La mondialisation

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32 pages

par Jean-Paul Baquiast

14-09-2001

Ce document est un projet de chapitre pour un ouvrage collectif en préparation sur le thème des nouveaux discours politiques. Il est encore en discussion. Vos commentaires et critiques sont les bienvenues

Sommaire
version 3

Introduction: l'attentat du 11 septembre et la nécessité de comprendre la complexité.

Pour bien poser le problème de la mondialisation, il est nécessaire de faire appel aux outils de la dynamique des systèmes complexes

1. Qu'appellerons-nous mondialisation ?

Quelques définitions

La mondialisation, système dynamique complexe

Quelques enseignements pour le long terme suite à l'attentat du 11 septembre

2. Les champs de la mondialisation
La mondialisation résultant du développement des transports physiques

La mondialisation culturelle
La mondialisation politico-économique

3. Les acteurs de la mondialisation
L'hégémonie américaine
Les pays encore réfractaires
Une mondialisation à l'européenne
Les entreprises multinationales, les investisseurs du marché financier et les organisations citoyennes

Conclusion: quelques propositions

Notes et références

Introduction. L'attentat du 11 septembre et la nécessité de comprendre la complexité

L'attentat majeur du 11 septembre contre les Etats-Unis nous impose à tous un effort de réflexion. Voici quelques propositions.

Cet attentat est en train d'être traité par les mesures classiques de la diplomatie, du renseignement, de la police, et peut-être prochainement par l'intermédiaire d'une riposte militaire. Chaque Etat est concerné et va se positionner dans ce nouveau conflit. La plupart, dans un premier temps, apporteront leur appui aux Etats-Unis. C'est très bien et il faut le faire.

Il n'empêche que ces mesures seront, par la force des choses, dispersées voire contradictoires, décidées peut-être en urgence et probablement sans prendre en considération leurs conséquences à long terme. De même, la recherche des causes, destinées à prévenir leur renouvellement, risque de rester limitée aux apparences les plus évidentes, dénoncées depuis déjà longtemps mais sans conséquences pratiques.

Bien peu d'entre nous encore, malheureusement, comprennent que chacun, dans le monde entier, est confronté à un changement radical de l'état du monde, dont cet attentat et les conséquences qu'il entraînera ne sont qu'une manifestation visible. Mais très partielle.

Ce changement radical, nous pouvons l'appeler, d'un terme qui commence à se répandre, de méta-mutation. Le monde s'est organisé, ces dernières années, à l'insu de tous, comme un méta-système complexe où la multiplication des réseaux et des individus capables de s'y exprimer a mis en place un espace de changements accélérés dont personne n'a encore ni la connaissance ni la maîtrise.

Il ne s'agit évidemment pas des seuls réseaux de télécommunications ou de radio-télévision, mais plus généralement, de ce que l'on désigne par le mot global de mondialisation. La mondialisation intéresse les sociétés humaines mais, comme on le sait, elle entraîne aussi des conséquences lourdes sur l'écosystème planétaire. D'où l'urgence de mieux comprendre ce dont il s'agit, avec les outils modernes de la science des systèmes complexes. Mieux comprendre permettra d'agir avec plus d'efficacité, tant dans l'espace que dans le temps, en évitant peut-être des décisions catastrophiques, qui en entraienraient d'autres, et engageraient le monde dans un processus incontrôlable d'instabilité.

Nous pensons que chercher à mieux comprendre la métamutation (ou la complexité) n'intéresse pas seulement les Etats ou les multinationales, mais chaque citoyen. Comme on se trouve dans la problématique des systèmes chaotiques, il apparaît que chacun peut devenir un agent de déstabilisation ou de restabilisation autour de nouveaux équilibres dynamiques. Ce point est à souligner. Le terme de systèmes peut laisser craindre un réductionnisme scientiste faisant oublier le rôle bon ou mauvais des individus. C'est tout le contraire. On doit réintroduire ce rôle, pour mieux l'étudier, ainsi d'ailleurs que celui des mèmes circulant abondamment entre les individus.

C'est pourquoi, avec la réflexion sur les réseaux et les automates que nous avons engagée depuis quelques années autour d'Admiroutes et de notre site Automatesintelligents, nous pensons que nous avons un devoir évident : faire connaître de façon accessible, avec les moyens dont nous disposons, les nouveaux concepts de la science des systèmes et réseaux adaptatifs, ainsi que les applications pratiques susceptibles d'en être tirées pour mieux comprendre la nouvelle complexité du monde. Dans cette note, nous essaierons d'appliquer ces concepts à la compréhension du phénomène de la mondialisation, de ses conséquences et des attitudes souhaitables face à lui.

Ultérieurement nous publierons un cours commenté du professeur Cardon sur la complexité, qui reviendra de façon véritablement scientifique sur des concepts à peine effleurés ici..

Pour bien poser le problème de la mondialisation, il est nécessaire de faire appel aux nouveaux outils de la dynamique des systèmes complexes

Beaucoup de discours et de débats se sont accumulés concernant la mondialisation. Le sujet est devenu un thème majeur du discours politique. En France, citons en cette fin d'été 2001 les déclarations du Président de la République après Gènes, les travaux d'Attac, les réactions des néo-libéraux et de nombreux articles de presse. Les conseillers du Premier ministre se sont également saisis du problème. Tous ces travaux, aussi utiles soient-ils, ont l'inconvénient de ne pas utiliser les outils de la systémique évolutionnaire moderne, indispensables pour remettre en situation les problèmes et les solutions. Il en résulte, pensons-nous, une grande confusion dans les propos, comme finalement, l'absence de projets politiques bien déterminés. Le laissez-faire reste la règle, notamment face à la domination des Etats-Unis.

Le 11 septembre, la catastrophe imposée aux Etats-Unis par les attentats suicides, comme les menaces que ceux-ci semblent dorénavant représenter pour l'ensemble du monde, ont montré clairement que le phénomène de la mondialisation n'était pas seulement un thème de discours. Sans excuser en aucune manière les terroristes, force est bien d'admettre que la chaîne d'évènements ayant conduit depuis plusieurs années à ces attentats, comme la vague de répercussion, l'espèce de métamutation qui s'en est suivie, sont les fruits de la mondialisation. Devant la gravité des évènements, il faut absolument renoncer aux vieilles méthodes d'analyse, comme aux remèdes archaïques, qui empireraient la crise.

Il faut absolument, en matière de mondialisation comme dans toutes les autres (pensons aux questions de l'éco-système et de ses déséquilibres possibles) tenter de comprendre la complexité, en se donnant les outils adéquats. Nous commencerons donc par un rappel concernant ce que pourrait être une approche ou définition de la mondialisation au regard de la dynamique des systèmes évolutionnaires complexes. Les militants de terrain y verront sans doute un stratagème d'intellectuel pour noyer le poisson ou fuir dans le virtuel. Ils auront tort. Essayons de les en convaincre.

Nous aborderons ensuite en deux parties, l'une consacrée aux champs, l'autre aux acteurs, les propositions susceptibles d'être faites sur le fond du problème, en faisant référence chaque fois que possible à l'utilisation des outils d'analyse précédemment évoqués.

1. Qu'appellerons-nous mondialisation ?

Le terme de mondialisation est utilisé dans divers sens, souvent politisés. Nous proposons la définition suivante, inspiré de la méthodologie des réseaux et systèmes : système résultant de la compétition sur des réseaux d'échanges en constant développement, d'un nombre de plus en plus grand d'acteurs ou agents luttant pour l'accès à des ressources rares.

Quelques définitions

Beaucoup de malentendus, volontaires ou non, résultent d'une approche partielle ou erronée du phénomène de la mondialisation. Si, à juste titre, on veut lutter contre ses effets négatifs ou encourager ses effets bénéfiques, il faut prendre conscience des liens existant entre ses différentes composantes. Vouloir agir sur une partie en omettant les autres entraîne évidemment des échecs.

Mondialisation ou globalisation

Mondialisation situe le système au plan de la géostratégie : les réseaux et les acteurs s'insèrent dans le monde de la géographie et de la politique. Le terme doit donc être en principe réservé aux relations entre les humains et leurs différentes productions et activités. Globalisation est plus général. Au sens large, on pourrait dire que la globalisation couvre l'ensemble des évolutions biologiques voire physique, dans la mesure où celles-ci, notamment du fait de l'homme, s'interpénètrent. Mondialisation relève donc d'une vue plutôt politique, globalisation d'une vue plutôt scientifique.

Si comme nous le faisons ici, le concept de mondialisation intéresse essentiellement l'histoire humaine, il possède certains points communs avec ceux d'humanisation, humanité, humanisme. Mais la mondialisation désigne de préférence un processus évolutif, celui d'humanité et ses dérivés un système de valeurs considérées souvent (à tort) comme intangibles.

Réseaux

C'est leur développement constant (ramification, diversification, sophistication) qui crée la mondialisation. Initialement, les acteurs ou agents (par exemple le village néolithique, la cité féodale) étaient isolés, vivaient sur un territoire limité, aux moyens constantes. Les mutations pouvant survenir au hasard se heurtaient au manque de ressources et avortaient en général, si bien que l'évolution se déroulait sur des rythmes infiniment lents. Ceci n'a pas empêché cependant les migrations des hommes primitifs très loin de leurs bassins d'origine, mais sur des durées de plusieurs dizaines de millénaires.

Le développement des réseaux physiques de communication, permettant la circulation des hommes et des cultures, a considérablement modifié le rythme évolutif. Le mouvement a commencé lentement avec les grandes découvertes géographiques et scientifiques à partir du 16e siècle, suivies de la colonisation puis de décolonisations plus ou moins réussies. Il s'est accéléré avec les modes de transports et de communication de l'ère industrielle et technologique. Il est en pleine expansion actuellement dans le domaine de l'informationnel ou du culturel, avec trois vecteurs principaux : l'écrit sur support papier, la voix et l'image sur réseaux hertziens (radio et télévision analogique couvant le monde entier à faible coût) puis, évidemment, l'explosion du numérique, sous la forme d'Internet et Internet à haut débit. Sauf accident, il ne s'arrêtera pas.

Echanges

Ce sont les contenus échangés sur les réseaux qui font leur force. Quant il s'agit de réseaux de transports physiques (aérien, maritime), les contenus sont des personnes et des marchandises. Sur les réseaux informationnels, les contenus sont des informations, dont une grande partie relève du domaine des mèmes. On appelle depuis Dawkins mèmes les gestes, images et discours par lesquels les organismes évolués, notamment les hommes, formalisent et échangent leur expérience culturelle. Les mèmes peuvent être considérés comme des agents réplicatifs, au même titre que les gènes. Passant d'un individu à l'autre, ils peuvent muter et entrent en compétition darwinienne entre eux pour l'accès aux ressources (accès aux cerveaux ou aux divers médias sociaux). C'est principalement par ce mécanisme qu'évoluent les cultures. Les mèmes, avec le support des réseaux modernes, peuvent diffuser en quelques heures à l'échelle du monde, et provoquer des métamutations subites au sein de civilisations entières. On vient d'en avoir la preuve avec la diffusion des images de l'attentat du 11 septembre, comme de celles montrant des scènes de joie dans certaines villes de Palestine, qui se sont véritablement imposées aux esprits, enlevant (momentanément, espérons-le) toute possibilité de prise de recul.

Acteurs ou agents

Acteurs est le terme classique, agent est celui inspiré de la méthodologie des systèmes. On désigne par l'un ou l'autre de ces termes les différentes parties prenantes à la compétition darwinienne pour l'accès aux ressources résultant du développement de la mondialisation. Ce terme générique désignera un nombre considérable d'entités : blocs géopolitiques, nations, groupes sociaux plus ou moins structurés, entreprises et finalement individus.

Pourquoi parler d'acteurs ou agents ? Pour indiquer qu'au lieu de rester des composants passifs (comme les rouages d'une machine) ces entités se comportent avec une marge croissante d'autonomie, luttant pour leur propre compte dans la compétition darwinienne. On se trouve en présence d'entités réplicatives et mutantes, introduisant sans cesse de l'innovation. Dans beaucoup de cas, il s'agit aussi de réseaux à plus petite échelle.

Mais les agents, s'ils disposent d'une part toujours accrue d'autonomie, ne sont pas nécessairement et toujours des agents intelligents. Ils peuvent, notamment sous l'emprise des mèmes, se comporter de façon très primitive, faisant appel à des déterminations génétiques stéréotypées depuis le fond des âges (nationalisme, racisme, fanatisme religieux...).

Les mèmes, aussi bien, doivent être considérés à ce titre comme des agents agissant pour leur compte propre ou pour celui des autres agents.

Le développement des réseaux " agentifie " c'est-à-dire transforme en acteurs ou agents des entités ou composants se comportant jusqu'alors en rouages passifs, sans exigences propres. On peut désigner ce processus par le néologisme d' "agentification ". En termes politiques, la propagation des mèmes, notamment, joue un rôle essentiel en propageant la conscience politique et la volonté d'accéder aux ressources parmi des sociétés ou des individus qui jusqu'ici subissait leur sort sans imaginer qu'ils pouvaient disposer d'une marge propre d'action. Il est indéniable que les 4/5 de l'humanité qui vivent encore au dessous du seuil de pauvreté supporteront de moins en moins bien les images de la richesse ou de la liberté des autres, et seront incités par la violence à obtenir ce dont ils manquent.

Les agents comprennent aussi, dans la perspective de la mondialisation, toutes les entités organiques se développant en symbiose avec l'homme. On peut citer les virus et les bactéries, qui profitent eux-aussi de la mondialisation pour conquérir de nouveaux espaces.

Système

Ce terme, très générique, doit être précisé. Nous l'emploierons ici, dans une acception générale, pour désigner l'ensemble des agents et des réseaux d'échanges entre ces agents, résultant de la mondialisation.

Il s'agit comme nous l'indiquerons ultérieurement, d'un système et non d'un ensemble indifférencié et incohérent, en ce sens que les agents sont de fait ou potentiellement en interrelation par l'intermédiaire des réseaux et des contenus échangés. L'ensemble se comporte donc comme une entité unique.

Comme il s'agit d'un système massivement multi-agents, il ne peut être décrit au plan global que par la dynamique statistique. On sait depuis Poincaré que les systèmes de plus de 2 corps en interaction ne peuvent être décrits et donc prédits par l'analyse du comportement de chacun des agents pris individuellement. Nous reviendrons sur les aspects et les conséquences à tirer du caractère de système dynamique de la mondialisation. Ceci veut dire pratiquement que beaucoup d'analyses partielles du phénomène de la mondialisation, de ses causes et de ses conséquences, qui paraîtraient pertinentes, ne le seraient pas en fait, car elles occulteraient le besoin d'analyses plus globales, de type statistique.

Le concept de réseau ou système massivement multi-agents fait l'objet de nombreux travaux actuels, applicables à de nombreux domaines scientifiques, notamment la simulation de systèmes naturels complexes par l'intelligence artificielle évolutionnaire.

Système ou processus ?

