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La Monnaie UniqueContribution à la réflexionpar Nicolas ULLMO - Novembre 1996 |
Avec l'arrivée de l'échéance de 1999, la monnaie unique devient un sujet de plus en plus important pour l'ensemble du monde financier européen. Rappelons que la décision des membres de l'Union Européenne qui participeront à la monnaie unique sera prise début 1998, de telle sorte que les comptes de l'année 1997 des nations candidates soient définitivement publiés à ce moment. Au premier janvier 1999, les taux de conversion des monnaies des pays participant seront définitivement fixées. L'ensemble des marchés monétaires et de change migreront vers l'Euro. Les nouveaux titres de dette publique (Titres négociables) seront émis en Euro. Ce n'est qu'en Janvier 2002 que les monnaies nationales disparaîtront définitivement et que les particuliers devront s'habituer à payer tous leurs achats avec une monnaie qui vaudra environ 6,35 Francs.
Dans l'état actuel, les pays qui participeront le plus probablement à la monnaie unique dès 1999 sont la RFA, la France, les Pays Bas, la Belgique, le Luxembourg, l'Irlande, l'Autriche et la Finlande. Les autres pays se répartissent entre pays pouvant ne pas participer ("Opt out" : Royaume Uni, Danemark) ou pays trop éloignés des critères de convergence. Cependant, il faut noter que les accords de Maastricht stipulent que pour ces derniers, la situation sera revue tous les 2 ans. Une non éligibilité en 1998 sera donc revue en 2000. Des pays comme l'Italie, l'Espagne ou le Portugal peuvent donc envisager une conversion directe vers l'Euro pour l'échéance de Janvier 2002. Il pourrait en être de même pour l'Angleterre si elle accepte d'ici là de se conformer aux critères de convergence pour les monnaies non participantes à la première phase. Par contre, en l'état actuel de préparation des systèmes de place anglais et danois, il apparaît que les banques de ces pays estiment ne plus pouvoir s'adapter à temps si leur gouvernement décidait de participer à la monnaie unique dès 1999.
Un projet dominé par les incertitudes
La monnaie unique implique une accélération dans quatre axes différents pour nos entreprises :
De nombreuses incertitudes demeurent. Elles concernent
Ainsi, le traité stipule que la valeur de l'Euro coïncide avec la valeur externe de l'ECU panier. L'impression dominante est donc que ces taux seront rendus publics le dernier jour ouvrable de 1998. Cependant, la commission européenne fait remarquer que cette égalité concerne la valeur théorique (ou officielle) de l'ECU panier telle qu'elle est calculée et publiée chaque jour en début d'après midi par la commission de Bruxelles à partir des taux de change officiels contre dollars des monnaies composantes, tels que notifiés le même jour par les banques centrales nationales. Ce taux officiel ne coïncide pas exactement avec la valeur cotée de l'ECU sur les marchés des changes (avec une décote de l'ordre de 2% à la fin 1995). De plus, l'approche de l'échéance risque d'entraîner des mouvements spéculatifs majeurs qu'il faut pouvoir contrôler. On pourrait envisager de retenir des valeurs moyennes de marché sur une certaine période (par exemple Décembre 1998) pour éviter l'effet des mouvements de dernière heure. De son coté, la Banque de France milite pour l'utilisation des cours pivot de l'ECU, et certaines banques soutiendraient plutôt le choix de 6,25 ou 6,40 Francs par Euro pour des raisons de commodité de calcul (625 = 54 et 64 = 26).
De même, les marchés boursiers peuvent migrer à n'importe quel moment entre 1999 et 2002. La France s'engage actuellement vers une migration dès 1999. L'Allemagne ne migrerait qu'au dernier moment car elle n'a pas totalement dématérialisé ses titres (Ce sujet est encore à l'étude). De même il n'est pas obligatoire de convertir en Euro les titres existants de la dette publique au premier Janvier 1999. A priori, la France effectuera une telle opération vu la pratique actuelle d'émission sur des lignes existantes.
Enfin, on a souvent soulevé le problème des instruments de la politique monétaire. Chaque pays utilise des instruments différents et une harmonisation s'impose.
Il existe au autre champ d'incertitude, lié à la probable convergence des pratiques bancaires en Europe. En effet, la création d'un marché financier en Euro se traduira par une demande de plus en plus forte pour des produits bancaires similaires dans chaque pays. De ce fait, produit par produit, il sera nécessaire de remettre à plat les modes de calcul d'intérêt (360/365 jours, précomptés, postcomptés, ...), de calcul de commission, voire les constituants de chaque offre.
Une telle convergence se fera progressivement. En particulier, elle devra se faire en respectant les réglementations nationales, essentiellement les réglementations de protection du consommateur, dont la convergence n'est pas prévue à court terme. De plus, certains sujets relèvent de cultures nationales fortes pour lesquelles on ne peut espérer une convergence à court, voire moyen terme. Ainsi, les pays d'Europe du Nord, Allemagne en tête, utilisent largement le liquide pour effectuer leurs paiements, et acceptent facilement la facturation des services. L'Europe du Sud, et principalement la France et la Grande Bretagne utilisent plus largement les instruments de paiements dématérialisés et acceptent plus difficilement la facturation des services.
