Le collège et Internet. Rêvons un peu.

4 pages par Jean-Paul Baquiast

28-1-1999

Profitons de cet article pour faire un lien sur deux sites intéressant la formation sur Internet, signalés par Le Monde Interactif du 27 janvier:
www.cryo-networks.com : espace virtuel de formation
www.preau.asso.fr  association pour la promotion des technologies dans l'enseignement

La fin de l'année 1998 et le début de 1999 voient le ministre français de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche engagé dans trois programmes de modernisation, le secondaire, le primaire (Ecole du XXIe siècle) et le supérieur (réforme du CNRS et de la recherche, harmonisation européenne des diplômes, etc.). Ceci se fait, si l'on en croit les médias, sur fond de polémique avec les syndicats d'enseignants et de chercheurs, mais surtout sur fond de violence urbaine et scolaire, et plus généralement de chômage persistant des jeunes, qu'ils soient ou non diplômés.

Les problèmes évoqués sont très complexes. Par ailleurs, chacun s'est fait une idée des solutions qu'il faudrait adopter. Nous ne pouvons pas ici en tenter, même sommairement, la synthèse. Proposons nous plutôt, dans la logique d'Admiroutes, de replacer (d'immerger) les questions de l'éducation-formation dans la perspective de la société de l'information, et des perspectives que celle-ci ouvre aux services publics. Ceci nous conduira à prendre un certain recul par rapport aux problèmes immédiats de l'éducation nationale, mais nous pensons que ce recul est indispensable pour envisager des réponses à la hauteur , tant des difficultés actuelles que des gains futurs.

Nous avons évoqué en introduction la violence urbaine et scolaire et le chômage persistant des jeunes. Ce n'est pas pour céder à la mode, mais parce que ces phénomènes sont révélateurs de sociétés en transition, où les nouvelles valeurs ajoutées et emplois de la société de l'information n'ont pas encore remplacé ceux de la société industrielle ancienne. Le service public de l'éducation ne doit donc pas considérer qu'il s'agit de phénomènes marginaux, dont la France profonde - et les beaux quartiers - pourraient rester à l'écart. Tous les enseignants seront ou sont déjà confrontés à ces situations. Ce n'est pas par un retour aux valeurs, habitudes et conforts de l'éducation nationale d'antan, qu'ils feront face. Mais c'est au contraire en facilitant  et accélérant l'arrivée de la société de l'information, porteuse nous l'avons dit de nouveaux métiers et de nouvelles valeurs, qu'ils apporteront aux jeunes des contenus de savoir et de savoir-faire capables de les intéresser. Au delà des enseignants, c'est la société toute entière, et en tous cas l'ensemble des services publics, qui doit se mobiliser pour que l'apprentissage des outils et contenus de la société de l'information se fasse dans de bonnes conditions à l'école, et que cet apprentissage  trouve une suite immédiate dans la vie professionnelle et  les activités culturelles du jeune adulte.

Présentons la question d'une façon volontairement schématique, en nous plaçant dans le perspective des problèmes qui se posent à un  collège en zone d'éducation prioritaire d'une banlieue urbaine,  l'un de ceux auxquels les télévisions et journaux consacrent presque quotidiennement maintenant des reportages. Décidons - arbitrairement qu'un tel collège est représentatif, non seulement de tous les autres, mais de la situation de l'éducation, tant dans le primaire que dans le supérieur.

Il faut faire un certain nombre de constatations. Les nier ne supprimera pas les réalités, mais servira seulement à retarder les mutations nécessaires du service public:

- un pourcentage plus ou moins important des élèves est d'origine immigrée ou, en tous cas, très loin de maîtriser la langue, les réflexes sociaux (la politesse), la culture des milieux aisés à qui traditionnellement l'enseignement était destiné. Il ne sert donc pas à grand chose de vouloir leur apprendre d'emblée les lettres classiques et autres matières qui figurent encore dans les programmes officiels. Le rejet est immédiat et durable.

- un pourcentage plus ou moins important des enseignants est débutant, ou n'a pas pris pleinement conscience des difficultés nouvelles du métier. Ils ne trouvent de secours, ni dans ce qu'ils ont appris, ni dans les hiérarchies et tutelles lointaines (le ministère, le rectorat, etc.). Par contre, et ceci est essentiel, l'expérience montre que, établissement par établissement, apparaissent des communautés de professeurs qui ne lâchent pas prise, refusent l'affrontement violence contre violence, et imaginent des solutions nouvelles, souvent bricolées, pour continuer à faire tourner la machine à intégrer et à former qu'est le collège, autour d'un chef courageux et imaginatif.