Le terme de système ne doit pas créer d'illusion. Il ne s'agit pas d'un système stable non évolutif. Il s'agit, comme nous l'avons indiqué d'un système dynamique résultant de l'interaction permanente d'agents évolutifs. On pourrait donc parler d'un système de processus, dont certains pourront être analysés en tant que tels, localement, mais sans oublier leurs interactions.

Ressources rares

C'est cette réalité qui a de tous temps constitué l'arrière-plan constitutif du développement des systèmes physiques (ressources énergétiques) et biologiques. La vie, notamment, se développe par compétition darwinienne jusqu'à épuisement des ressources disponibles, les plus aptes à les exploiter survivant seuls. Quant par mutation, de nouveaux organismes peuvent accéder à de nouvelles ressources, celles-ci à leur tour se trouvent épuisées après quelques temps.

Les ressources sont et seront donc toujours rares au regard de la demande potentielle constituée par la prolifération des êtres vivants. Les progrès scientifiques futurs ne changeront pas grand chose à cette contrainte. La seule façon de limiter la rareté serait de ralentir la demande, ce qui localement est toujours très difficile et globalement paraît impossible, sauf catastrophe externe. Il ne reste donc que la perspective du partage des ressources pour atténuer les tensions découlant de la compétition pour l'accès à ces dernières.

Compétition

Il s'agit, au sens propre, de la lutte pour la vie, grâce à la maîtrise de l'accès aux ressources ou de leur production, que se disputent les différents acteurs ou agents de la mondialisation. Cette lutte pour la vie prend d'innombrables formes, en fonction elles-mêmes des innombrables types de ressources considérées comme vitales pour les innombrables catégories d'agents.

Elle s'exerce sur le mode darwinien le plus classique : réplication jusqu'à épuisement des ressources, mutation, sélection des plus aptes et recommencement du cycle.

Il semble que l'homme (ou plutôt certains groupes humains) puissent réguler cette compétition, en lui fixant notamment des fourchettes de développement. Il s'agit du mécanisme de ce que Marceau Felden appelle le phénomène anthropocosmique. Nous reviendrons sur ce point important, mais qui ne doit pas cacher l'universalité et l'âpreté de la compétition.

La compétition est un phénomène plutôt bon en soi. Outre que la compétition est inévitable dans un système évolutif, elle encourage les acteurs à évoluer et à s'adapter. Rien n'est plus néfaste que la mise en place de protections artificielles qui permet aux agents de ne plus ressentir les stimulus extérieurs. Très vite, ils s'engourdissent (dans la mort thermodynamique) et redeviennent des objets ou rouages passifs du système global.

Cependant, il arrive des moments où la compétition peut entraîner des catastrophes globales, ressemblant aux extinctions massives. On pense aux compétitions violentes attisant le terrorisme et les guerres. Mais d'autres catastrophes, de type écologique, menace l'humanité dans la compétition pour l'accès  sans limite aux ressources naturelles.

Les inégalités et les disparitions

Ceci dit, la compétition a toujours engendré des inégalités. Il y a ceux dont les mutations se révèlent bien adaptées aux changements du milieu, et les autres. Les premiers se développent, se renforcent et grossissent. Les seconds survivent de plus en plus difficilement et tendent à disparaître - quand ils ne disparaissent pas effectivement. C'est là une des conclusions de ce que l'on a appelé le darwinisme dur ou réaliste. Ce mécanisme est universel, et ne s'arrêtera pas de sitôt.

Cependant, localement, l'inégalité résultant de la compétition universelle peut être ressentie comme insupportable, et mériter des mesures de corrections. Quand l'humanité dans son ensemble est en cause, qui est considérée comme une valeur en tant que telle, l'accroissement des inégalités résultant d'une compétition accélérée parait inacceptable. Ceci non seulement pour des raisons morales ou éthiques (la dignité de la personne humaine) mais pour de simples raisons de survie. Les populations soumises à l'exploitation des dominants ont aujourd'hui acquis suffisamment d'autonomie pour ne plus accepter la sujétion et moins encore l'élimination. Elles peuvent se retourner contre les dominants, dans des conflits inter-humains fratricides pouvant compromettre le développement de l'humanité tout entière. Le terrorisme trouvera de plus en plus là son principal ressort, même s'il se drape sous l'intégrisme religieux ou racial.

Il est donc nécessaire, pour ceux qui se préoccupent de la politique mondiale et ont les moyens d'intervenir, de tenter des correctifs. Mais il ne suffit pas de le vouloir. Il faut trouver les bons moyens d'agir, ceux qui ne nient pas les réalités systémiques mais au contraire s'appuient sur elles. Le moins que l'on puisse dire est que ce n'est pas toujours le cas. Beaucoup de politiques plus ou moins bien intentionnées, notamment chez les anti-mondialisation, ignorent ces réalités et font donc le jeu de leurs adversaires.

Lorsque les déstabilisations prennent de l'ampleur, suite à l'extension des conflits, les mesures prises par ceux qui veulent limiter la portée de ceux-ci doivent être soigneusement pesées, pour ne pas entraîner de fait leur propagation.  

Mondialisation et uniformisation

L'expérience montre que la mondialisation, résultant de l'évolution d'un système complexe, ne crée pas d'uniformité, comme on le lui reproche souvent. Pour être plus précis, on doit admettre que l'apparition de cultures dominantes fait disparaître, ou risque de faire disparaître, beaucoup de cultures ne résistant pas à la concurrence. C'est ce qui s'est passé avec la colonisation puis avec l'expansion du mode de vie dit occidental ou américain. Mais simultanément, ces nouveaux champs d'uniformisation étant, si l'on peut dire, turbulents et non laminaires, ils génèrent de nouveaux bassins attracteurs qui peuvent être très différents les uns des autres, car ils regroupent un nombre d'agents considérablement accrus, eux-mêmes capables de générer à partir de conditions initiales faiblement voisines des formes très différentes. On retrouve là un processus évolutif classique. Les disparitions d'espèces résultant de la compétition darwinienne sont balancées en permanence par la création de nouvelles espèces qui peuvent être, dans certaoines branches évolutives, de plus en plus complexes. On constate d'ailleurs que, dans le champ d'influence des cultures dominantes, des cultures anciennes sont réactivées dans le but de conserver de la bio-diversité culturelle, ou se réactivent elles-mêmes en reaccédant à de nouvelles ressources.

On a constaté récemment que la propagation de certains modes de vie à l'américaine (musiques, boissons) faisant croire au triomphe d'une uniformisation sous l'égide de l'american way of life, cachait en fait, non seulement la persistance de profondes antinomies culturelles, mais le développement de véritables haines. D'une façon générale, l'Occident tout entier ne devrait pas se flatter d'avoir convaincu le reste du monde d'avoir adopté ses valeurs et modes de vie, tant du moins qu'il n'aura pas fait un effort plus sérieux pour partager ses richesses et limiter ses consommations.

La mondialisation, système dynamique complexe

On appellera ici système dynamique un système composé d'une grande quantité d'agents évolutionnaires disposant d'une certaine autonomie et réagissant les uns sur les autres. Nous préciserons ci-dessous le terme de complexe.

Système dynamique (chaotique)

Nous pouvons dire que la mondialisation, système dynamique, relève des mathématiques du chaos. Ce terme veut seulement dire qu'il n'est pas possible d'en donner une formulation mathématique (ou intellectuelle, ou politique) prétendant intégrer l'ensemble des activités des agents analysées une par une.

Le système n'est donc descriptif qu'en termes de probabilités ou statistiques : probabilité de l'existence d'un phénomène ou d'un agent donné, probabilité de survenance d'un événement donné. La probabilité s'exprime avec les mathématiques, elles-mêmes complexes, de l'analyse statistique. Les résultats de celle-ci, toujours approchés, sont plus ou moins utilisables cependant, en fonction de la finesse ou granularité du regard porté sur le système. De toutes façons, ce sont les seuls disponibles.

On sait qu'un système dynamique se développe de façon turbulente, en ce sens qu'une petite variation dans les données initiales peut entraîner des conséquences plus ou moins importantes, difficilement détectables à leur début, difficilement évitables lors de leur plein développement. Il s'agit de l'effet dit " battement d'aile de papillon ", constamment évoqué en météorologie, notamment à propos des phénomènes tourbillonnaires ou cycloniques, mais présent partout ailleurs. On évoque aussi, pour décrire la difficulté sinon l'impossibilité de certaines prévisions, l'" incertitude sur les données initiales ", qui est de règle dès que la complexité d'un système s'accroît quelque peu.

L'évolution d'un système chaotique peut donner naissance à l'émergence, plus ou moins subite et plus ou moins profonde, de nouveaux états du système, représentant une réorganisation de celui-ci (que l'on peut appeler, si elle est importante, une méta-transition). Seules les émergences améliorant l'adaptation peuvent survivre (voir ci-dessous). L'exemple de l'attentat du 11 septembre et de ses suites donne malheureusement une illustration parfaite de tels phénomènes de métatransition.

Système complexe ou hyper complexe.

La mondialisation peut être considérée, avec ses milliards d'agents et de processus, comme un système complexe. On retiendra pour décrire la complexité d'un système composé d'agents en interaction la définition de Edelman : " le maximum d'agents organiquement ou fonctionnellement différents, entretenant le maximum de relations fonctionnelles différentes ". Par exemple, un individu et une entreprise sont des agents différents qui entretiennent des relations fonctionnellement différentes (l'individu comme salarié ou comme consommateur, face à l'entreprise productrice de services ou de pollutions). Il en est de même du terroriste et de celui qui le pourchasse.

Le système de la mondialisation, aussi vertigineusement complexe qu'il puisse paraître, n'est certainement pas le plus complexe observable. Le cerveau avec ses 10 milliards de neurones et ses millions de milliards potentiels de synapses, l'est certainement davantage. L'écosystème terrestre l'est sans doute aussi.

Il est toujours possible de décomposer un système complexe global en sous-systèmes, en principe moins complexes. Mais il ne faut pas oublier que les composants obtenus continuent à entretenir des relations entre eux, même si celles-ci paraissent suffisamment faibles ou distantes pour être négligée. Un effet aile de papillon peut toujours se produire, de façon inattendue.

On peut, avec les mêmes précautions, descendre l'échelle de la globalité en individualisant artificiellement tel agent, ou les relations que tel agent entretient avec tels autres agents. On se place alors au plan " local ", artificiellement " séparé " du reste du système, compte-tenu de la valeur considérée comme négligeable des relations qu'il entretient avec le reste. On aura en ce cas généralement avantage à décrire des processus entre agents, plutôt que ces agents considérés dans l'absolu. Ces processus s'exercent généralement sur le mode activation/inhibition. Ils se présentent usuellement sous forme de l'émission par un agent ou à partir de lui d'un signal qui diffuse dans le milieu pour affecter d'autres agents : par exemple l'émission par une organisation de consommateurs d'un mot d'ordre de boycott visant les éventuels clients d'un produit donné. Les modalités d'analyse utilisées par les physiologistes intégrateurs (tel Gilbert Chauvet) peuvent en ce cas être employées avec précaution : recours à la mathématique vectorielle pour formaliser la relation émetteur-récepteur, et de la mathématique des champs pour formaliser l'influence de l'émission du signal sur d'éventuels récepteurs placés dans le champ.

On constatera en ce cas, comme dans l'analyse d'un organisme vivant, que les effets sont non-locaux (ils peuvent se produire à très grande distance) et non instantanés (ils peuvent agir avec des délais de réponse et/ou sur des durées de temps plus ou moins longs).

Là encore, l'attentat du 11 septembre et ses suites offrent malheureusement des cas d'école qui mériteront d'être étudiés le plus scientifiquement possible.

Déterminisme statistique

Un système hyper-complexe comme la mondialisation, composé d'agents en compétition darwinienne, est nécessairement un système désordonné, au sens de la thermodynamique. Il n'est pas stable comme l'est, par exemple, un cristal dont tous les atomes sont rangés pour l'éternité dans un ordre donné, à température constante. Ce n'est pas pour autant un système instable ou erratique, au point que l'on ne puisse pas y observer la moindre régularité - sauf si certaines perturbations se développent de façon cyclonique et déstabilisent l'ensemble, jusqu'à provoquer sa dispersion par effondrement. Hors ce cas, toujours possible, voire statistiquement certain à très long terme, si le système évolue, il le fait dans des espaces d'état mesurables. On peut le comparer utilement à un organisme vivant, tel que l'a décrit Prigogine, c'est-à-dire en équilibre loin de l'équilibre, au moins pendant certaines durées de temps. L'équilibre loin de l'équilibre nécessite la consommation de ressources prélevées dans le milieu ambiant. Il s'inscrit donc dans les comportements consommateurs de ressources ou néguentropiques (créateur d'ordre, au contraire de la tendance générale des systèmes à dériver vers le désordre ou entropie) caractérisant la compétition darwinienne.

Les mêmes qualifications peuvent être attribuées à tous les sous-systèmes découpés dans le système global, au niveau que l'on veut, dès que ces sous-systèmes manifestent une certaine permanence.

Un système en équilibre loin de l'équilibre présente une morphologie ou forme déterminée. Celle-ci résulte de l'agrégation, au sein de bassins attracteurs, de nombreux comportements d'agents, inanalysables en termes individuels mais perceptibles en termes statistiques, par exemple les comportements de consommation ou d'épargne, les comportements de violence collective, etc. .

On dira donc en général que la mondialisation ne peut être décrite avec un minimum de rationalité scientifique qu'en s'en tenant aux règles du déterminisme statistique. De même, les prévisions relatives à son évolution, d'ensemble ou partielle, reposent également sur le déterminisme statistique. Celui-ci suffit le plus souvent à une bonne connaissance, comme à la définition par certains agents de bonnes stratégies de survie. Mais la possibilité d'un effet aile de papillon ne doit jamais être oubliée. Ceux qui croient à la permanence d'une stabilité observée pendant un certain temps sont toujours démentis par l'irruption d'un évènement destructeur de l'ancien ordre.

Il est évident que plus le déterminisme statistique est affiné par la mise en place d'observateurs fins du système et de ses sous-parties, plus elle a de probabilités d'être meilleure. Aujourd'hui, de nombreux agents ou sciences se dotent d'aides à l'étude et à l'observation du milieu de la mondialisation, afin de modéliser leurs stratégies d'adaptation le plus finement et avec la plus grande vitesse de réaction possible. On pourra dire que cette démarche repose sur la mise en place et l'utilisation de plus en plus systématiques d'agents " morphologiques " (descripteurs de formes, voire par effet de contamination créateurs de formes. Un service de statistiques, un observatoire économique joueront ce rôle. Les agents morphologiques, ainsi définis, peuvent être distingués des agents " effecteurs " dits aussi par certains " aspectuels ", qui agissent directement sur le système et les aspects qu'il revêt en évoluant.

