'entreprises auront besoin de passer à l'euro plus vite que les particuliers. Donc, nous menons actuellement une réflexion pour trouver la solution la moins chère.

" Hormis les secteurs financiers et bancaires, les entreprises semblent moins avancées. " Les DSI réalisent actuellement la cartographie de leurs applicatifs, résume Claire Chaumet-Lopez d'Orgaconseil. Les grands groupes attendent les informations des banques et des experts comptables. Il serait bon que leur stratégie soit claire à la fin de 1997. S'ils attendent trop, ils risquent de manquer de ressources de main d'oeuvre. " Voilà bien ce qui inquiètent les SSII : les entreprises françaises ne se bousculent pas pour faire appel à leurs services. Pourtant, le marché du passage à l'euro semble pharamineux: sur le plan global européen, le Gartner Group estime à 100 milliards de dollars le coût de l'harmonisation de la monnaie.

En France, pour le seul secteur bancaire, l'Association française des banques l'estime à 20 milliards de francs (50 % consacrés à la modification des systèmes d'information et 50% à l'information interne et celle des clients. "Les affaires concernant l'euro et l'an 2000 ont eu une incidence encore très marginale sur le chiffre d'affaires des SSII en 1996, précise Éric Hayat, président de Syntec Informatique. Les premiers mois de 1997 n'ont toujours pas enregistré de décollage significatif d'où de sérieuses interrogations sur la planification de la charge de travail d'ici au 1er janvier 2000 et au 1er janvier 2002." Le consultant Daniel Lebourhis tempère ce constat : "Oui, la France est en retard par rapport aux États-Unis sur les projets de l'an 2000. En revanche, sur les projets de l'euro, les entreprises françaises ne peuvent pas être plus avancées qu'elles ne le sont : elles ne possèdent pas toutes les spécifications. " Il devient urgent qu'on les leur fournisse!

Comment négocier avec son fournisseur ? "Combien tout cela va-t-il coûter et surtout qui va payer ? " Lorsqu'il envisage le délicat problème du passage à l'euro, tout responsable informatique se pose inévitablement cette question. En effet, à la différence du passage à l'an 2000, l'arrivée de l'euro n'était guère prévisible. Toutes les incertitudes quant aux modalités de l'opération ne sont d'ailleurs pas encore levées. Il semble évident que les utilisateurs devront mettre la main à la poche. Même ceux qui auront acheté des progiciels. " L'an 2000 pouvait être assimilé à un bug. Mais pas le passage à l'euro ", soutient Alain Chalard responsable de l'offre concernant le passage à l'euro au sein de la SSII Sopra.

La prudence, comme celle dont font preuve les juristes, est donc de rigueur pour les utilisateurs. " La première règle consiste à regarder consciencieusement le contrat, mais également toutes les documentations techniques, ainsi que les documentations commerciales ou marketing qui se doivent d'apporter une information exacte ", explique l'avocat Olivier Itéanu. Il revient, en revanche, aux éditeurs de préparer rapidement de nouvelles versions de leurs produits. Mais, reste à savoir pour quelle date exactement ? Chez Sopra, on promet ainsi, pour le début de 1999, les nouvelles versions des progiciels bancaires, comprenant l'adaptation des comptabilités clients. " En revanche, nous avons peu travaillé sur les outils de gestion des ressources humaines et de paye destinés aux entreprises. Les besoins du marché ne sont pas encore définis à l'heure actuelle ", reconnaît Alain Chalard. La rapidité de réaction des éditeurs dépendra de la pression que feront peser sur eux les utilisateurs. Dans tous les cas, ces nouvelles versions seront payantes, " car elles présenteront de nouvelles fonctions ", explique-t-on chez Sopra. Dans le cas d'un développement spécifique, la responsabilité est déportée sur l'utilisateur. " L'utilisateur a dû s'intéresser à la pérennité du produit. Il garde ainsi le code source ou possède le moyen d'y avoir accès ", explique Olivier Itéanu.

Pour en savoir plus -

CONSÉQUENCES DE LA MONNAIE UNIQUE SUR LES ENTREPRISES Rapport de synthèse du groupe de travail Simon-Creyssel, mars 1997, diffusé par l'Association française des établissements de crédit et des entreprises d'investissement (Afecei), 36, rue Taitbout, 75009 Paris. Tél. : 01 48 01 88 88, fax : 01 48 24 13 31.

- LE PASSAGE À L'EURO : QUESTIONS INFORMATIQUES Édité par la Mission euro du ministère de l'Économie et des Finances, janvier 1997. Mission euro : 139, rue de Bercy, 75572 Paris Cedex 12. Tél. : 01 40 24 79 80 ou 65, fax : 01 53 18 97 55. Plaquette sur la démarche globale à adopter pour rendre compatible un système d'information avec l'euro, réalisée avec le Syntec Informatique.

EURO : PRÉPARATION PRATIQUE DES ENTREPRISES Association pour l'union monétaire de l'Europe (Amue), 26, rue de la Pépinière, 75008 Paris. Tél.: 01 44 70 60 30. Cette plaquette répertorie les bonnes questions quant au passage à l'euro (mise à jour pour les PME prévue pour juin 1997).

En ligne -THE HOURGLASS, site commercial proposant beaucoup d'informations pour un abonnement de 900 euros. http://www.thehourglass.com - CCF, site fournissant des informations, des repères et bien entendu la position du CCF. http://www.ccf.fr/euro/ - Europa, serveur de l'Union européenne, donne des informations sur les institutions, l'actualité et permet de retrouver avec un moteur de recherche tout ce qui concerne l'Union monétaire en particulier. http://europa.eu.int/index-fr.htm -SOURCE D'EUROPE, serveur du GIE fondé par le gouvernement français et la Communauté européenne, présentant les services et les outils disponibles au siège du GIE à Paris-La Défense mais ne fournissant pas d'informations en ligne. Paradoxal ! http://www.france.diplomatie.fr/frmonde/sources/sommaire.html >EUROPAGES, l'annuaire européen des affaires : un important document décrivant la situation des différents pays d'Europe face à la monnaie unique. http://www.europages.com/business-info-fr.html#0