TOUT SAVOIR SUR INTERNET

publié aux Editions du SEUIL-ARLEA 1996

Sommaire

Va-t-on vers une économie de l'abondance ?

L'information est régie par deux lois qui prennent à rebrousse-poil les raisonnements économiques classiques : consommer de l'information ne la détruit pas ; la céder ne la fait pas disparaître. Dans l'économie industrielle, qui repose sur le postulat de la rareté des biens, la consommation est destructrice et l'appropriation, la cession ou l'acquisition d'un bien sont à la fois privatives et exclusives. La terre, le travail et les matières premières, voire le capital, sont des ressources finies. Celui qui cède un bien, une heure de travail ou une somme d'argent, perd ce qu'il posséde en propre au profit d'un autre. Une voiture ou un micro-ordinateur perdent 30% de leur valeur le lendemain de leur achat. Que l'on fabrique un bien, exploite le travail d'un ouvrier, ou dépense de l'argent, un processus irréversible d'usure, de transformation, ou de consommation s'accomplit.

Dans le monde immatériel de l'information, lorque deux personnes échangent deux idées, elles sont deux fois plus riches... en idées, sans avoir fait de transaction commerciale. Lorqu'on transmet une information sur Internet, on ne la perd pas et lorsqu'on l'utilise on ne la détruit pas. A la différence d'un haut fourneau ou d'une chaîne de montage, deux compagnies peuvent exploiter en même temps une même connaissance. Bien plus, un savoir détenu en commun dans un groupe n'aura pas forcément moins de valeur, comme tendait à le postuler le principe classique de rareté : au contraire, les individus ne détenant pas l'information en question pourront se sentir exclus du groupe.

Puisque l'information et la connaissance sont aujourd'hui à la source des autres formes de richesse et qu'elles comptent parmi les biens économiques majeurs de notre époque, on peut envisager l'émergence d'une économie de l'abondance, dont les concepts sont en rupture avec le fonctionnement de l'économie marchande classique.

Il faudra de nouveaux outils de mesure pour appréhender cette nouvelle économie de l'abondance informationnelle. Aujourd'hui, on ne sait pas avec combien de MIPS (millions d'instructions par seconde - l'unité de puissance des microprocesseurs) fonctionne l'économie française, ni d'ailleurs avec combien d'espace-mémoire ou d'espace-disque. Aucune approche n'a encore été réalisée en ce domaine, alors que la somme d'informations traitées par les ordinateurs contribue à la formation du produit intérieur brut français, c'est-à-dire à sa croissance. Et l'on ne peut se contenter d'une simple règle de trois fondée sur le nombre d'ordinateurs installés - du fait de la loi de Moore qui pose que la puissance des microprocesseurs double tous les dix-huit mois. Ni du chiffre d'affaires des fabricants d'ordinateurs - du fait des chutes de prix spectaculaires observées depuis plusieurs années. Plus grave encore, personne ne sait combien de bits circulent sur les réseaux, combien entrent ou sortent des frontières, combien sont échangés entre les différents secteurs d'activité économique, ou encore si notre balance des « invisibles », après prise en compte des flux de bits entrants et sortants, est ou non excédentaire.