On se méfiera évidemment des observateurs purement technologiques. Il faut observer aussi, par des moyens plus traditionnels, les individus pris un à un, quand ceux-ci occupent des espaces ou situations sensibles. C'est ce que vient d'apprendre le renseignement américain suite à l'attentat du 11 septembre.

Emergence

Un système complexe en évolution se traduit par la création en permanence de complexités nouvelles. Lorsque certaines des formes ainsi créées sont observables, on parle en général d'émergence. Par définition, l'émergence est rarement prévisible, faute de connaître les données initiales dont elle résulte. Elle peut prendre une importance telle qu'elle ne peut être combattue, surtout par les agents aux détriments desquels elle se produit. Mais l'émergence n'est pas toujours négative, soit pour le système lui-même, soit pour tels ou tels des agents le constituant. Elle peut induire par exemple de nouveaux comportements, générateurs d'accès à de nouvelles ressources, qui relancent la compétition darwinienne.

L'émergence introduit aussi de nouveaux états du système. On explique généralement l'accroissement rapide des aires du langage et du cortex associatif chez l'homo sapiens par l'explosion des activités langagières symboliques ayant marqué le passage en savane des hominiens arboricoles. Certains scientifiques proposent d'appeler ce phénomène, qui se retrouve à différents niveaux de l'évolution, du terme de méta-mutation ou méta-transition (voir ci-dessous). Selon cette hypothèse, un système donné qui se trouve soumis à l'apparition brutale de nouveaux agents, peut se trouver hors d'état de traiter de façon cohérente les flux nouveaux. Il devient, en termes systémiques, " instable ". Il ne peut survivre qu'en développant, sur le mode de l'évolution darwinienne, de nouvelles liaisons associatives réentrantes intégratrices. C'est ainsi que se serait mis en place très rapidement le cerveau de l'homme moderne face à l'explosion des flux langagiers.

On peut penser que, face à l'apparition de mouvances internationales insaisissables de type terroriste, par exemple, des allinaces nouvelles entre Etats jusqu'alors opposés pouraient représenter au plan géopolitique une certaine forme de liaisons réentrantes intégratrices, sur le mode du cortex associatif cérébral.

Le hasard dans l'évolution vers la mondialisation

Si le hasard intervient à tous moments pour permettre l'émergence, dans les systèmes complexes que sont les organisations physiques ou biologiques, de nouvelles formes soumises à la sélection darwinienne, on constate néanmoins l'élaboration, du fait de la réussite de certaines solutions, d'un arrière-plan environnemental qui représente le nouveau milieu sélectif au regard duquel le hasard propose de nouvelles mutations créatrices. Il n'y a donc pas à chaque fois retour à la situation initiale.

Ceci paraît une évidence. Sinon, comment expliquer en termes darwinistes l'apparente continuité finalisée se traduisant par l'apparition de cerveau humain, puis de la société humaine plus ou moins intelligente, puis de séries continues d'évènements dans l'histoire de cette société ? En effet, les hommes modernes dotés d'un cerveau développé disposent, contrairement aux virus ou bactéries, d'un outil apparemment efficace pour influencer un tant soit peu l'évolution de l'univers.

C'est ce que Marceau Felden qualifie de principe anthropocosmique, déjà évoqué. Si l'homme est seul dans l'univers proche, si à la suite des développements futurs de la science et d'une sagesse collective qui lui manque encore, il devenait capable dans les siècles prochains de s'étendre dans le système solaire puis dans la galaxie, en les modifiant nécessairement, il deviendra itun acteur non négligeable dans l'histoire chaotique du cosmos.

Ce sera un des enjeux d'une mondialisation bien conçue : contribuer à la survie de l'espèce dans sa totalité. Sinon, le développement des antagonismes entraînerait sans doute à la disparition de cette dernière.

Conscience ou inconscience des agents ?

Contrairement à l'intuition qu'en ont la plupart des hommes, qui s'illusionnent sur la portée de leurs possibilités de prise de conscience, la plupart des agents et processus caractérisant un système naturel complexe comme celui de la mondialisation sont inconscients. Si certains agents interviennent au terme d'une démarche de type dit " volontariste " ou " conscient ", les conséquences de leur intervention leur échappent généralement et déclenchent des stimulations ou inhibitions plus ou moins inobservables, ou en tous cas inaccessibles à d'autres interventions volontaristes. Le système globalement évolue selon ses propres lois émergentes.

Qui dit inconscience ne dit pas automatisme mécaniste ou linéaire, tel que l'est le fonctionnement d'une machine ordinaire. Les agents en compétition dans le système global de la mondialisation fonctionnent le plus souvent sous la forme d'automatismes récurrents très évolués. On dit que la société mondialisée tout entière fonctionne sur le mode inconscient du réseau d'agents intelligents. Il existe une branche toute nouvelle de l'intelligence artificielle évolutionnaire, qui décrit ce type de fonctionnement, en simulant la compétition entre agents intelligents dits " agents auto-adaptatifs ". C'est ce phénomène qui donne à beaucoup d'observateurs l'impression de se trouver face à un mécanisme d'ensemble dont la régulation interne leur échappe complètement.

Dans de nombreux cas, il apparaît que la tentation qu'ont certains agents (par exemple des décideurs politiques, militants ou autres) d'introduire des règles ou comportements volontaristes de type conscient, sans faire l'effort de mieux comprendre les régulations cachées, provoque des effets inattendus ou contraires à ce qui était espéré. Ceci ne veut pas dire qu'il faille renoncer aux études visant à une connaissance scientifique du système ou aux décisions censées obtenir tel effet préventif ou curatif favorable, mais il faut au moins s'assurer que de telles études et décisions prennent en compte le maximum de données leur permettant d'être pertinentes, plutôt que générer des effets pervers. Le décideur est confronté à des processus et agents auto-adaptatifs " inconscients " qui sont en général bien plus complexes qu'il imagine, et bien mieux " informés " que lui en général.

La méta-mutation ou méta-transition

Dans un système composé d'une multitude d'agents en interaction, nous avons vu que des équilibres loin de l'équilibre, toujours évolutifs, peuvent s'instaurer. Ces équilibres ne permettent cependant pas de considérer le système comme un organisme au sens biologique, capable notamment de maintenir durablement son état intérieur et sa morphologie au sein d'un milieu changeant (homéostasie). C'est ainsi que les hypothèses de type Gaïa, présentant la terre comme un organisme auto-adaptatif global, sont rejetées aujourd'hui par les scientifiques.

Certains scientifiques soupçonnent néanmoins, sans pouvoir en apporter la preuve définitive, qu'à partir d'un certain niveau de complexité, un système génère des liens ou agents coordinateurs, de type associatif, réorganisant par émergence le système global de façon à le rapprocher de ce que pourrait être un organisme biologique.

Le phénomène, qualifié de méta-transition ou méta-mutation, résulte d'une série de mutations qui se conjuguent dans un temps très court, et qui survivent compte-tenu des avantages compétitifs qu'elles apportent aux systèmes hôtes. C'est ainsi , nous l'avons vu, que certains neurologues expliquent l'apparition très rapide du cortex associatif dans le cerveau humain comme une conséquence de l'accroissement, non gérables autrement, de l'afflux des données en entrées provoquées par le perfectionnement et la conjugaison des organes sensoriels, et surtout par le développement du langage comme facteur déterminant de la cohésion dans les groupes sociaux.

Les théoriciens de la méta-mutation s'intéressent particulièrement à ce qui serait aujourd'hui susceptible de se passer sur le réseau Internet. L'accroissement exponentiel des agents connectés et des contenus échangés pourrait donner naissance à un super-organisme virtuel, au profil inimaginable aujourd'hui. Nous verrons que certaines puissances politiques pourraient vouloir se l'approprier - à supposer, ce qui n'a rien de certain, que le phénomène puisse être maîtrisé par elles.

Une méta-transition d'encore plus grande ampleur pourrait dans les mêmes conditions se produire au niveau de la mondialisation.  Les observateurs politiques se demandent actuellement si ceci  n'est pas en train de se produire suite à l'évènement (dramatiquement) fondateur de l'attentqt du 11 septembre. On pourrait voir là une première conséquence, malheureuse ou heureuse, en fonction des suites actuellement imprévisibles, du principe anthropocosmique évoqué plus haut.

Quelques enseignements pour le long terme suite à l'attentat du 11 septembre

L'attentat du 11 septembre semble marquer, dit-on, une ère nouvelle, où rien ne devrait plus être comme avant, une métamutation, comme nous disons ici. Mais qu'est-ce qui devrait succéder à cet avant. Voici quelques réflexions à la hâte inspirées de tout ce qui se dit et s'écrit depuis plusieurs jours.

- La mondialisation s'impose plus que jamais à nous comme un fait, dont il nous appartient de faire en sorte qu'il serve à l'émergence d'une humanité plus unie, pour affronter les risques et espoirs du long terme.

- Les réseaux de télécommunication (TV, radio, Internet) sont plus que jamais des liens entre les hommes. Ils transportent aussi bien les stéréotypes (mèmes) que les idées complexes.

- Les occidentaux ne devraient plus accepter que le modèle de civilisation qu'ils offrent au monde soit celui du profit et de la surconsommation, sous la pression d'entreprises internationales et d'investisseurs financiers échappant à tout contrôle public. Ces entreprises, malgré leurs prétentions à la rationalité, mènent l'occident à des impasses voire à des catastrophes. On sait ce qu'il en est concernant l'environnement. Mais à très court terme, faut-il rappeler que les lobbies pétroliers américains protègent des pays de l'OPEP qui eux-mêmes financent les réseaux intégristes voire terroristes. La meilleure façon de lutter contre les abus de pouvoir des multinationales est de privilégier, chez les favorisés, un mode de vie moins consommateur, plus économe, et finalement plus austère*.

- Les occidentaux, et notamment les Européens, devraient au contraire relancer le rôle des Etats, tels que conçus en Europe à la fin de la seconde guerre mondiale : pouvoirs régaliens de police et de force armée, rôle de redistribution des riches vers les pauvres, devoir d'affichage des grandes orientations collectives.

- Mais les Etats ne peuvent plus fonctionner comme ils l'avaient fait pendant la seconde moitié du 20e siècle. L'action publique se doit désormais d'être aussi internationale ou multilatérale que possible, en incluant les Etats et administrations des pays du tiers-monde. Elle devrait se donner trois priorités, au service desquelles les Etats riches seront obligés d'apporter l'essentiel des contributions (en taxant leurs consommations) : lutter contre les inégalités génératrices de tous les futurs terrorismes; développer massivement la science et l'éducation publiques seules capables d'apporter des solutions de long terme à la lutte contre la rareté et l'exclusion; généraliser la coopération diplomatique, policière, judiciaire et militaire, aussi déplaisants que ces mots puissent apparaître à certains.

- Pour cela, les Etats, les administrations et plus généralement les forces vives de la société civile doivent se battre quotidiennement pour plus de démocratie et de participation politique. C'est le modèle de la réforme de l'Etat souvent évoqué ici, qui repose sur la valorisation du citoyen/citoyenne responsable, à opposer au kamikaze instrumentalisé.

- Finalement, les peuples et les Etats européens, incluant la Russie, disposent d'une occasion qui ne se représentera peut-être plus de s'affirmer comme modèle de civilisation différent des aspects les plus primaires du modèle consommateur à l'américaine, et susceptible de convenir à l'ensemble des cultures mondiales, quelles que soient par ailleurs leurs différences religieuses ou philosophiques.

On terminera en rappelant que pour tout ceci, les médias tels qu'Internet peuvent être des vecteurs essentiels, ainsi que l'étude de nouveaux outils intellectuels permettant de mieux comprendre la complexité  et la métamutation en cours.

* à titre d'image, on pourrait dire que Bertrand Delanoë à Paris, luttant à grand peine contre le modèle du tout-automobile, fait plus pour la lutte contre Ben Laden que les discoureurs de la lutte entre le bien et le mal. Nous devrions tous le soutenir en privilégiant les transports en commun, d'ailleurs lieux de convivialité quoique disent ceux qui ne les utilisent pas.

2. Les champs de la mondialisation

Le phénomène global de la mondialisation peut être décomposé en fonctionnalités différentes, faisant appel à des agents eux-mêmes éventuellement différents .On peut donc isoler les problèmes posés pour mieux les comprendre - ceci dit sous réserve des précautions à prendre pour ne pas oublier leurs interactions actuelles ou potentielles.

Phénomène complexe, la mondialisation prend de nombreux aspects. Chacun de ceux-ci présente, au regard des objectifs que l'on veut donner à l'action politique, des avantages et des inconvénients, qu'il faut envisager conjointement, sans réductionnisme des uns aux autres.

La mondialisation résultant du développement des transports physiques

La mondialisation résultant du développement des modes de transport physiques (marchandises et personnes) et de la diminution de leurs coûts est celle susceptible de produire les effets matériels les plus lourds de conséquences économiques. Les flux physiques sont facilités (ils deviennent moins coûteux et plus rapides). Ceci concerne tous les flux: accès aux sources de matières premières, exportations de produits agricoles et biens manufacturés, émigration-immigration de main d'œuvre, tourisme, etc. On peut cependant faire une réserve. Hors toutes autres considérations, le développement des transports de marchandises et de personnes se heurtera assez vite, malgré le progrès des techniques, à des problèmes de saturation des plate-formes et voies de communications. Un retour à certaines localisations pourra redevenir rentable, même aux yeux du capitalisme de profit.

Si le terrorisme international se développe, il faudra envisager également d'importantes réductions à la fluidité et au bon marché des transports.

De la facilitation des transports découlent les divers phénomènes dits de délocalisation, perçus par les uns comme négatifs et par les autres (les pays bénéficiaires des nouvelles localisations) comme positifs. La délocalisation économique est accélérée par la dérégulation juridique, ce qui profite d'abord aux entreprises dominantes. Nous y reviendrons.

Sans les confondre avec les problèmes de localisation, on pourra associer aussi à la facilitation des transports le développement des trafics liés à l'existence des mouvements de personnes et de marchandises au service d'intérêts criminels : prostitution, tourisme sexuel, flux migratoires clandestins, transport de stupéfiants, armes, médicaments, contrebandes et finalement terrorisme. Longtemps marginaux, ces trafics et activités se développeront inexorablement compte tenu de la difficulté croissante à contrôler les mouvements, et des perspectives de bénéfices engendrées. Il faudra impérativement relancer, aussi déplaisant que cela paraisse aux esprits libertaires, la coopération policière, judiciciaire et militaire des Etats, en vue de rendre plus efficaces les contrôles et répressions. Cependant, seuls des rééquilibres en profondeur des conditions de vie entre pays riches et pays pauvres, ainsi qu'une remise en cause profonde du modèle consommateur de l'Occident, pourront diminuer la pression.