- or, contrairement aux enseignements traditionnels souvent rejetés, les micros-ordinateur, le multimédia, Internet , quand l'établissement en dispose, sont généralement compris et pris en mains par les  élèves, jeunes  et souvent très jeunes, qui  sont les plus étrangers à la scolarisation classique. L'enseignant qui en facilite l'appropriation retrouve prestige et respect. S'il a travaillé la question, il peut espérer réintroduire  par ce biais une partie des contenus d'enseignements "classiques" figurant au programme. Il doit aussi orienter son action pédagogique vers la découverte des nouveaux contenus dont l'Internet mondial est infiniment riche.

- mais ce faisant le cyber-enseignant (appelons-le de cette façon) sera livré à lui-même. Aucun manuel, aucune expérience pédagogique officielle n'existe encore pour l'aider. De cette carence peut découler un bien. Obligé à inventer, et à se rapprocher de collègues également innovants, il contribuera, loin des idées reçues , à fonder les bases de la nouvelle culture dont le pays a besoin. Dans les établissements où se sont créées des communautés de professeurs anciens et jeunes décidés à se soutenir les uns les autres, et à réinventer le métier, les TIC fourniront le socle sur lequel reconstruire  une pédagogie collective dévastée.

- les technologies de la société de l'information ont un autre avantage. Non seulement elles parlent aux jeunes a-culturés un langage qu'ils comprennent, mais  elles peuvent servir de ciment pour ressouder le lien familial et social. Comme en Finlande, où les élèves sont chargés, très officiellement par le ministère, de former aux TIC leurs parents et l'entourage de ces derniers, l'on pourrait concevoir que le collège français charge enseignants et élèves de former les adultes du quartier à l'emploi desdites technologies. Il ne faudrait pas  organiser cette formation de façon scolaire, mais s'en servir pour donner aux différentes formes d'expression et personnalités du quartier ou de la ville la possibilité de créer à leur tour des contenus culturels puis professionnels.

- on voit l'avantage d'un débordement de l'école dans le quartier, attitude à l'opposé de celle tendant à faire de l'école une forteresse assiégée par les débordements du quartier. Le principal handicap de l'école aujourd'hui , aux yeux de beaucoup d'élèves, même non issus de milieux dits défavorisés, est de déboucher directement sur le chômage, ainsi que sur la drogue et la violence qui l'accompagnent souvent. Apprendre aux jeunes, et à leur entourage social, l'utilisation de nouveaux outils, peut conduire progressivement à générer  localement de nouveaux besoins, qui créeront à leur tour de nouvelles occupations, voire de nouveaux métiers, en amont et en aval de l'école. Il faudrait pour ce faire que l'enseignant puisse s'appuyer sur d'autres travailleurs sociaux, ainsi que sur des emplois-jeunes convenablement formés, pour contribuer à faire émerger, dans le quartier ou la ville, de véritables amorces d'activités économiques, puis ultérieurement de petites entreprises innovantes locales. Beaucoup d'anciens élèves pourraient à leur tour postuler ces emplois-jeunes, de façon à préciser la continuité école-milieu extérieur.

Le schéma ainsi proposé ( dont nous ne nous dissimulons pas le caractère simpliste, mais il faut être sans nuances pour être compris quand il s'agit de l'éducation nationale) ne serait viable que si de nombreuses conditions se trouvaient réunies. Celles-ci iraient directement à l'encontre des convictions et habitudes d'un certain nombre d'enseignants, parents d'élèves et élèves plus traditionalistes. Elles bousculeraient également les façons de penser et de gérer du ministère de l'éducation nationale, notamment au niveau des directions de l'administration centrale. Elles pourraient cependant être expérimentées localement avec la bénédiction des Pouvoirs Publics, si ceux-ci voulaient vraiment tirer partie des opportunités de la société de l'information.

Quelles seraient ces conditions?