Dernier sujet d'incertitude, l'arrivée de l'Euro peut être la cause d'une évolution forte de l'environnement concurrentiel bancaire. L'opinion largement admise est que les entreprises demanderont de plus en plus de services en Euro. Pour cela elles se tourneront vers leur pool bancaire, et tendront à concentrer leurs opérations sur les banques offrant les meilleurs services. Le champs des opportunités de service s'avère à l'étude très vaste, et dépendant :
De son coté, l'administration publique n'est pas moins touchée que le monde bancaire. En première analyse, il sera nécessaire de faire évoluer son fonctionnement sur les sujets suivants :
Cette situation met l'administration en situation de gérer un grand projet de changement, à l'instar de ce que font actuellement les banques.
Enfin, mais à des degrés moindres, les secteurs de l'assurance et les grandes entreprises devront engager une réflexion globale sur leurs paiements, leurs refinancements, leur tarification et l'affichage des tarifs, leurs contrats et les processus transnationaux.
Une migration en trois étapes
Si l'on regarde plus en détail les impacts de la monnaie unique sur les organisations bancaires, trois étapes bien distinctes apparaissent.
Les Banques, administrations publiques et entreprises exportatrices devront donc, durant la période intermédiaire, pouvoir gérer deux devises, le Franc et l'Euro. Un tel fonctionnement va obliger tous ces organismes à revoir très largement leurs produits et processus.
De plus, l'une des questions majeures durant cette période intermédiaire est "La Porosité", c'est-à-dire l'utilisation de l'Euro par les acteurs non bancaires dans leurs opérations quotidienne. Les accords de Madrid ont stipulé que l'Euro sera dès 1999 une monnaie à part entière. De ce fait, l'offre de nouveaux services en Euro ne relèvera que de l'initiative des offreurs de service
Après avoir cerné les coûts, ...
Face à cette échéance, la première tâche consiste à faire une estimation grossière des moyens à mettre en oeuvre face à l'Euro. les banques Européennes, qui ont été les premières à faire un tel exercice en sont arrivé à une estimation moyenne de 3% de leurs frais généraux pendant 5 ans, soit typiquement 1,5 milliards au total. Ce coût se répartit par tiers entre informatique, gestion administrative, et formation/communication. Cela peut donc représenter une à deux années de résultats de la banque.
... réaliser l'étude d'impact détaillé
L'étape suivante consiste à déterminer de façon fine les projets à lancer, les résultats attendus de chaque projet, et la planification de ces projets. A l'heure actuelle (été 96) seules les plus grandes banques Françaises, Allemandes et Belges ont largement avancé cette phase. Les administrations ont entamé leur réflexion, mais de manière très variable suivant l'administration concernée.
Cette étude d'impact détaillé est l'analyse des conséquences de la monnaie unique pour chaque produit, processus, système d'information ou organisation. Le résultat est un inventaire exhaustif, précisant ce qui devra changer, dans quel but, le délai de modification et les moyens qui seront employés pour effectuer ce changement. Une méthodologie forte est nécessaire pour réussir cette étude d'impact. En effet, la complexité du sujet impose une forte décentralisation de l'analyse dans des groupes de travail par métier. Le risque est donc que les groupes :
Par ailleurs, il est essentiel de faire travailler en parallèle les groupes métiers et les équipes informatiques. Par exemple, ces dernières peuvent dans un premier temps se concentrer sur les solutions techniques communes aux divers problèmes connus, et sur les impacts mécaniques répertoriés sur leurs systèmes d'informations. Les groupes métiers et informatiques abordent donc les mêmes sujets, mais avec des angles de vue différents. Toute la difficulté est de mettre en place une communication permanente entre ces groupes de travail. Il faut noter que la synthèse de ces visions par métier et de l'informatique peut être un bon moyen de contrôler l'exhaustivité des analyses effectuées.
Un projet de migration d'une grande complexité
L'étude d'impact terminée, il est alors nécessaire de monter les projets en commençant par les plus urgents et par les projets transversaux. Une structure de projet doit coordonner et superviser l'ensemble du processus. Les compétences nécessaires à la conduite d'un tel projet sont des compétences d'intégration de système ainsi que de gestion du changement. Il sera nécessaire de définir des organisations de projet avec pragmatisme, certaines évolutions ne nécessitant qu'une maintenance informatique courante, tandis que d'autres nécessiteront des groupes projets mariant étroitement utilisateurs, organisateurs, maître d'ouvrage, maître d'oeuvre et tous ceux participant à la réalisation.
La transformation de l'informatique ne pourra se faire de manière automatique à l'instar de la problématique de l'an 2000. Les outils automatiques ne permettent qu'une assistance ponctuelles telle que la cartographie des applications mal maîtrisées ou la duplication de certains champs monnaie si cette solution a priori luxueuse était choisie. En pratique, la transformation sera de type classique, avec un fort travail d'analyse fonctionnelle en amont.
Le chantier du siècle ?
En conclusion, la gestion du passage à la monnaie unique est un chantier majeur tant pour les banques que l'administration. Les sociétés d'assurance et plus largement les grandes entreprises devront aussi aborder ce sujet sur l'angle de leur métier, mais seront probablement moins profondément touchées.
L'expérience des banques montre qu'une méthode rigoureuse est la condition impérative de succès. Tous les métiers sont concernés et seule une étroite coordination peut permettre d'éviter un processus divergent et non maîtrisé.
Enfin, la grande caractéristique de l'introduction de l'Euro est qu'il impose de faire évoluer l'ensemble du métier des banques, entreprises et administrations. Une telle évolution ne sera pas gérée par des recettes ou par des outils automatiques. Seule une vraie réflexion sur les métiers permettra de gérer avec efficacité la transition vers l'Euro.