La dérégulation des transports

Un autre point, tout aussi préoccupant, doit être évoqué. La diminution du coût des transports dans le monde résulte de deux facteurs. Le premier est tout à fait favorable : l'amélioration des techniques au plan des matériels et des infrastructures, comme en matière de logistique. L'autre a surtout au contraire des effets négatifs : il s'agit de la concurrence qui s'établit entre transporteurs et chargeurs pour abaisser les coûts au mépris des règles de sécurité traditionnellement établies par les Etats. Il s'agit là d'une forme particulièrement pernicieuse de la mondialisation économique d'inspiration libérale, que nous aborderons ci-dessous. La pression permanente à la baisse exercée sur les transporteurs, ou par les transporteurs sur leurs personnels et leurs matériels, se traduit par des pertes et risques de plus en plus insupportables, dans le domaine routier et le domaine maritime principalement.  La tendance est encouragée par les Etats du tiers-monde, qui pensent récupérer là à leur profit, ou à celui de leurs nationaux, des activités qui étaient jusqu'alors le monopole des pays riches.

Aujourd'hui, le modèle du transport aérien est également en cause: baisse des standards de sécurité technique des aéronefs et du contrôle aérien et surtout diminution constante des mesures de contrôle des voyageurs et des frets. Les problèmes affronté avec le développement d'attentats sucidaires risuquent d'apparaître comme insolubles. Mais les Etats ne peuvent accepter de baisser les bras.

On peut estimer qu'aujourd'hui, le consommateur final ou les intermédiaires ne paient pas le transport au prix qu'il faudrait pour faire respecter les normes de sécurité minimum. Ce sont les collectivités en général qui assument dans ces conditions la charge des coûts induits, des accidents et pollutions, du terrorisme.

On trouve là un phénomène dont il faut tenir compte dans l'analyse de la mondialisation. Ce n'est pas celle-ci en général qui est à incriminer, non plus que les technologies la rendant possible. C'est l'action des entreprises s'exerçant sur les Etats pour faire disparaître les normes et les contrôles, et le fait que ces Etats eux-mêmes, ou leurs représentants au sein des organisations professionnelles (par exemple l'Organisation Maritime Internationale) cèdent aux pressions de ces mêmes entreprises, ou des Etats et administrations du tiers-monde derrière lesquelles elles s'abritent.

Si la mondialisation résultant de l'amélioration des conditions du transport physique des personnes et marchandises, y compris sous la forme de délocalisations et d'échanges migratoires, faisait l'objet d'accords contractés sur un pied d'égalité entre les collectivités nationales ou étatiques intéressées, ainsi que d'une lutte coordonnée contre les fraudes, elle serait moins critiquée qu'elle ne l'est actuellement, du fait qu'elle est imposée par la force dans la perspective de maximiser le profit des actionnaires des grandes multinationales, ou de simples maffias. On voit là avec évidence l'urgence d'administrations publiques fortes et intègres, dont pourtant le libéralisme nie la nécessité.

Dans ces divers cas, on se trouve en présence d'une crise de l'autorité des Etats face aux intérêts privés, qui pourrait en principe trouver des remèdes dans de nouvelles formes d'interventions publiques coordonnées au plan international. Mais on le devine, cela ne pourra se faire sans de profondes réformes de l'action publique, qu'il faudra désormais définir en vue de s'exercer dans un espace mondialisé, plutôt que territorialement limité. C'est là tout l'enjeu d'une mondialisation bien comprise, permettant d'en garder les avantages sans en avoir les inconvénients. Nous reviendrons en détail ultérieurement sur cette perspective, qui aujourd'hui ne se présente pas de façon très encourageante.

La mondialisation culturelle

Une seconde forme de mondialisation est la mondialisation culturelle. Celle-ci est liée au développement des réseaux analogiques et numériques permettant la création et la diffusion des textes, images et sons (radio, télévision, Internet). Nous sommes dans le domaine par excellence des mèmes et de leurs réseaux d'échanges. Rappelons que les mèmes sont des agents réplicatifs très largement indépendants des individus qui les hébergent momentanément ou qui contribuent à leurs mutations. La mémétique darwinienne est une science encore dans l'enfance, notamment en France. Son développement est indispensable. Elle utilise beaucoup des outils statistiques et sémantiques utilisés pour la génétique, tout en ayant ses aspects propres. La mémétique est un vecteur entre de nombreuses disciplines relevant des sciences humaines et sociales - ce qui explique sans doute que les esprits trop nombreux hostiles à l'interdisciplinarité affectent de la mépriser.

La diffusion mondiale extrèmement rapide des images de l'attentat du 11 septembre et de ses suites montre le pouvoir des mèmes en réseau (ce que certain comme Jean-Michel Truong appellent des e-gènes), ainsi que la "prise de tête" qu'ils imposent aux humains, quel que soit leur arrière-plan culturel.

Omniprésence des Etats-Unis

C'est la mondialisation culturelle sous l'égide des produits et mèmes anglo-saxons qui a longtemps été et demeure encore la plus visible. Les pays de langue anglaise, Royaume Uni et surtout Etats-Unis, ont compris depuis longtemps l'intérêt stratégique de la production et de la diffusion à grande échelle de produits culturels répandant partout leur influence et leurs œuvres scientifiques et artistiques. La langue anglaise qui est le vecteur principal des échanges langagiers, est et restera longtemps en position dominante. Cette diffusion s'accompagne de nombreuses offres de services en réseau.

L'influence des pays dominants dans le champ culturel peut se développer sans se heurter à des limites physiques ou économiques. Les échanges de données et services immatériels sont encore loin d'avoir saturé les possibilités d'absorption des consommateurs potentiels. Ils créent eux-mêmes leur propre valeur ajoutée, en produisant simultanément des fournisseurs de biens et des consommateurs. Il est donc prévisible qu'ils vont croître de façon exponentielle (sauf à encaisser quelques crises momentanées comme en 2001).

Les seules difficultés auxquelles ils se heurtent sont le faible débit et le coût élevé de certains réseaux de télécommunication dans le monde, ou des barrières de langue et de police, dans certaines zones géographiques. Mais partout les connexions s'améliorent, l'anglais se répand, les consommations clandestines s'installent là où elles demeurent officiellement interdites. Le concept de fracture numérique est à manipuler avec précautions. Il ne faut pas en faire un argument pour décider que le virtuel n'est pas bon pour le tiers-monde. Ce n'est pas en tous cas ce que pensent les grandes compagnies de production internationales, qui s'efforcent de fournir des produits de grande diffusion susceptibles de court-circuiter les interdits divers pour mobiliser directement les consommateurs.

Un autre facteur à considérer est que, sous la pression des Etats-Unis, l'offre des services culturels s'étend de plus en plus à des domaines relevant dans les vieux Etats régaliens de la seule puissance publique : télé-enseignement, télé-formation, télé-médecine. Dans les pays anglo-saxons, il est admis que les entreprises privées concurrencent les administrations publiques, en vendant des services à des prix d'ailleurs de plus en plus compétitifs par effet de masse. Ce qui n'empêche d'ailleurs pas les universités et autres structures publiques d'intervenir elles-aussi dans l'exportation des télé-services.

On évoquera aussi , et pas seulement dans le champ d'influence des Etats-Unis, la mise en place d'entreprises monopolistiques situées dans des créneaux stratégiques qu'elles ont réussi à accaparer, et qui peuvent être en mesure de soumettre à leur influence économique et culturelle de très larges espaces de création. C'est aujourd'hui le cas de Microsoft, dont le monopole indéfiniment renouvellé inquiète jusqu'à l'administration fédérale américaine. A cette date (automne 2001) Microsoft a échappé à toutes tentatives de limitation et de démembrement, venant aussi bien des réglementations anti-trust que de la concurrence. Que fera-t-il de ce pouvoir dans l'avenir, et comment les utilisateurs pourraient-ils espérer le limiter, chose que, même avec les ressources offertes par les logiciels libres, ils n'ont pas encore réussi à faire, faute d'entente entre eux? 

Dans un ordre d'idées voisin, on mentionnera la question des droits d'auteurs, ou plutôt de la propriété intellectuelle et de la protection des savoirs traditionnels. On assiste aujourd'hui à la confrontation de deux écoles : une école "libertaire" soutenant que la suppression des droits de propriété intellectuelle favoriserait la diffusion des biens immatériels et favoriserait le développement industriel local - une école "classique" soutenant que les droits de propriété intellectuelle sont nécessaire à la maîtrise du retour sur investissement, et favorables à la structuration du développement économique. La question est loin d'être tranchée ni dans les esprits ni les faits, et mérite plus que jamais débat.

La mondialisation culturelle sous l'influence des Etats-Unis et de leurs entreprises culturelles se manifeste par la diffusion de comportements et modes de consommation inspirés des USA (coca-cola, musique, graffitis, etc. ), ceci y compris dans des pays restant profondément réfractaires au pouvoir américain. Mais elle ne doit pas faire illusion. Dans certains cas, elle peut s'accompagner de réactions culturelles profondes sous-jacentes. Les mêmes jeunes qui boivent du coca-cola peuvent piétiner sur ordre le drapeau américain ou accepter les mots d'ordre des internationales terroristes.

Les pays dominés culturellement peuvent réagir

Il est usuel de dénoncer la mondialisation culturelle et l'effet vecteur qu'elle joue au profit de la domination américaine. Mais on constate malheureusement que cette dénonciation devenue rituelle est généralement considérée, notamment en Europe, par les auteurs et consommateurs des pays " dominés " pour ne faire aucun effort de résistance. On le voit dans les industries de l'image comme dans l'Internet. Si les grandes sources d'émission de contenus informationnels se trouvent encore localisées aux Etats-Unis ou dans leur environnement culturel, rien n'empêche de leur disputer progressivement le terrain.

Les progrès technologiques le permettent aujourd'hui, dès que l'on veut bien se placer en position de compétiteur. En fait, il apparaît que la plupart des pays ou groupes sociaux étrangers à la culture américaine sont en train de le comprendre et se donnent les moyens d'accéder à la création et à la diffusion de contenus spécifiques de leurs cultures. C'est le cas notamment avec l'Internet, qui permet la création et la diffusion à coûts très faibles. Ce le sera progressivement avec la télévision numérique terrestre. La mondialisation culturelle prend progressivement la forme d'une vaste bibliothèque ou médiathèque hébergeant toutes les productions mondiales, y compris les plus confidentielles. Rien n'empêche ceux qui le souhaitent de se saisir du média. On le vérifie d'ailleurs avec le succès sur le web des contre-cultures ou des cultures politiquement contestataires. On notera en contre-partie que les réseaux diffusent n'importe quoi, sans jugement de valeur a priori. Des idéologies sectaires, fanatiques ou terroristes peuvent donc y trouver un hébergement leur permettant de tenter leur chance. Ce n'est pas une raison pour à nouveau trouver là des excuses pour ne pas investir (sport auquel on excelle en France)

On peut discuter de l'efficacité des politiques dites de l'exception culturelle. Si elles se bornent uniquement à prétendre fermer les frontières virtuelles (comme le font certaines dictatures) elles sont sans effet durable. Elles n'ont guère de sens non plus si elles visent le maintien de formes de production ou d'entreprises culturelles nationales archaïques, refusant de se confronter à la concurrence intellectuelle du reste du monde. Elles commencent par contre à présenter de l'intérêt si elles encouragent de façon radicalement innovante la démocratisation des prises de paroles, l'anarchisme créatif et la recherche continue de nouveaux média - ceci sans l'intervention de tutelles publiques conservatrices au plan moral ou soucieuses seulement de préserver des avantages acquis. Dans une éventuelle course à la décentralisation et à la démocratisation, les grandes compagnies et les entreprises publiques manquent de souplesse. Il y a là un créneau important à exploiter par les associations citoyennes, ONG et autres organisations qui se révèlent actuellement à l'occasion des manifestations contre le libéralisme mondialisateur. Ceci dit, l'objectif n'est pas facile, et dans certains cas, le public préfère se tourner vers les œuvres d'importation. Les politiques d'exception culturelle, par ailleurs, ne prendront tout leurs sens que dans l'échange avec d'autres cultures mal représentées encore. Pensons notamment à celles des pays asiatiques et africains.

Mondialisation et rationalité scientifique

Une forme particulièrement avantageuse de la mondialisation culturelle est l'appui qu'elle apporte à la diffusion universelle de la rationalité scientifique. On objectera que la science est un enjeu de pouvoir considérable. Le choix des thèmes de recherche et des modalités de diffusion des résultats se fait sous la pression des pays industriellement et culturellement dominants. Néanmoins, il reste à la culture scientifique une base d'universalité de bon aloi. On peut penser que, face aux mythologies diverses, la science contribue à servir l'humanité tout entière. Mais ceci ne peut se produire que si l'ensemble des populations peut accéder à ses enseignements et à ses valeurs. Le libre accès aux contenus des découvertes scientifiques et techniques, aux débats relatifs à leurs usages et, surtout, aux formations ou télé-formations permettant à tous d'acquérir les compétences nécessaires constitue un facteur essentiel pour la valorisation de l'intelligence humaine dans la perspective du principe anthropocosmique. Ce doit être un enjeu majeur d'une mondialisation bien conçue.

La mondialisation politico-économique

La mondialisation politico-économique constitue la troisième des grandes formes de mondialisation généralement observées, sinon dénoncées. La mondialisation, en soit n'est pas en cause. Il est normal et sain que les zones de production et d'échanges s'élargissent. La constitution de vastes espaces d'échanges économiques, régulées par des administrations nationales et internationales puissantes, n'aurait que des avantages. Les régulations viseraient entre autres à empêcher les concentrations monopolistiques, à bien répartir les implantations, à contrôler les flux financiers en évitant les évasions diverses...Malheureusement, ceci qui supposerait une coopération internationale poussée, est encore un rêve, sauf dans des régions telles que l'Europe ayant sciemment décidé d'oeuvrer pour un développement harmonisé. Par le terme, abusivement employé de mondialisation, qu'il faudrait en fait appeler la mondialisation libérale, on désigne l'abaissement des Etats et collectivités publiques traditionnelles, face aux nouveaux agents mondialisés que sont les entreprises multinationales et tous les regroupements économiques transnationaux. Le capitalisme néo-libéral trouve sa force dans la disparition des frontières et la possibilité de trouver sans cesse de nouvelles forces de travail et ressources naturelles à exploiter résultant de cette disparition. Les grandes entreprises ont compris qu'elles pouvaient échapper aux réglementations nationales en migrant vers les pays qui, pour diverses raisons (dont certaines, aux yeux de ces pays, paraissent légitimes) attirent leur implantation en leur promettant l'absence de toute contrainte réglementaire. Or ceci multiplie les risques sociaux et environnementaux, y compris dans les pays d'acceuil. On retrouve là, à bien plus grande échelle, la question des risques induits par la dérégulation des transports sous la pression d'agents économiques cherchant la rentabilité à court terme.

