TOUT SAVOIR SUR INTERNET

publié aux Editions du SEUIL-ARLEA 1996

Sommaire

Introduction

Il y a tout juste une génération, Fernand Raynaud peinait pour obtenir « le 22 à Asnières », audiovisuel rimait avec télé noir et blanc et PC voulait dire parti communiste.

Aujourd'hui, notre décor quotidien a changé. Les bouleversements technologiques annoncés depuis vingt ans sont là, ou à portée de main. Les autoroutes de l'information amèneront bientôt à tous « l'information juste à temps et partout ». En attendant, la « génération Nintendo » s'empare déjà des technologies existantes pour à la fois s'instruire, se distraire, s'informer. Dans ce point de rencontre encore fragile entre un moment technologique et des aspirations sociologiques, les gouvernements, les industriels, les médias pressentent qu'une révolution des formes de vie en société peut émerger.

D'où, partout dans le monde, l'ambition affichée par les gouvernements d'utiliser ces nouvelles technologies pour tirer une croissance à deux chiffres, une formidable réorientation stratégique des entreprises vers l'univers du multimédia, et une effervescence intellectuelle grandissante autour des enjeux des autoroutes de l'information.

Car après le temps de l'écrit et de l'image, voici l'ère de l'écran et des réseaux, qui les englobe, les dépasse et les transcende.

C'est l'âge d'Internet, réseau de réseaux, sorte de non-État de trente-cinq millions d'habitants aujourd'hui (et peut-être cinq cent millions d'habitants en l'an 2000, nous dit-on), qui possède pourtant son propre territoire virtuel, le cyberespace, immense océan de savoirs dans lequel se déversent les fleuves numériques les plus divers, avec ses voies de communications, les inforoutes, et son marché émergent, la cyber-économie. Sur Internet, toute la mémoire du monde devient aisément accessible par tous et en tous lieux, au prix de l'électricité. Tout cela inaugure une transformation culturelle radicale dont les secousses se feront sentir longtemps dans le siècle prochain.

En attendant, des opportunités insoupçonnées de développement mais aussi l'apparition de nouvelles inégalités, d'enjeux inédits pour la démocratie, le droit, l'économie, doivent nous inciter à la vigilance. Dans un univers saisi de plus en plus par l'immatériel et le virtuel, des notions comme celles de la valeur de l'information, des choses, du travail, voire du politique, vont devoir être reconsidérées sans complexe.

Car, dans sa signification sociale et économique, la spectaculaire poussée d'Internet est très comparable à l'invention de l'imprimerie par Gutenberg. Et tout comme en 1450, la révolution Internet peut, dans un premier temps, nous plonger dans une crise de civilisation. Un demi-siècle après l'invention de Gutenberg on avait déjà imprimé quelque huit millions de livres en Europe. Une telle quantité d'information n'avait jamais été disponible auparavant. Il fallut abandonner le modèle des manuscrits produits dans les monastères pour adopter de nouveaux formats, introduire en 1510 la numérotation des pages en chiffres arabes, puis les paragraphes, les sommaires, les index. Vers la fin du XVIe siècle seulement, soit cent cinquante ans après l'invention de Gutenberg, le livre prit une forme semblable à celle que nous connaissons aujourd'hui.

Mais sans ce siècle et demi de tâtonnements qui a permis la naissance de l'imprimerie moderne, qui a rendu possible la diffusion des livres, qui a abouti à l'émergence de la presse, fondement de l'opinion publique, les démocraties modernes ne seraient pas nées.

Et pourtant, toutes ces évolutions ne se sont pas opérées sans heurt. La réaction première des gouvernants a toujours été de tenter d'endiguer, voire de restreindre le flot croissant d'informations qui a investi la société au cours des siècles. Et l'histoire de la démocratie se confond bien souvent avec la lutte contre la censure, la bataille pour la circulation des idées et le combat pluriséculaire pour que « tout individu [ait] droit à la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considération de frontières, les informations et les idées par quelque moyen que ce soit » (article 19 de la Déclaration universelle des droits de l'homme).

Aujourd'hui, en remodelant sans cesse les limites de quantité et de vitesse de circulation de l'information, les nouvelles technologies nous mettent dans une situation semblable en déclenchant une prolifération incontrôlée et anarchique des sources d'information. Internet constitue le meilleur exemple de cette profusion d'information sans ordre, sans hiérarchie et sans contrôle.

Et les mêmes causes produisant les mêmes effets, on ne s'étonnera pas du malaise des autorités politiques de tous les pays devant l'éclosion d'un phénomène qu'elles n'ont ni prévu, ni encore moins initié et qu'elles ne peuvent pas contrôler puisqu'Internet a été conçu de façon décentralisée pour justement échapper à tout contrôle. Et parce que la technologie évolue beaucoup plus vite que la société et qu'on commence, à peine vingt-cinq ans après son invention, à considérer Internet comme un espace, (le cyberespace) et non plus uniquement comme un outil, il y aura - il y a déjà - des pressions considérables pour le réglementer, au risque de brider le potentiel considérable de ce nouveau continent numérique et de battre en brèche ce qui devrait être la devise des internautes : Liberté, égalité, interactivité. Des choix des gouvernants, qui bien souvent ne savent pas grand-chose encore de ce nouveau média, dépendra en partie l'avenir de cet outil aux potentialités immenses, et qui a sans doute infiniment plus de côtés lumineux que de côtés sombres.

Pendant ce temps, que fait la France ? Beaucoup d'idées, de matière grise, de colloques, qui révèlent plus la crainte de l'inconnu qu'une véritable mobilisation. Le multimédia, les autoroutes de l'information, Internet, tous les décideurs en parlent, mais aucun n'investit, alors que nombre d'autres pays mettent les bouchées doubles.

Certes, 1995 restera comme l'année de la découverte d'Internet par la France, avec les premiers documentaires télévisés, la floraison d'articles dans la presse grand public, les premiers cyber-cafés, les premiers sites commerciaux français sur le réseau, les premiers cyber-journaux ou magazines... Plusieurs dizaines de sites sont créés chaque jour en France, et l'Internet francophone commence à se développer exponentiellement à travers le monde. Il reste pourtant beaucoup de chemin à parcourir : les chiffres les plus raisonnables font état de 50 à 70 000 connectés français seulement en février 1996, et le nombre d'ordinateurs raccordés à Internet en France est environ le tiers de ce qu'il est en Grande-Bretagne ou en Allemagne. Quant aux pouvoirs publics, qui ont naguère engagé toutes leurs forces dans la bataille pour « l'exception culturelle » audiovisuelle, ils semblent oublier que la communication de l'an 2000 sera audiovisuelle et multimédia.

Dans la bataille qui va se jouer à l'échelle mondiale, il ne faut pourtant pas se tromper d'époque, ni de lieu. La France, inventrice d'un cinéma tout juste centenaire a déjà perdu l'occasion d'être la terre d'accueil d'un Eurollywood. La France, patrie du Minitel, se lamentera-t-elle, dans un siècle, sur son « exception multimédia » perdue ?