TOUT SAVOIR SUR INTERNET

publié aux Editions du SEUIL-ARLEA 1996

Sommaire

Va-t-on gagner de l'argent sur Internet ?

Oui.

Le premier élément tangible est la croissance exponentielle d'Internet et de sa version la plus intéressante, commercialement parlant, le World Wide Web. Entre 80 000 et 100 000 sites Web sont enregistrés dans le monde entier. Le rythme de leur croissance doublerait tous les cinquante trois jours, selon les analystes de Forrester. Sur ce total, la présence commerciale effective est encore faible : seules 8 500 entreprises américaines ont un site spécifique à l'automne 1995, mais ce chiffre devrait connaître une croissance exponentielle (supérieure à celle des utilisateurs d'Internet) pour atteindre 180 000 entreprises présentes en l'an 2000. Selon l'hebdomadaire Fortune, les réseaux télématiques sont devenus la principale source d'information professionnelle aux États-Unis (21% des dépenses). Suivent les bases de données (19%), les magazines (17%) et les livres (11%). Les CD-Rom ne grignotent que 6% des budgets.

Cette migration s'effectuera en plusieurs étapes, toujours selon les analystes de Forrester. Elle se fonde sur un raisonnement économique simple. Des quatre flux qui structurent toute transaction commerciale, trois au moins (le flux d'information aboutissant à la décision d'achat, les flux financiers et les flux administratifs liés à la réalisation de l'achat) seront sous peu totalement et automatiquement assurés par voie électronique : catalogues électroniques, téléachat, édition de documents informatisés, monnaie électronique... La seule exception à la dématérialisation restera celle des flux physiques, c'est-à-dire l'acheminement des produits jusqu'au consommateur, et encore cette exception disparaît-elle pour les « marchandises » livrables sous forme électronique, ce qui est désormais le cas de tous les produits et services constitués par de l'information : articles, livres, photos, sons. La délocalisation conçue comme simple transfert d'activité s'articule avec une délocalisation plus radicale : l'effacement des obstacles de la distance et du temps.

Aujourd'hui, même si la plupart des entreprises ne font que prendre leurs marques sur le Web avec une simple présence « médiatique » dans laquelle la dimension transactionnelle reste marginale, une récente étude de la firme Dataquest montre que l'utilisation d'Internet est devenue une pratique courante dans le monde des affaires américain : plus de 60% des patrons américains de PME et grandes entreprises ont accès à Internet et ont ouvert un accès aux salariés travaillant sous leur reponsabilité. Plus de la motié de ces utilisateurs ont un accès direct au World Wide Web. Pour 70% des personnes interrogées, le Web est un outil de travail réellement intéressant ; 80% pensent que le réseau est une source fiable d'informations ; 60% que c'est un outil privilégié pour obtenir des informations sur les hautes technologies.

La seconde raison qui explique l'engouement des entreprises pour Internet est l'émergence de systèmes rendant économiquement viables des transactions de quelques centimes (DigiCash aux Pays-Bas, par exemple). Dès lors, rien n'empêche d'envisager une rémunération « à l'acte », où l'utilisateur paiera 5 centimes pour aller voir telle page de tel journal, 5 francs pour télécharger tel fichier important. Cent ou deux cent mille requêtes par jour comme en connaissent beaucoup de sites, facturées seulement 10 centimes, représentent entre 4 et 7 millions de francs par an.

Un dernier élément incitant les entreprises au « commerce électronique » est qu'il facilite un « recalibrage des niveaux de productivité », en réduisant le temps et les autres coûts (transport, stockage, distribution, administration) liés aux transactions commerciales, un peu à l'image des modifications introduites au moyen de la vente par correspondance dans le cadre de la sphère domestique. Parallèlement, leur réseau interne d'échanges d'informations va se calquer sur le modèle d'Internet, avec son architecture hypertexte et multimédia : c'est ce qu'on appelle aujourd'hui « l'Intranet », qui est en voie de supplanter les réseaux locaux (LAN) ou élargis (WAN) des entreprises. Devant combiner vision et rapidité d'exécution dans la stratégie, efficience et flexibilité dans la production, soumise aux mutations technologiques et à la mondialisation de l'économie, l'entreprise « virtuelle », « éclatée », ou « sans murs » doit se « reconfigurer » en tirant parti des réseaux. Ainsi les ordinateurs des boutiques Benetton enregistrent et transmettent en temps réel aux usines les caractéristiques des pulls ou des chemisiers les plus demandés. La firme attend le dernier moment pour les teindre et adapter sa production aux goûts de sa clientèle, facilitant, sur le modèle de Toyota, le développement flexible d'une « production de masse sur mesure ».