C'est la mondialisation libérale, appelée aussi néo-libéralisme, loi des marchés, etc., qui excite particulièrement l'hostilité des mouvements, eux-mêmes mondialisés, dits des anti-mondialistes. Elle se traduit, notamment, par la diminution du rôle protecteur des Etats, exercé traditionnellement, tant bien que mal il est vrai, au profit des nationaux faibles contre les puissants, puissants de l'intérieur ou de l'extérieur. La disparition des barrières légales protectrices établies par les Etats contre les comportements économiques de prédation est de toutes la plus critiquée, à juste titre. Au plan de la sécurité, les protections péniblement établies par les Etats contre les risques sanitaires, les comportements à risque tels que l'usage des stupéfiants et surtout la multiplication des activités nuisibles à l'environnement, perdent toute efficacité.

Même si l'activité économique des multinationales mondialisées ou en voie de l'être n'est pas entièrement négatif, la tendance générale est pourtant la recherche du bénéfice à court terme, sans études d'impacts sur le long terme. La concurrence, qui n'est pas une mauvaise chose en soi, se durcit et entraîne une instrumentalisation croissante des salariés comme des consommateurs, le développement de la corruption et bin d'autres des maux dont souffre en priorité le tiers-monde.Ceci d'autant plus que le démantèlement des protections légales se complète d'un accroissement considérable des activités criminelles (criminalité économique ou criminalité de droit commun) dû à la prolifération d'organisations internationales, bénéficiant souvent de la protection de certains Etats (Etats maffieux). Il s'agit incontestablement là de la version la plus noire de la mondialisation.

Depuis quelques années, l'abaissement du rôle des Etats et la prédominance de celui des grandes sociétés soucieuses de profit à court terme, indépendamment du coût social, provoque l'apparition de nouvelles mondialisation, celle des filières et réseaux non seulement maffieux mais terroristes. Les deux s'enchaînent d'ailleurs. On peut constater que les multinationales du pétrole ont accepté de soutenir ou faire soutenir des Etats qui financent abondamment la contestation y compris violente du modèle occidental. Le vieux Lénine, sur ce point, n'avait pas tort en disant que le capitalisme débridé creuse lui-même sa tombe.

Délocalisations

Cependant l'inégalité entre riches et pauvres complique l'analyse. Que dans un secteur donné les opérateurs nationaux d'un pays riche soient mis en concurrence, qu'ils soient conduits à moderniser leurs structures et le cas échéant licencier ou reconvertir des personnels est une chose pratiquement inévitable. Les Etats peuvent adoucir les transitions, mais ils ne doivent pas les empêcher.

Mais aujourd'hui , comme on l'a dit, ces mêmes opérateurs délocalisent tout ou partie de leurs potentiels industriels ou commerciaux dans des pays pauvres, moins contraignants sur les plans fiscaux ou de la protection sociale. C'est ce que l'on a nommé l'entreprise sans usines. La pratique devient constante. Des groupes internationaux créent des sous-traitants, basés dans divers pays du monde, généralement sous-développés, sur lesquels ils transfèrent la charge d'imposer des bas salaires et l'absence de protection sociale. Il ne faut pas oublier que, dans ces pays sous-développés, l'arrivée de tels sous-traitants, malgré l'exploitation et la précarité, est généralement considérée comme une bonne chose. Les différences de niveau de vie sont telles qu'un salaire de survie en dans un pays riche est considéré comme très désirable dans un pays pauvre. La chose, théoriquement, pourrait être organisée dans le cadre de coopérations internationales un tant soit peu rationalisées.

Prenons l'exemple de Flextronics Nancy qui a récemment fermé son site de 250 employés à Moncel-les-Lunéville, quelques semaines après qu'Alcatel, dont il est d'ailleurs sous-traitant, ait annoncé qu'il devenait une entreprise sans usines. Nous sommes en présence d'un nouvel aspect de la mondialisation et aussi de la gestion électronique just-in-time au plan mondial permise par la facilitation des conditions de transport et de gestion logistique permise par les réseaux modernes. Dans le même temps, en quelques jours, Lucent, Invensys, ABB, Philips, Reuters et d'autres multinationales annonçait 40.000 suppressions d'emploi. Il s'agit là de restructurations menées au niveau planétaire, correspondant à la dispersion géographique de ces entreprises et de leurs fournisseurs, qui permet de profiter de la dérégulation et du chômage dans les pays pauvres. Les licenciements sont annoncés lors de la publication des résultats trimestriels, grâce à la réactivité des logiciels de gestion utilisés en réseau par les entreprises mondialisées. Les actionnaires sont informés le jour même et peuvent réagir favorablement aux mesures de redressement. On licencie en période de décroissance d'activité, mais en général, même en cas de reprise, on ne recrute plus, ou pas dans les mêmes conditions. Il s'agit de phénomènes de fond contre lesquels la vieille indignation politique parait de moins en moins utile.

Il ne faut pas se limiter à poser la question des salariés de telles entreprises multinationales et de leurs sous-traitants. Il faut voir aussi la question de ceux qui profitent vraiment de la situation de domination. Ce sont, dans une certaine mesure, les cadres et employés de haut niveau technologique, provenant généralement des pays les plus riches, restant en place dans les entreprises sans usines. Ceux-ci se réservent les activités à forte valeur ajoutée, la recherche et l'innovation, les bons salaires en découlant. Mais les principaux bénéficiaires, toujours évoqués aujourd'hui par les anti-mondialisateurs, sont en fait les actionnaires, dont les fameux bénéficiaires de stock-option et fonds de pension, qui se recrutent exclusivement dans les pays riches. Sans se donner d'autre mal que de choisir de bons investisseurs, ces personnes et groupes prélèvent sur l'économie mondiale, production et consommation, des plus-values que rien au fond ne justifie - sinon le fait d'être nés du bon côté.

Un autre point sur lequel on n'attire pas assez l'attention est que la dérégulation et le néo-libéralisme ne s'accompagnent pas d'un renforcement interne de la concurrence. Les consommateurs et les Etats sont de plus en plus face à des monopoles ou oligopoles agissant par entente, analogues en fait à des monopoles collectifs ou internationaux - ceci au mépris des réglementations pour la protection de la concurrence émanant des Etats ou des organisations régionales, telles que l'Union européenne. L'exemple de Microsoft est dans tous les esprits. Les salariés et consommateurs ne sont pas seuls à en souffrir. Pensons notamment aux producteurs agricoles et artisans confrontés aux centrales d'achat mondiales.

On retrouve là sur un plan plus vaste l'ancienne loi d'airain des salaires, aux mains d'un patronat monopoliste ou cartellisé, dont souffrent aussi les petits fournisseurs et sous-traitants de ces groupes Au 19e siècle, être né patron ou fils de patron garantissait des revenus à vie, sans guère de conditions de mérite. Il semble qu'il en soit de même aujourd'hui, pour les gens ayant eu la chance d'appartenir aux classes favorisées des Etats riches de ce monde.

Un certain nombre de remèdes ont été apportés à la loi d'airain des salaires, par les législations sociales, sous la pression des luttes ouvrières, tout au long du 19e et 20e siècles. Mais comme on le sait la délocalisation et l'abaissement des barrières réglementaires entre Etats ne permet plus à ces législations nationales d'agir tant du moins que l'on fera appel à elles en méconnaissant les nouvelles caractéristiques du milieu économique et politique découlant de la mise en place du système mondialisé, dont nous avons rappelé en première partie le côté complexe et chaotique.

L'agriculture et la pêche

On pourra réserver une réflexion particulière aux questions de la production agricole au regard de la mondialisation. De nombreux problèmes sont posés par la course à la production intensive dans les pays riches. Citons la pression de la grande distribution qui cherche à diminuer sans cesse les prix d'achats aux producteurs, sans pour autant diminuer d'autant les prix de vente aux consommateurs. Sous cette pression, les produits alimentaires ne sont plus payés assez chers pour rentabiliser des productions de qualité. On évoquera aussi la pression des industries chimiques et vétérinaires pour un emploi excessif des engrais et produits phyto-sanitaires ou de pharmacie animalière. Ces divers facteurs entraînent dans les pays riches eux-mêmes des crises de surproduction ou, plus gravement, des épidémies et pollutions de grande ampleur.

Les conséquences les plus graves concernent cependant l'agriculture des pays pauvres. Les producteurs locaux sont découragés par l'importation à prix cassés de surplus alimentaires occidentaux qui souvent pourtant ne correspondent pas aux besoins des populations. Ils abandonnent la terre et viennent grossir les bidonvilles des grandes villes, les effectifs de chômeurs, de candidats à l'immigration voire de délinquants. La désertification s'accroît sur les terres abandonnées. La seule vraie solution supposerait là encore l'abandon du libéralisme. Il faudrait organiser à l'initiative des Etats concernés, ou d'organisations internationales, des coopérations Nord-Sud permettant de ramener à la terre les agriculteurs du sud, en leur transférant les connaissances et les technologies permettant des formes d'agriculture viable. Dans les zones déjà surcultivées (comme le bassin amazonien) au contraire, il faudrait encourager la reforestation, là encore en payant ces activités d'un prix suffisant pour les rendre attractives. Qui paierait ? Des programmes de coopération financés par le Nord, à partir de formules pesant sur certains flux économiques et financiers (du style de la taxe Tobin) voire les consommateurs finaux des pays riches, qui peuvent supporter une augmentation légère des prix des produits de consommation. Si grâce à ces mesures, l'équilibre écologique et humain de la planète peut être restauré, tout le monde sera bénéficiaire à terme.

Des mesures de même nature devront être entreprises pour la réappropriation des zones maritimes victimes de la surpêche et de la pollution. Les japonais ont montré comment des fermes aquacoles auto-entretenues de grande dimension, implantées sur les côtes, peuvent faire revenir toute la gamme des espèces marines, sur lesquelles des prélèvements raisonnables suffisent à assurer les besoins alimentaires des populations concernées - le tout sans faire appel aux aliments artificiels et pesticides.

On voit que là encore des interventions publiques nationales et internationales conjuguées, appuyées sur une bonne connaissance scientifique des problèmes, sont seules capables d'apporter des remèdes à des dégradations catastrophiques des équilibres humains et naturels primitifs, dus aux excès de la volonté de profit à court terme.

Eviter le retour au protectionnisme

Ceci étant, il faut bien voir que si les réglementations étatiques se trouvent abaissées ou contournées, c'est souvent parce que les Etats, dans leurs sphères nationales de compétence, n'ont pas su donner aux initiatives économiques et à l'innovation compétitive les encouragements nécessaires. On a longtemps, et à juste titre, critiqué sous le nom de protectionnisme les efforts faits par des producteurs ou opérateurs nationaux pour conserver des privilèges (vendre cher à une clientèle captive) grâce à la protection d'administrations généralement corrompues. Ce n'est pas en réclamant le retour à de telles pratiques publiques que l'on pourra lutter contre les excès de la dérégulation économique au niveau mondial. De même l'exercice de responsabilités économiques par des fonctionnaires finalement irresponsables ne peut donner de bons résultats, comme les échecs récents de l'interventionnisme public à la française l'ont montré. Dans la plupart des marchés nationaux dits d'offre, c'est-à-dire aux mains de producteurs locaux, l'arrivée de compétiteurs extérieurs a permis de considérables bonds de productivité. On l'a vu en Europe ces dernières années dans le téléphone. Ceci se vérifie aussi bien dans les pays riches que dans les pays pauvres. Il faudra donc que de nouvelles régulations publiques économiques, si elles voient le jour, laissent une place suffisante à la concurrence internet et externe. Ceci ne parait pas en principe impossible.

Des politiques publiques d'encadrement négociées au plan mondial

Le remède à la mondialisation libérale serait la mise en place de politiques publiques mondialisées (regroupant les principaux Etats du monde) qui assureraient une meilleure répartition des richesses, une meilleure protection sociale et de l'environnement. Ce serait, comme nous l'avons indiqué, le modèle de l'Union Européenne qui pourrait être appliqué, avec des adaptations tenant à la grande hétérogénéité de développement entre nations partenaires. Il n'y a pas de raisons de penser que l'ONU, convenablement modernisée, ne puisse servir de cadre général aux accords inter-Etats qui seraient nécessaires.  Dans ce cas, le caractère mondial de ces politiques serait la condition sine qua non de leur efficacité.  On ne doit donc pas confondre la lutte contre la mondialisation libérale et les abus qui se perpétuent dans ce cadre, en proposant un utopique ou dangereux retour aux cloisonnements géographiques et politiques. La seule solution sera la marche en avant, vers des fédérations Nord-Sud de plus en plus ambitieuses, auxquelles par exemple des relations nouvelles entre l'Union européenne et l'Afrique serviraient de précédents. .

La première urgence semble-t-il serait d'essayer d'analyser, en se plaçant à l'échelle du monde, les conséquences de la démographie galopante, des rivalités accrues entre nations provoquées par la pauvreté grandissante de certains, par les bénéfices toujours accrus d'autres (ceci du fait de la permanence des monopoles), des transformations de la demande de produits et services. Avec les représentants des Etats et des syndicats des pays les plus pauvres, les hommes politiques et économistes des pays européens, qui prétendent résister à l'ultra-libéralisme profitant essentiellement aux Etats-Unis et à quelques entreprises s'alignant sur leurs modes de gestion, devraient envisager de remettre en cause, même si cela est douloureux, un certain nombre des postulats de leur action économique, pour envisager de nouvelles solutions. Lesquelles, ce n'est pas évident à dire, mais des perspectives apparaîtraient certainement si on s'en donnait la peine. Il n'est plus acceptable que les responsables politiques ne cherchent pas vraiment à comprendre ce qui se passe, mais se réfugient dans les analyses d'un autre siècle afin de passer au mieux les échéances électorales.

On verra assez vite, semble-t-il (nous reviendrons ci-dessous sur ces perspectives) que certaines solutions pourraient venir d'une nouvelle conception de l'action publique, loin donc d'une fuite toujours accélérée dans le libéralisme. L'action publique de demain devra nécessairement être coordonnée au plan international, sinon exercée directement par des administrations internationales, telles que celles dont l'Europe pourrait se doter si elle faisait vraiment le choix du fédéralisme, en liaison étroite avec les administrations du tiers monde.

Ceci sera déjà difficile. Mais bien plus difficile sera la véritable réforme en profondeur des modalités de décision collective et d'exercice des politiques publiques. Il ne faut pas se dissimuler que, sous la pression des intérêts privés même " honnêtes " et pire encore, des intérêts maffieux, l'indépendance et l'intégrité de l'administration et de la justice, notamment dans le cadre de structures internationales, seront particulièrement difficiles à assurer. Aussi difficile sera l'objectif de démocratisation des administrations, enlevant aux fonctionnaires l'habitude de décider seuls ce qui est bon pour les administrés. Une véritable coopération citoyenne avec les populations des différents pays concernés par une action collective, laissant de côté tout réflexe nationaliste ou raciste, sera nécessaire. Des méthodes de gestion informatiques et sociologiques très innovantes devront être mises en place. Enfin de grands programmes de développement durable, économiques et scientifiques, devront être proposés pour mobiliser les épargnes disponibles vers des investissements de long terme gages des emplois et bénéfices futurs.

Un tel programme paraîtra aux connaisseurs presque utopique. C'est cependant ceci ou rien qui permettra de lutter contre les effets pervers de la mondialisation économique aux mains d'intérêts privés motivés uniquement par la recherche de profits immédiats.

