Contenus éducatifs gratuits

5 pages Dialogue entre Bernard Lang et Olivier Rey  

07J*7 Janvier 2001

Nous publions cet échange de courriers entre Bernard Lang et Olivier Rey, sur la liste Temps-Réels, qui nous parait poser très bien le problème de la bonne utilisation de l'Internet dans l'enseignement. Baquiast
NB: sur le e-learning en général, on consultera une étude très documentée de Jean-Michel Yolin http://www.yolin.net/e-learning.html

Bernard Lang

La Nation garantit l'égal accès de l'enfant et de l'adulte à l'instruction, à la formation professionnelle et à la culture. L'organisation de l'enseignement public gratuit et laïque à tous les degrés est un devoir de l'Etat.
Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 de la République Française, repris dans la Constitution de 1958

Quelques réflexions :

Celui qui contrôle l'éducation contrôle la culture.

Dans cette bataille de la formation en réseau, la francophonie ne fait pas le poids contre les rouleaux-compresseurs anglophones (qui n'hésiterons pas à traduire, comme on le fait déjà pour Encarta).

Une arme cependant existe, la rupture : casser le mercantilisme en mettant les ressources éducatives à la disposition de tous, librement sur l'Internet, comme le veut d'ailleurs notre tradition d'égalité d'accès à l'éducation.

Dans un enseignement il y a deux parts :

1- les ressources éducatives (documents), dont le coût marginal est nul et les logiciels (pédagogie, assistance, contrôle et gestion) dont le coût marginal est tout aussi nul.

2- le travail des enseignants, de proximité ou à distance.

Dans un contexte commercial, seul la premiere part est source potentielle de gros profits, en jouant sur les économies d'échelle qui nous sont défavorables. C'est cela que l'on peut casser.

Pour ce qui est de l'encadrement du travail par des enseignants, ça n'est guère compressible, et quelque soit le contexte, le ratio reste comparable.

Je pense donc que nous avons tout à perdre dans ces efforts actuels de l'éducation nationale pour developper des enseignement distants, dont les ressources ne sont pas accessibles à tous. Une politique contraire, sur le modèle des logiciels libres, pourrait peut-etre engendrer une dynamique de création et d'utilisation qui est impossible dans un contexte de privatisation des ressources crées.

Quels sont les cours, issus de ces "sommes [...] souvent très importantes, sans commune mesure avec les habitudes universitaires", produits par le CNED ou les Universités et qui, payés avec l'argent public, restent accessibles au public ?

A-t-on jamais pensé, avec des sommes bien plus faibles, à mettre à disposition des enseignants des outils de création de ressources pédagogiques ? Quels efforts fait-on pour organiser les contributions, déjà nombreuses, que l'on peut trouver en cherchant sur l'Internet ?

Par ailleurs, nos bibliothèques universitaires vivent dans la misère. Les abonnements aux revues les ruinent. Et pourtant, les auteurs ne sont pas payés, ni d'ailleurs les comités de lecture, si ce n'est par leur employeur (souvent l'état). Mais on continue à encourager les enseignants/chercheurs à faire cadeau de leurs articles à des éditeurs dont le seul rôle, maintenant que nous avons l'Internet, est de faire obstacle à la diffusion des connaissances tout en prélevant un droit de péage. (cela est très bref, mais je peux élaborer à loisir, et de meilleurs que moi l'ont deja fait [1])

Faut-il, comme le fait la Commission Européenne, penser l'enseignement en termes de business (cf. http://pauillac.inria.fr/~lang/ecrits/ue/europe.html ) et penser la culture en termes de business ?

Ne serait-il pas temps que l'on s'intéresse de plus près à comprendre l'économie et la sociologie de la société de l'information, au lieu de s'enliser dans les schémas de la société industrielle du 19e siècle pour gérer la société, l'économie et la technologie du 21e siècle ?

En demandant à nombre de structures de l'éducation nationale d'auto-financer une partie de leurs ressources (comme le CNDP qui vend ses logiciels), l'état entre de fait dans une politique de privatisation de l'enseignement et met le doigt dans un engrenage qui risque de happer tout l'enseignement (par example via l'AGCS, Accord général sur le commerce des services). Et cela n'a pas de sens pour un service publique de faire payer ce qui à un coût marginal nul, alors même que l'on professe un droit égal pour tous à accéder à l'éducation.

Rien n'empèchera les plus riches de se trouver des enseignants de luxe, (ce qui ne nous empèche pas d'en avoir gardé beaucoup dans notre enseignement public). Rien de neuf de ce côté. Mais au moins peut-on, sans discrimination, mettre les meilleures ressources à la disposition de tous, en France et dans le (tiers-) monde.

C'est l'un de mes voeux pour ce nouveau siècle.