- il faudrait d'abord équiper très complètement de matériels et logiciels multimédia, ainsi que de réseaux locaux et de connexions, l'ensemble des établissements et classes concernés. Rappelons que leur prix va diminuer drastiquement dans les prochains mois. Cet équipement serait à la charge des collectivités locales, mais la perspective des contrats de plan Etat-Région devrait faciliter les financements. En cas de bon usage, les collectivités en tireraient des retours sur investissement non négligeables, grâce à l'amélioration du climat social et scolaire en découlant. Il faudrait cependant accepter un certain taux de destructions, vols, etc., tout au moins tant que la nouvelle culture du réseau et de la mutualisation n'aurait pas porté ses fruits.

- il faudrait accepter par ailleurs des dérogations au principe consistant à donner à tous les élèves, sur l'ensemble du territoire, des enseignements identiques, sanctionnés par des épreuves elles-mêmes identiques. Dans les cas difficiles, ce serait aux communautés d'enseignants, d'élèves et de parents de définir les contenus et les modalités de l'enseignement, ainsi que les sanctions de celle-ci. Des harmonisations expérimentales et temporaires de diplômes seraient prévues. Un contrat global donnerait à la communauté pédagogique les libertés nécessaires. Une tutelle très générale serait cependant maintenue, pour éviter les dérives, ainsi qu'une évaluation a posteriori par l'inspection générale. D'une façon générale, le ministère, plutôt que se méfier des enseignants en les encadrant de règles strictes, s'efforcerait plutôt en ce cas de leur faire confiance, en donnant la portée souhaitable aux expériences réussies. Il va de soi que tout ceci devrait relever du volontariat. Les enseignants réfractaires à la société de l'information devraient pouvoir continuer, même dans un collège innovant au sens décrit ci-dessus, à travailler plus classiquement.

- les autres services de l'Etat et des collectivités locales recevraient mission d'aider les collèges expérimentaux, en coopérant avec eux (c'est-à-dire avec enseignants, élèves et parents) à la réussite commune. Ils seraient ainsi appelés à enrichir les enseignements par des contributions théoriques et pratiques mis gratuitement à la disposition du collège, en utilisant pour ce faire la solution des réseaux et du télé-enseignement, afin de ne pas les obliger à affronter directement les difficultés de la pédagogie de proximité.  C'est ainsi que les bibliothèques et musées fourniraient des contenus numériques à introduire dans les produits multimédias réalisés dans les établissements, les services techniques et gestionnaires des outils technologiques et leur expérience professionnelle, etc. Des activités ludiques et de création culturelle libre seraient encouragées, par exemple à l'occasion des Fêtes de l'Internet. 

- les associations et, chaque fois que possible, les entreprises locales seraient également invitées à enrichir les contenus d'enseignements et les matériels disponibles, comme à soutenir les enseignants et les élèves dans leurs efforts pour s'ouvrir à la vie professionnelle de la future société de l'information.

- des crédits suffisants enfin seraient prévus, sous la forme d'emplois-jeunes ou équivalents, pour recruter  et former, au sein même de la population des quartiers, les moniteurs et auxiliaires d'enseignement qui diffuseraient et enrichiraient en retour les contenus et pratiques créés au sein de l'établissement. Nous n'évoquons pas ici les besoins de formation et sans doute de rémunération spécifique intéressant les enseignants eux-mêmes, besoins qu'il faudra satisfaire, tant du moins que les personnels devraient prendre initialement à leur compte la charge de réalisation des nouveaux cours multimédia.

Il ne serait pas sérieux de notre part de vouloir faire du modèle théorique présenté ci-dessus le prototype du collège ou de l'école de demain, d'autant plus que beaucoup d'établissements s'adressent à des populations d'élèves ne présentant pas les mêmes difficultés que ceux des banlieues urbaines. Il n'est pas possible non plus d'envisager deux modèles d'établissement, l'un pour les populations sensibles qui seraient encore plus marginalisées de ce fait, et l'autre pour les autres. La solution esquissée dans notre modèle, par contre, permettrait de faire la soudure entre les deux démarches. L'idée forte y est bien en effet d'inciter élèves, parents et surtout professeurs à utiliser les TIC pour repenser aussi complètement que possible l'enseignement et la pédagogie de toutes les matières, y compris du latin et du grec. Ainsi auront-elles une chance de s'étendre hors des sphères de diffusion auxquelles les cantonne l'inspiration encore trop élitiste de nombreux responsables de programmes.

http://www.education.gouv.fr/action/theme/educ/reve.htm
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