3. Les acteurs de la mondialisation

La mondialisation est-elle un bien ou un mal ? On l'a vu, c'est d'abord un fait. Toutes les observations scientifiques montrent que les phénomènes de la nature sont évolutifs, et qu'ils tendent en général à constituer des entités de plus en plus complexes, faites de l'agrégation fonctionnelle viable d'un nombre croissant de composants ou individus. Il en est ainsi dans les domaines de la physique des particules élémentaires, de la chimie, de la biochimie et de la vie en général. Les seules limites à cette règle seraient susceptibles d'être apportées par le 2e principe de la thermodynamique, puisque de tels regroupements supposent une consommation d'énergie dont rien ne garantit que l'évolution du cosmos assure le renouvellement permanent.

Il paraît donc vain de s'opposer à la mondialisation, même pour des raisons apparemment bonnes qui résulteraient en fait d'une analyse superficielle. On peut toujours le faire, certes, mais sans effets garantis, voire en produisant des réactions qui accélèrent le phénomène. En théorie bien sûr, rien n'interdit de revenir à un état antérieur du monde, par exemple au moyen-âge ou aux débuts de l'ère quaternaire. Mais un tel objectif est aussi hors de portée de l'humanité, tout au moins aujourd'hui, que le serait le projet d'un voyage extra-galactique.

Nous avons vu précédemment qu'en matière de mondialisation, il ne faut pas se tromper de combat. Il ne faut pas se battre contre la mondialisation en soi ou même contre la compétition entre acteurs qui la fonde. Il faut se battre contre les entreprises économiques et financières qui profitent de la mondialisation pour renforcer leur domination sur le monde sans apporter les services correspondants. Il faut se battre aussi contre les Etats qui démissionnent face à ces entreprises, et ne cherchent pas à établir de nouvelles règles protectrices de l'intérêt général et du long terme, ceci dorénavant à l'échelle du monde. En d'autres termes, il va falloir réhabiliter une action publique adaptée aux besoins nés de la mondialisation.

L'expérience montre qu'il va falloir faire plus et plus difficile. Beaucoup d'observateurs commencent à dire que la lutte contre les effets pervers de la mondialisation doit viser à remettre en cause ce qui est derrière, à la fois comme facteur déterminant et comme conséquence, l'hégémonie des Etats-Unis. Les anti-mondialisations qui s'en prennent à l'OMC ou au G8 sont comme des taureaux qui s'en prennent à la muleta sans voir le torero. C'est la super-puissance américaine qui crée en fait la plupart des effets pervers de la mondialisation, en attirant à elle, qu'elle soit en phase de prospérité ou même comme actuellement (en 2001), en phase de récession, toutes les valeurs ajoutées et les potentiels de développement du monde.

On hésite dorénavant à écrire ceci, en évoquant l'hégémonie des Etats-Unis, après l'attentat monstrueux qui les a frappés le 11 septembre. Malheureusement il faut bien admettre que si rien ne change, dans l'hégémonie qu'exercent sur le reste du monde, non seulement les Etats-Unis, mais derrière eux ceux des pays d'Occident qui jugent bons de les imiter, la source de la révolte parfois suicidaire venant de militants du tiers-monde restera ouverte. Il nous appartient à nous tous Occidentaux, et aux citoyens des Etats-Unis en particulier, de comprendre qu'il n'est plus possible d'instrumentaliser sans complexe quelques milliards de terriens, pour la poursuite d'objectifs de développement égoïstes, mettant en péril l'humanité toute entière avec son cadre de vie dans la biosphère. Beaucoup de gens très modérés, dans plus de 100 pays, avaient ressenti comme une espèce de déclaration de guerre au reste du monde le mépris avec lequel le Président G.W.Bush avait refusé de prendre en considération le protocole de Kyoto sur la limitation des émissions de gaz à effet de serre. De la même façon, le mépris affiché ces derniers mois à l'encontre des traités multilatéraux signés par la précédente administration, et la réaffirmation du droit à la décision unilatérale, soi-disant pour sauvegarder les intérêts des seuls Etats-Unis, avaient inquiété tous les démocrates du monde.

Il ne s'agit pas de porter un jugement moral à l'encontre des Etats-Unis, dont par ailleurs nous ne pouvons qu'admirer le dynamisme créatif, dans de nombreux domaines, notamment la science, la technologie et même la culture. Il s'agit seulement de constater un déséquilibre résultant de la juxtaposition devenue de moins en moins viable d'un poids hyper-lourd et de poids faibles et dispersés. Nous nous trouvons là encore face à un développement dynamique dont la responsabilité est très diffuse, mais qui risque de prendre les proportions d'une machine à broyer l'ensemble des parties en présence.

Les Etats-Unis se trouvent dorénavant assis sur le monde dans la posture d'une vaste pompe aspirante et foulante leur permettant de prélever tout ce qui les intéresse des activités des divers acteurs de la biosphère, et de renvoyer sur les autres ce dont ils ne veulent pas assumer le poids, charges collectives ou déchets. Si on n'y prend pas garde, tout ce qui se fera d'intéressant dans le monde au 21e siècle sera fait à l'initiative et sous la responsabilité des ressortissants et acteurs dépendants des Etats-Unis : l'homme sur les planètes proches, la biogénétique, le cerveau artificiel et plus généralement tous les nouveaux domaines en émergence dans les sciences et les techniques.

Ceci, contrairement à l'illusion de ceux qui croient que les méfaits de la mondialisation résultent du néolibéralisme, c'est-à-dire de l'action des seules entreprises capitalistes, sera le fait d'une collaboration étroite entre les structures étatiques et des entreprises des Etats-Unis, sans doute soutenues par une foi messianique en leur destin transcendant. Nous sommes en face d'une entité géo-politique de type " Puissance ", que rien ne semble plus devoir arrêter, sauf les catastrophes en retour que pourraient provoquer les abus de cette puissance, dont l'attentat du 11 septembre pourrait apparaître comme un précurseur.

L'hégémonie américaine

Pour une analyse plus en profondeur de ce qui se cache sous l'hégémonie américaine, nous nous limiterons à quelques exemples. L'hégémonie améticaine, à la vue de ces exemples, ne résulte pas seulement d'une conjonction de facteurs favorables, dans un processus de course à la super-puissance engagé dès la première guerre mondiale. Il résulte aussi d'une volonté délibérée, mais principalement confidentielle, des décideurs publics et privés américains pour se donner les moyens durables de dominer le monde. On dira, depuis l'attentat du 11 septembre, qu'il ne faut plus tenir de tels propos, qui excitent à l'anti-américanisme. Si pourtant on se tait, par respect pour les morts, on prend le risque laisser un champ de plus en plus grand aux contre-coup systémiques de la domination actuelle des Etats-Unis. L'existence d'une super-puissance ne peut être une bonne chose, même pour ceux qui espèrent s'abriter sous sa protection.

Décrivons rapidement la position des Etats-Unis, notamment au regard d'un affichage de libéralisme qui est plus destiné à désarmer les autres qu'à s'appliquer à ses propres démarches géo-politiques. Cette puissance a acquis, pour différentes raisons généralement honorables (travail, inventivité, sens de l'organisation, etc.) mais aussi en bénéficiant par tête d'habitant de ressources en espace et matières premières largement supérieures à celles du reste du monde, une position telle que ses administrations, ses laboratoires, ses entreprises peuvent en général l'emporter dans les compétitions avec leurs concurrents. Dans ces conditions, elle n'a que des avantages à tirer de la disparition des frontières géographiques et juridiques, ainsi plus généralement que des réglementations établies par les autres pour se défendre de ce qu'ils peuvent estimer être une concurrence inégale voire une agression contre leur mode de vie et leur indépendance. Cette super-puissance prêchera donc un catéchisme libéral tout en poussant à l'élargissement géographique de sa sphère d'influence. Le libéralisme (laisser faire les initiatives privées) ne pourra que bénéficier à ses entreprises, capables de l'emporter sur leurs concurrentes par leur seule taille et compétitivité. La super-puissance sera donc favorable à la mondialisation libérale qui lui ouvre des terrains d'expansion à la mesure de ses capacités. Toute tentative pour ériger des barrières protectionnistes sera donc vigoureusement combattue, soit directement, soit par les institutions internationales où la super-puissance dispose d'une position dominante. Si cependant, dans certains secteurs, des entreprises étrangères se révèlent plus compétitives, cette super-puissance n'hésitera pas, puisqu'elle ne craint guère les mesures de rétorsions, de faire appel au protectionnisme le plus classique. Par ailleurs, la puissance publique, dans les domaines ou l'investissement privé ne se portera pas, faute de rentabilité à court terme, n'hésitera pas à investir elle-même massivement. C'est le cas dans les grands programmes militaro-industriels et scientifiques, dont les derniers en date, l'Initiative de défense anti-balistique et les projets d'exploration de Mars, auront d'importantes retombées. Comme la super-puissance est riche, elle peut financer par l'emprunt et l'impôt d'importantes dépenses publiques hors de portée des autres Etats.

L'histoire se répète, puisque c'était dans l'ensemble la situation dont bénéficiait la Grande Bretagne au 19e siècle, et qui fondait son libéralisme, avant que les pertes encaissées lors des deux guerres mondiales et l'émergence des Etats-Unis ne viennent lui disputer ce rôle dominant.

On conçoit qu'une telle situation privilégiée enclenche en principe un cercle vertueux, au profit de la puissance bénéficiaire. Elle attire de plus en plus de ressources productives à forte valeur ajoutée, élargit sans cesse sa clientèle extérieure et, améliorant en permanence son image culturelle, constitue une référence de plus en plus forte pour les autres civilisations.

Néanmoins la croissance de la super-puissance ne peut être linéaire et suscite des résistances de plus en plus fortes dans le reste du monde. Le libéralisme érigé en doctrine d'Etat entraîne également différents effets pervers internes, résultant notamment de la dégradation des services publics et de l'accroissement des inégalités entre bénéficiaires de la croissance et ceux qui n'ont pu pour diverses raisons y participer pleinement.

La super-puissance ne peut donc se reposer entièrement sur le dynamisme de ses entreprises pour se protéger de la concurrence économique étrangère, et moins encore contre les mesures éventuelles de rétorsion des autres Etats. On vient de voir qu'elle peut être également à la merci de ces adversaires plus diffus, échappant aux Etats, que sont les internationales terroristes.  Elle a besoin de mobiliser en permanence son potentiel étatique: diplomatie, armée, renseignement. C'est ce qu'elle appelait traditionnellement la politique du gros bâton: big stick policy. A ce stade, il n'est plus question de libéralisme, sinon dans les discours, du moins dans les faits. A quelque endroit du monde que la super-puissance estimera ses intérêts menacés, elle se donnera les moyens d'intervenir. Si elle ne se proclame plus guère le gendarme du monde, elle sera certainement décidée à être le gendarme sourcilleux de ses propres intérêts.

Avant la reconversion dramatique de ses stratégies de défense, suite aux attentats dè 11 septembre, le gouvernement américain comptait sur deux protections à forte composante technologique, la National Missile Defence et le réseau Echelon. Il s'est avéré que l'un comme l'autre n'étaient pas capables de résister aux intrusions de fanatiques kamikazes bien organisés mais ne disposant que des technologies empruntées à l'adversaire. A la décharge de ces systèmes technologiques, il faut bien voir qu'ils n'étaient pas opérationnels en septembre 2001. Il est très probable que, même si des mesures de défense plus traditionnelles sont mises en route, ces systèmes continueront à être développés, notamment Echelon. L'administration américaine estimera sans doute qu'une fois déployés, ils pourront représenter une ligne de défense utile, non exclusive d'une couverture par des moyens humains plus souples. Les industriels du secteur pousseront d'ailleurs à ce que les importants budgets consacrés à ces projets ne soient pas remis en cause.

La National Missile Defence

On ne sait à la date de rédaction de ce document si les décisions déjà engagées par l'administration démocrate en faveur de nouveaux types de défense fortement consommateurs de technologies les plus modernes, et confirmées par le président Bush dès son arrivée au pouvoir, seront maintenues. Quoiqu'il en soit, elles s'analysaient en plusieurs types de mesures. La plus visible était le lancement du bouclier anti-missiles, baptisé NMD ou MD (Missile Defence), ce malgré les réticences ou l'hostilité des Alliés des E.U. Ce système aurait pour effet de protéger, en principe, le territoire national contre des missiles envoyés par les Etats pirates ennemis des Etats-Unis, voire par des organisations terroristes. Mais il aurait pour principal résultat induit de mettre à disposition de l'industrie civile des outils très performants permettant de conserver l'avance technologique de cette industrie. L'exploration spatiale et la recherche scientifique en découlant seront donc grandement facilitées. C'est de cette façon d'ailleurs que les grands succès technologiques de l'industrie américaine ont été depuis la 2e guerre mondiale en grande partie financés par les budgets militaires.

Le réseau Echelon et les super-cerveaux artificiels

Nous avions écrit, dans une première version de ce document antérieure au 11 septembre, que les missiles anti-missiles ne protègent pas cependant de tout. Le principal risque aujourd'hui, surtout pour une société hautement technologique et urbanisée comme la société américaine, découle disions-nous du terrorisme. On voit que des Etats ou mouvements fanatisés (parfois poussés à bout par l'aggravation des inégalités) n'hésitent plus devant des actions kamikazes. De tels mouvements peuvent espérer de nombreux relais à l'intérieur, compte tenu des exclusions nombreuses génératrices de conflits internes violents, au sein même du territoire et parfois des institutions américaines. Beaucoup plus difficiles à prévenir, les opérations terroristes obligent à une surveillance policière constante des frontières, comme des mouvements de personnes et communications à l'étranger et à l'intérieur. L'expérience du 11 septembre a malheureusement montré que ce texte était quelque peu prémonitoire.

Aujourd'hui, en dehors de la surveillance physique, ce sont les moyens électroniques qui donnent les meilleurs résultats. Encore faut-il intercepter l'ensemble des communications mondiales, et surtout analyser de façon rapide et pertinente l'ensemble des messages, afin d'en tirer des profils intéressants. Pour ce faire, les Etats Unis ont déployé depuis de nombreuses années, en accord avec les Britanniques et d'autres pays amis, un puissant réseau mondial d'interception, baptisé Echelon, dont tous les éléments ne sont pas publiés.

Par ailleurs, la Défense et les agences fédérales de sécurité encouragent de nombreuses études portant sur la compréhension et la reproduction des processus naturels d'observation, de catégorisation, d'interprétation et finalement d'intelligence. Depuis les automates sensoriels jusqu'aux véritables projets de conscience artificielle, se mettent en place ou sont à l'étude des projets considérables d'intelligence artificielle évolutionnaire dont tout n'est pas connu et publié par les scientifiques responsables.