Bonne année à tous

Bernard Lang   (janvier 2001)

  [1] Voir par exemple: PostGutenberg Galaxy, Stevan Harnad, http://www.cogsci.soton.ac.uk/~harnad/THES/thes.html
et le site E-Print Archive, http://xxx.lanl.gov/ de Paul Ginsparg à Los Alamos, ou son miroir en France http://fr.arXiv.org/ --5mCyUwZo2JvN/JJP--:


Olivier Rey

En guise de meilleurs vœux, quelques réflexions sur le vif concernant internet et l'éducation.

Les articles de presse se multiplient depuis quelques temps sur le "E Learning". J'ai remarqué qu'en général, il s'agit moins de parler de l'utilisation d'internet dans l'éducation, que de présenter des initiatives de sociétés privées, plus ou moins importantes, se proposant de mettre en place un marché de la formation en ligne.

Il y a d'une part la tentative de prendre pied sur le marché de la formation continue et professionnelle. Et d'autre part de premiers ballons d'essais pour offrir des débuts d'alternative à l'éducation nationale "officielle".

Quand on voit l'extrême sophistication des stratégies de certaines familles pour échapper à la sectorisation dans le secondaire, on peut légitimement se demander si le net ne va pas constituer une nouvelle frontière pour tenter de maximiser encore les atouts pour sa progéniture.

Sur le domaine que je connais le mieux, l'enseignement supérieur, la formation en ligne va poser certainement dans les années qui viennent de redoutables défis au service public.

En effet, si des efforts récents sont développés par le ministère et certains établissements (universités, CNED, etc..) pour développer et proposer des enseignements à distance de bonne qualité, les sommes nécessaires sont souvent très importantes, sans commune mesure avec les habitudes universitaires.

De plus, la réglementation actuelle en matière de droits universitaires repose sur la quasi-gratuité de la formation initiale, ce qui laisse peut de marges de financement aux universités qui se lancent dans l'aventure, sauf à violer  implicitement le principe de droit commun.

En revanche, rien n'empêche des universités étrangères pratiquant des droits élevés (plus de 20000 francs par formation annuelle) ou des officines privées de proposer des formations de qualité contre le paiement d'inscriptions en rapport avec la formation dispensée.

On peut penser que le monopole de la collation des grades représente une barrière contre cette concurrence potentielle, mais on peut aussi craindre que l'internationalisation de la formation de haut-niveau ne rende cet obstacle de moins en moins décisif... sans compter que les entreprises pourraient à l'avenir regarder plus volontiers la "compétence" acquise, même sans estampille d'Etat.

En bref, pourquoi un fils de cadre supérieur ne serait-il pas tenté, dans l'avenir, d'investir 30 000 francs dans une formation de gestion "côté" proposée à des centaines de kilomètres de son domicile, s'il en attend un retour sur investissement consistant, plutôt que de se contenter du cursus traditionnel proposé par son université du coin ?

On constate déjà aujourd'hui que des familles n'hésitent pas à faire des efforts financiers conséquents pour payer une ou deux années d'études aux Etats-Unis à leurs enfants, afin de compléter leur CV.

Plus modestement, on peut déjà penser, au vu de l'efficacité relative de l'éducation nationale dans le domaine, que de nombreux futurs élèves et étudiants auront recours à des services sur internet pour apprendre les langues étrangères, ce qui ne reviendra pas finalement pas plus cher qu'un séjour linguistique (il paraît que certains apprennent vraiment l'anglais au lycée, mais je ne les connais pas...).

Autre problème redoutable, les enseignants du supérieur, dans de nombreuses filières, ont le droit et parfois l'habitude de cumuler la sécurité du salaire de base de fonctionnaire avec quelques activités d'appoints dans le privé forts rémunératrices.

Cette pratique de profession libérale, surtout développée dans les disciplines du droit, de la médecine ou de la gestion, se voit offrir de nouveaux champs avec la formation à distance.

On peut ainsi imaginer sans peine un vénérable mandarin d'université débauché (contre espèces sonnantes et trébuchantes) par quelque société pour faire de la concurrence à sa propre université d'origine ! C'est ce qui existe déjà en matière de formation continue dans certains secteurs...

Enfin, dernière réflexion à la volée, internet va probablement permettre une comparaison des enseignement dispensés, ce qui ne devrait pas manquer de provoquer quelques (salutaires ?) remises en causes dans un domaine ô combien tabou, puisque visiblement nos professeurs nationaux qui pratiquent frénétiquement l'évaluation de leurs élèves détestent en revanche que quiconque ne se penche sur ce territoire "inviolable" qu'est devenu leur enseignement...

Qu'en pensez-vous ? Je m'exprime à titre personnel.
Olivier REY http://www.cpu.fr

http://www.admiroutes.asso.fr/action/theme/educ/blang.htm