Comme en ce qui concerne la MD, les retombées civiles de tels projets seront innombrables, et donneront aux Etats-Unis un avantage compétitif pratiquement irrattrapable. Il n'y a donc aucune chance que les Etats-Unis arrètent de déployer Echelon et les travaux d'intelligence artificielle permettant de tirer parti des informations recueillies. Tout au plus vont-ils mieux doubler l'analyse électronique par des moyens humains, tant pour le recuil que pour l'interprétation des informations. Nous ne sommes pas de ceux qui se gaussent des échecs actuels d'Echelon. Disons ici que, grâce à cette intelligence  politique et économique de nouvelle génération, les instances étatiques, les administrations, les entreprises (comme aussi les multiples associations ou organismes religieux ou sectaires constituant le tissu de l'Amérique traditionnelle) se donneront les moyens de maîtriser le commerce électronique, l'enseignement par réseau, les systèmes de soins, la gestion administrative des autres Etats et collectivités (e-commerce, e-learning, e-health-care, e-administration).

La méta-transition à l'américaine                                      

Les promoteurs du projet Webmind (voir http://www.realai.net/SingularityPath.htm ) évoquent le concept de Metasystem transition, proposé semble-t-il pour la première fois par Turchin en 1973 dans son livre The phenomenon of man : a cybernetic approach to human evolution. Ce concept, lancé avant l'apparition de l'Internet, est repris et appliqué par Ben Goertzel et ses collègues dans le domaine de l'évolution de l'internet. Ces derniers envisagent une transition en deux phases : la première consiste en l'émergence d'une intelligence Internet globale, c'est-à-dire la transformation spontanée des milliers d'agents adaptatifs en réseau constituant l'Internet d'aujourd'hui en un système intelligent cohérent. La seconde phase viendra de l'interaction de ce système global avec des systèmes d'intelligences artificielles générés par des hommes, qui pourraient ainsi mettre l'intelligence du réseau à leur service.

Ce concept de méta-transition rejoint assez curieusement celui de méta-mutation proposé par Marceau Felden, que nous évoquions dans la première partie de cette note. On pourrait trouver d'autres analogies au phénomène de la méta-mutation ou méta-transition. La dynamique des systèmes complexes loin de l'équilibre (Prigogine) fournira des références. On parlera éventuellement de transition de phase ou de coalescence. L'idée générale à retenir, en termes imagés, est que, quand un système complexe (constitué d'agents multiples en interaction) atteint un niveau de bifurcation, au sens où l'entend Prigogine, il peut se réorganiser brutalement en un nouveau système, tout à fait différent, autour de bassins attracteurs lui donnant une morphologie (et des capacités) que rien n'aurait pu laisser prévoir.

L'hypothèse que le web en est arrivé à un niveau précurseur laissant présager une telle méta-mutation a été quelquefois évoquée, sans qu'aucune preuve justifiant ladite hypothèse ait été apportée.

Certains observateurs suggèrent pourtant que le temps de cette méta-mutation se rapproche très vite. Ils s'appuient pour ce faire sur l'observation des immenses réseaux de ce que l'on pourrait appeler des agents morphologiques qui se généralisent, soit de facto, par pullulation spontanée, soit suite aux décisions de certains gouvernements. Par agents morphologiques, on désignera des agents observant le web et pouvant décrire (en les modifiant de ce fait) les formes qu'il prend. Ils correspondent aux mécanismes de la conscience dans l'intelligence humaine. Dans la catégorie des agents spontanés, on pourra ranger tous les moteurs de recherche et d'indexation se répandant sur le web. Dans la seconde, celle des agents mis en place délibérément, on mettra les structures de captation et de traitement des messages échangés résultant notamment du développement du réseau anglo-américain Echelon. Echelon comporte une partie visible, les antennes et autres capteurs, mais aussi une partie invisible, les systèmes d'intelligence artificielle évolutive destinés à interpréter les données saisies.

Si cette hypothèse était fondée, nous serions à la veille d'une méta-mutation qui précéderait l'émergence d'une méta-intelligence elle-même au service d'un méta-organisme de puissance. Si, en suivant les thèses de Jared Diamond, selon lesquelles l'humanité ne se développe que par une élimination impitoyable des faibles par les forts, il serait tentant d'extrapoler en disant que nous sommes ainsi à la veille d'un changement qualitatif dans la domination qu'impose au monde ce que l'on n'ose plus appeler l'impérialisme américain. En termes géopolitiques, il s'agirait d'un événement majeur. Les cyniques diront que les têtes pensantes de la National Security Agency et autres Agences en charge de la défense et de l'expansion de la société américaine l'ont sans doute compris, d'où l'intérêt qu'ils attachent, sans trop le dire ouvertement, au développement de tous les systèmes traitant l'information en réseau et générant de l'intelligence globale.

Encore une fois, l'attentat du 11 septembre fera peut-être paraître ces perspectives comme utopiques, au regard des exigences immédiates d'un contre-espionnage  ou d'une défense plus classique. Mais nous pensons que, comme la technologie ne va pas, sauf accidents majeurs encore peu probables à ce jour, arrêter sa marche en avant, de telles considérations devront vite être à nouveau prises au sérieux hors des Etats-Unis.  

Pour être complet, avant d'abandonner cette section consacrée aux Etats-Unis, l'honnêteté oblige à reconnaître que ce grand pays abrite de nombreuses tendances et fractions hétérogènes. On y trouve notamment beaucoup d'organisations démocratiques et citoyennes qui n'ont pas renoncé à peser de l'intérieur sur un gouvernement fédéral qu'ils estiment définitivement trop conservateur, ceci d'ailleurs pour le plus grand bien de l'image de l'Amérique dans le monde. Les alliés et amis des Etats-Unis d epar le monde, notamment en Europe, devront faire tout ce qu'ils pourront pour donner du poids à ces organisations démocratiques, face aux faucons toujours prêts à monopoliser les moyens d ela puissance publique dans des mesures de rétorsion hasardeuses.

Les pays encore réfractaires

Quand on y réfléchit, il est étonnant de parler de mondialisation alors qu'à peu près les 4/5 du monde demeurent encore en dehors du phénomène. Les uns semblent décidés à s'en tenir à l'écart le plus longtemps possible, pour des raisons de puissance. Leurs Etats, encore très forts, disposant de pouvoirs quasi dictatoriaux, maintiennent les frontières fermées, tant au plan commercial et politique qu'en ce qui concerne l'accès aux réseaux de télécommunications. Certains contacts s'établissent cependant, sous le contrôle (légèrement desserré) des autorités, mais ils restent marginaux. C'est le cas de la Chine, des pays asiatiques voisins et, dans une certaine mesure encore, du Japon, qui n'est pas pleinement inséré encore dans l'économie libérale de libre-échange. Beaucoup de pays arabes entrent également dans cette catégorie.

D'autres pays sont plus ouverts politiquement et commercialement, mais de nombreuses raisons, notamment les traditions culturelles et familiales, quand ce n'est pas la pauvreté de nombreuses couches de la population, les tiennent relativement éloignés encore des influences dominantes. Cependant, potentiellement, ils sont très influencés, de facto, par les Etats-Unis. On peut penser qu'ils rallieront leur zone d'influence au fur et à mesure qu'ils en obtiendront les moyens, sauf résistances plus ou moins fortes de milieux nationalistes. Nous mettrons dans cette catégorie la Russie et les pays de l'est, l'Inde, certains pays sud-américains et la plupart des pays africains.

Les choix que prendront à terme ces divers pays, vis-à-vis de la conception libérale de la mondialisation et surtout, vis-à-vis de l'hégémonie des Etats-Unis qui s'y exerce, seront déterminants pour l'avenir du monde. Il serait impensable qu'ils puissent résister à la pression d'ouverture qui résultera de la mondialisation des réseaux de transport et d'échange. Mais ils pourront s'ouvrir à la mondialisation de façon très différente.

Si tous acceptaient progressivement la position de vassaux de la super-puissance américaine, les desseins de celle-ci seraient comblés, au moins durant le siècle en cours. Les acteurs du rêve américain pourraient concrétiser pleinement ce rêve, devenir les organes sensoriels et le cerveau de l'humanité, laissant aux autres les tâches sans gloire de l'intendance.

Si au contraire certains de ces pays n'abandonnaient pas leurs ressorts nationalistes ou leurs spécificités religieuses, et pratiquaient avec leurs armes et pour leur compte la compétition dans l'univers mondialisé, on se trouverait en présence de grands ensembles en concurrence, dont il est rigoureusement impossible aujourd'hui de prédire le devenir. Des pays comme l'Inde et la Chine, mais aussi comme la Russie (à supposer que celle-ci ne rejoigne pas les pays européens que nous évoquerons ci-dessous), disposent de tant d'espaces et de population, sinon de ressources, qu'ils peuvent espérer résister durablement sinon victorieusement à l'influence américaine. Ils pourront obliger en tous cas celle-ci à négocier, en vue d'un partage au moins partiel de l'influence globale.

Mais les évènements dramatiques du 11 septembre ont mis en lumière, pour le monde entier, le fait que ce ne sont plus seulement aujourd'hui les Etats qui décident seuls. La mondialisation a généré des réseaux multiples d'opposants violents, généralement qualifiés de terroristes, qui circulent comme des virus ou des mèmes dans les canaux d'échange du monde mondialisé. L'ensemble des pays démocratiques se livrent actuellement à un vaste examen de conscience relativement à ces réseaux, leurs motivations, leurs finalités, les moyens à leur opposer. Nous préférons ne pas traiter cette question ici pour le moement.

Une mondialisation à l'européenne

La position des pays européens, face à la mondialisation libérale et à l'hégémonie américaine, est à peu près connue, et ne nécessite pas de longs développements, qu'ils s'agisse des Etats-membres de l'Union européenne, de cette dernière agissant en entité institutionnelle dotée d'une certaine autonomie, ou des pays européens voire maghrébins voisins du bassin d'attraction de l'Union (auquel se joindra ou non, plus ou moins complètement, la Russie).

D'une façon générale, ces pays, qui sont des démocraties pluralistes, où les Etats centraux sont relativement peu directeurs, où sont implantées de puissantes entreprises multinationales, offrent toute la gamme des positions possibles face à la mondialisation en général, à la mondialisation libérale et à l'hégémonie américaine en particulier.

On pourrait suggérer ici que si les Pouvoirs Publics nationaux et européens n'affichaient pas des intentions très fermes de résistance, appuyées par une véritable mobilisation des moyens nécessaires, la tendance générale, tant des entreprises que des individus, serait de rejoindre le giron américain, en essayant de profiter au mieux des retombées de leur situation dominante. C'est une position traditionnelle en Grande Bretagne, en Europe du Nord comme en Allemagne, qui ne demande qu'à s'étendre. Les mouvements anti-mondialisation et l'extrême-gauche radicale sont loin encore d'offrir des éléments et surtout des perspectives de résistance suffisant à inverser la tendance.

Si par contre, du cœur des majorités réformistes au pouvoir dans ces pays, émergeait la conscience d'une possibilité d'action pour l'Europe permettant à celle-ci d'arbitrer entre les Etats-Unis hégémoniques et les pays hésitant encore à accepter leur domination, les équilibres globaux pourraient être très différents.

Mais il faudrait pour cela que les opinions publiques, soutenues par des hommes politiques véritablement engagés, se prennent au jeu et favorisent l'émergence de solutions alternatives, dans les créneaux ou l'Europe peut encore jouer, y compris en termes de Puissance, quelques cartes non encore distribuées.

L'Europe, qui est un David face au Goliath américain, ne peut pas espérer jouer en force. Par contre, elle doit savoir profiter du caractère chaotique de la mondialisation, analysé en première partie. Ceci veut dire qu'une cause mineure, (sur le modèle du battement d'aile de papillon) peut provoquer d'importantes turbulences et transitions de phase, si elle survient au moment opportun.

Pour maximiser les chances, il faut alors multiplier de façon quasiment anarchique les initiatives et les interventions perturbatrices de l'ordre dominant, en mobilisant pour ce faire tous les acteurs ou agents disponibles, citoyens, entreprises, Pouvoirs Publics et finalement hommes politiques dont le " discours afficheur " devrait jouer le rôle de catalyseur des énergies.

Ce qui est à la portée de quelques organisations terroristes très minoritaires devrait être possible aux Etats européens et à ceux qui se joindraient à eux. Voyons quelques domaines ou l'Europe, pour le bien sans doute de l'humanité entière, devrait reprendre l'initiative, notamment face à une Amérique qui s'interroge  et acceptera peut-être des attitude splus coopératives.

La lutte contre les inégalités

Si on considère, à tort ou à raison, que le rêve, joliment appelé par Kenan Malik, de " l'homme de l'Unesco " ou de l'homme de l'ONU, demeure valable pour les hommes de ce début de 21e siècle, la mondialisation est évidemment un bien. Grâce à elle peut se mettre en place, certes non sans conflits, une humanité globale disposant de conditions de vie et de développement à peu près équivalentes. Ceci ne découlera pas (ou pas seulement), comme le prétendent les chantres de la mondialisation économique libérale, des bienfaits répandus dans le monde par des entreprises entièrement libres de leur démarche, uniquement guidées par la " main invisible " des marchés. Spontanément en effet, la concurrence tend plutôt à accroître les inégalités et effets de dominance. Cela découlera de la lutte permanente des défavorisés pour accéder au niveau de vie des favorisés, dont la mondialisation culturelle leur donnera des images de plus en plus attirantes, rendant insupportable le fait d'en être écarté. Cette lutte pourra, il est vrai, prendre des formes violentes, mais celles-ci se révèleront sans doute plus symboliques que ne l'étaient les affrontements militaires et des génocides coloniaux et autres ayant marqué le règne des Etats durant les 19e et 20e siècles.

Le rôle de l'Europe devrait alors tenter de soutenir devant l'opinion internationale les revendications à court ou long terme pour un meilleur partage des ressources. Mais afin de ne pas se placer seulement en donneuse de leçons, elle devra donner l'exemple de l'abandon négocié de nombre des privilèges qu'en tant que continent développé, elle dispose encore. Ceci sera-t-il accepté sans conflits violents internes entre les nombreux intérêts loin d'être prêts à une remise en cause, même partielle, de leurs avantages.

C'est là qu'un projet comme celui de la Taxe Tobin, si l'ensemble des pays européens en acceptait le principe, ainsi que les contraintes de contrôle fiscal impliquées, pourrait commencer à jouer un rôle pédagogique et exemplaire important. D'autres initiatives de mème ordre pourraient en découler très vite

La lutte pour un développement durable

Un effet favorable de l'approche mondialisée est de mieux faire apparaître les impacts du développement de l'espèce humaine et de ses modes de production/consommation sur le milieu environnemental. Il faut absolument pouvoir décrire de façon globale les évolutions prévisibles des courbes de consommation et de pollution. Comme on le sait, l'extrapolation des courbes actuelles indique une marche peut-être déjà irréversible à la catastrophe écologique et environnementale. Aucune réaction d'ampleur ne sera possible sans une action d'ensemble, appuyée sur une observation scientifique globale. Si cette action suppose elle-même pour être efficace que soit abordé et résolu le problème évoqué au paragraphe précédent, celui de l'inégalité des diverses populations humaines face aux ressources, elle n'en est pas moins indispensable par elle-même.

Les problèmes méthodologiques et scientifiques soulevés par l'étude du devenir à long terme de l'espèce humaine (par exemple au plan de l'évolution de la démographie face aux ressources sont d'ailleurs très voisins de ceux nécessaires à la compréhension de l'évolution du système environnemental terrestre global. Les deux approches devront donc, vu l'urgence liée à la forte probabilité de survenance de catastrophes écologiques, être conjuguées.

On sait comment ces questions ont été abordées depuis quelques années, sous la pression des écologistes et des scientifiques. Après n'avoir recueilli qu'un succès d'estime, l'idée d'étudier puis de contrôler les comportements collectifs susceptibles de dégrader l'environnement commence à prendre corps. Ce sont, en matière d'émission des gaz à effets de serre, avec le protocole de Kyoto, les pays européens qui ont eu le grand mérite de montrer l'exemple, de rallier les pays en développement et finalement d'isoler, sur une position qu'il faut espérer intenable, les Etats-Unis, inqualifiables défenseurs du laisser-faire.

Il ne s'agit évidemment là que d'un domaine du développement durable parmi de nombreux autres. La protection de la bio-diversité, la restauration de la vie océanique, les questions d'énergies renouvelables, les questions de santé publique ou de contrôle des naissances, nécessitent toutes des travaux, des négociations, des efforts diplomatiques et finalement des investissements lourds, dont la charge, en l'état actuel des opinions, ne pourra qu'incomber aux pays européens ? Ceux-ci se trouvent face à un choix historique : ou donner l'exemple du désintéressement et du transfert vers les pays pauvres, ou rejoindre les Etats-Unis au lieu d'essayer de les influencer dans le bon sens.

Mais là encore, face aux intérêts à court terme des européens eux-mêmes - dont les industries et services auraient pourtant beaucoup de marchés à gagner en jouant la carte du développement durable - le discours afficheur des hommes politiques est indispensable pour convaincre les opinions publiques.

L'intensification de la recherche scientifique à très long terme

Un dernier objectif que l'Europe devrait se fixer, en s'efforçant par des transferts de compétence d'y rallier l'ensemble des Etats actuellement scientifiquement dominés, concerne la recherche scientifique fondamentale, portant par définition sur le moyen ou long terme. Prenons l'exemple du spatial. Si on considère que l'humanité peut jouer un rôle dans l'évolution du cosmos, au moins au niveau du système solaire, tout en s'assurant pour le très long terme des perspectives de sauvegarde hors de ce dernier, il faut dès maintenant mettre en place des politiques d'explorations spatiales bien plus ambitieuses que celles existant aujourd'hui. Ces politiques, vu leur coût et l'effort sans commune mesure de coopération scientifique et technique qu'elles imposeront, ne seront pas envisageables sans une mobilisation convergente de toutes les énergies humaines. En d'autres termes, elles ne seront pas réalisables sans une mondialisation aussi parfaite que possible des sciences et des techniques, sur un pied d'égalité entre partenaires. L'intérêt d'une telle perspective sera par ailleurs de contribuer à aplanir les conflits internes en préparant l'humanité à affronter les risques et inconnus de l'espace profond.

Mais cela n'est pas facilement envisageable dans l'état actuel des rivalités entre puissances. L'Europe, qui a déjà commencé à le faire timidement au sein de l'Agence Spatiale Européenne, devrait faire de bien plus grands efforts pour convaincre de se joindre à elle les forces vives des pays en développement, sur un pied de coopération scientifique et industrielle aussi égalitaire que possible.

Il faudra faire de même dans tous les autres domaines de la recherche stratégique sur investissements majoritairement publics : physique des hautes énergies, astronomie, biologie, sciences sociales et humaines et, finalement, last but not least, robotique, vie artificielle, intelligence artificielle. La coopération avec les pays pauvres sera certainement coûteuse à court terme, mais pour l'avenir, elle renforcera considérablement le potentiel intellectuel des pays européens, face à la domination américaine.

C'est en tous cas la seule chose à tenter si on ne veut pas que tout ce qui sera intéressant en sciences et en techniques dans ce siècle qui commence provienne des Etats-Unis.

Les entreprises multinationales, les investisseurs du marché financier et les organisations " citoyennes "

Aujourd'hui, les grandes entreprises multinationales capitalistes et les investisseurs des " marchés financiers ont pris un tel poids qu'ils se substituent en général aux administrations et aux Etats dans la prise de décisions d'intérêt général pouvant intéresser l'humanité tout entière. Ils le font le plus souvent dans l'anonymat et dans l'irresponsabilité, hors en tous cas des contrôles démocratiques externes s'imposant aux Etats.

Beaucoup agissent à l'intérieur des champs protégés par les puissances politiques dominantes. Certains cependant tendent à s'en affranchir et mènent avec leurs propres moyens des combats non seulement commerciaux ou industriels, mais aussi diplomatiques. Ce sont ces entités qui sont principalement responsables des conséquences économiques et politiques attribuées au phénomène de la mondialisation, que ces conséquences apparaissent comme négatives ou comme positives (il y en a !).

Ces nouveaux acteurs de la compétition darwinienne échappent en général aux réglementations et aux juridictions nationales. Les Etats ne peuvent donc prendre à leur égard de décisions impératives. Ils doivent négocier avec eux de puissance à puissance, même lorsqu'il s'agit d'entreprises entrant dans la même communauté d'intérêts géopolitiques. Ces négociations interviennent le plus souvent après les faits générateurs, donc plutôt pour réparer les dégâts éventuels que pour les prévenir. Les stratégies industrielles ou commerciales des firmes sont en effet généralement gardées confidentielles, sous prétexte de protection de la compétitivité.

Les citoyens sont encore plus désarmés que les Etats, puisqu'ils n'ont même pas la ressource de l'influence politique pour se faire écouter. Ils ne peuvent qu'assister passivement aux prises de décision des grands groupes, et s'accommoder de leurs résultats. Les seules résistances susceptibles de se faire entendre sont celles des organisations syndicales, mais elles sont de plus en plus prises de cours dans le cadre du droit du travail traditionnel.

Comme cependant, dans les systèmes évolutifs en compétition, aucune domination ne peut s'estimer absolue ou définitive, on a vu apparaître depuis la fin de la 2e guerre mondiale, notamment aux Etats-Unis, de nouvelles formes de contestation. Ce fut d'abord celle des organisations de consommateurs (Ralph Nader) capables d'organiser des actions ponctuelles mais déstabilisantes (boycott, campagnes de presse…). Ce furent ensuite les organisations de défense de l'environnement ou de la santé publique, sur le modèle de Greenpeace. Aujourd'hui, les militants dits anti-OMC ou anti-mondialisation se multiplient et se durcissent, n'hésitant pas à fragiliser des firmes que par nationalisme économique elles auraient traitées précédemment avec plus de ménagement (Total dans l'affaire Erika, par exemple). S'y ajoutent inévitablement des minorités de " casseurs " qui ne contribuent pas à la clarté des débats. L'irruption  sur la scène politique mondial du terrorisme international oblige à ne plus considérer avec indulgence les casseurs, même s'ils proviennent des pays développés eux-mêmes.

Les Etats et les organisations internationales (ONU, Banque Mondiale, Organisation mondiale du Commerce) restent très circonspects vis-à vis de ces nouveaux acteurs, avec qui ils n'ont guère envie de partager le pouvoir réglementaire. Les nouvelles militances font montre de réactivité, de créativité, hors de portée aussi bien des administrations que des états-majors de firmes. Elles ont le sens de l'acte spectaculaire. Elles peuvent déstabiliser en quelques jours une stratégie industrielle longuement concoctée, sachant faire naître l'événement qui fait mal, qui ruine une image de marque, provoque des effondrements boursiers.

Tout ceci n'est pas sans poser quelques problèmes légitimes. Il est clair qu'a l'anonymat des conseils d'administration des grandes firmes répond l'anonymat de droit ou de fait de beaucoup d'organisations contestatrices. Par ailleurs et surtout, la concurrence autorisant tous les coups bas, ces organisations peuvent se trouver manipulées par des services de renseignements ou des agences dépendant de certaines firmes pour ruiner des entreprises pourtant honorables. On a vu cela plusieurs fois, au grand jour, dans les conflits entre avionneurs, par exemple. Plus grand encore est devenu aujourd'hui le risque de manipulations par des organisations terroristes.

Dans un monde sans règles, il faut effectivement que ceux qui prétendent intervenir pour défendre des intérêts qu'ils estiment légitimes étudient en permanence les situations au sein desquelles ils agissent, les partenaires et adversaires qu'ils se choisissent. C'est là que la complexité du système de la mondialisation est la plus grande, la plus décourageante pour ceux qui espèrent pouvoir mettre des démarches claires au service de bonnes intentions qu'ils imaginent incontestables.

Sous réserve cependant de prendre les précautions nécessaires, nous pensons que lorsque les Etats se pensent ou se disent impuissants, tant au plan national qu'au plan de la coopération internationale négociée, les organisations citoyennes de toutes sortes sont de bons moyens permettant de créer une turbulence favorable aux changements. Nous avons indiqué plus haut que celles-ci se rencontrent au sein même de l'empire hégémonique des Etats-Unis, et peuvent être considérées, au moins sous réserve, comme des alliés précieux dans le cadre des nouvelles internationales pour une mondialisation plus équitable et mieux régulée.

Le chantier de la taxe Tobin, à cet égard, sera révélateur. Il s'agit d'une bonne idée (taxer les transactions financières pour alimenter des budgets d'aide aux pays en développement) qui n'est évidemment applicable qu'avec un consensus international émanant des principaux pays riches. Ceux-ci doivent non seulement admettre le principe de la taxe, mais poursuivre les contrevenants à l'impôt et veiller à ce que les sommes collectées soient utilisées aux fins annoncées. Une tâche qui peut paraître pharaonique, mais qui est le prototype de toute action internationale future consensuelle, visant à lutter contre les inégalités de développement, assurer la lutte contre les gaspillages et les pollutions (par exemple l'éco-taxe), etc.

Les Etats ne prendront jamais d'eux-mêmes les mesures nécessaires. Ils ne le feront que sous la pression déterminée et compétente des organisations citoyennes ayant décidé de peser en faveur d'un changement de l'ordre du monde, si l'on peut dire. Celles-ci sauront-elles s'entendre, se discipliner, éviter les dérives qui déconsidéreraient toute la démarche ? L'avenir proche le dira sans doute.

Conclusion. Quelques propositions

On ne présentera ici que quelques pistes, qu'il faudra mettre en concordance avec celles découlant d'autres chapitres de l'ouvrage.

Chacun devrait contribuer à étudier le phénomène de la mondialisation

La mondialisation est un phénomène complexe, évolutif, très mal connu. Tous ceux qui veulent se positionner utilement à son égard doivent contribuer à l'étudier, sans préjugés méthodologiques ou autres. Les spécialistes des sciences politiques et humaines, comme plus généralement les scientifiques, doivent proposer des modèles du phénomène, les mettre en discussion, les faire interagir avec d'autres modèles élaborés dans d'autres parties du monde. Plus généralement, il faudra faire de ce thème un sujet d'étude et de recherche, ainsi que de formation et de discussion, y compris dans les écoles.

Mais les études ne doivent pas seulement être de la responsabilité des universitaires. Tous ceux, notamment les militants politiques et associatifs qui interviennent sur la question, devraient eux aussi formaliser et mettre en discussion leur propre vision du phénomène, en ne se limitant pas aux banalités les plus répandues.

Les hommes politiques et les représentants des grandes institutions doivent s'engager davantage dans les instances ou les occasions internationales de négociation

Les institutions publiques ne peuvent prendre de positions à la légère, compte tenu des multiples impacts que peuvent avoir celles-ci dans le concert diplomatique. Néanmoins l'excessive prudence actuelle, consistant en fait à fuir les problèmes en évitant de les évoquer, dessert tout le monde. Il existe des institutions internationales (ONU, Unesco…) mais aussi des tribunes organisées (G9, OMC, IMI…), ainsi que des occasions de rencontres multiples, devant lesquels les chefs de mouvements politiques ou syndicats, les responsables d'ONG, les chefs d'entreprises et finalement les chefs d'Etat eux-mêmes doivent désormais se faire un devoir de participer, en s'y exprimant haut et clair.

Selon les cas, ils afficheront des propositions ou, mieux, contribueront à l'émergence et à la négociation de décisions collectives. Dans tous les cas, ce faisant, ils prendront mieux conscience de l'état de l'opinion des différents acteurs. La peur des manifestations violentes, qui s'est récemment saisie des institutions face aux évènements récents, est un réflexe déplorable. Il faut savoir affronter les opposants, pour retenir d'eux les messages qu'ils font passer.

Les citoyens et militants de toutes sortes qui s'intéressent à la mondialisation doivent plus que jamais s'exprimer et coopérer

L'explosion du nombre et du dynamisme des organisations militantes, dans le tiers monde comme dans les pays riches, qui luttent contre les effets négatifs de la mondialisation, ou d'autres phénomènes comme la pauvreté et la faim, le racisme, etc., doit être considéré comme un excellent symptôme. Le fait que la récente conférence des NU sur le racisme ait mobilisé, à Durban même, plus de 2000 ONG et associations est une très bonne chose. Ce nombre et cette diversité ne devraient pas permettre aux dictatures idéologiques ou sectaires de se répandre.

On s'inquiète du désordre et des contradictions résultant de cette explosion. Mais c'est ne pas avoir compris précisément les nouvelles voies par lesquelles se forgera une opinion publique mondiale (universelle) aussi responsable que possible.

Il n'y a pas d'autres voies pour le moment de faire prendre au sérieux par les politiques des mesures que spontanément ils refusent, comme la taxation des flux financiers spéculatifs (Taxe Tobin ou assimilées), la lutte contre les comportements polluants ou criminels et autres mesures de sauvegarde à portée générale.

On doit espérer également que, du désordre et conflits des opinions, pourront naître des idées originales qui manquent souvent encore.

Il faut utiliser systématiquement les nouveaux canaux de formation d'une opinion publique mondiale

Rappelons enfin l'évidence qui s'impose à tous les acteurs, institutionnels ou non, et qui consiste à utiliser systématiquement, et sans prétentions au monopole, les nouveaux canaux de formation d'une opinion publique mondiale que sont Internet et les contenus multi-média en réseau. L'expérience montre hélas aujourd'hui que ce sont les fanatismes terroristes qui savent encore le mieux utiliser ces canaux pour sidérer les opinions publiques.

On rappellera aussi pour terminer le contenu de notre précédente section: Quelques enseignements pour le long terme suite à l'attentat du 11 septembre

Prochainement:
Notes et références

http://www.admiroutes.asso.fr/action/theme/comelec/mondialisation.htm