Administrations et Autoroutes de
l'Information
(mise à jour le 30 Avril 1996)
La société mondiale de l'information constitue de plus en plus une réalité économique et géopolitique incontournable. Par ce mot, il faut entendre:
- les réseaux et réseaux de réseaux (tel INTERNET) offerts dans le monde par des opérateurs et offreurs de services à valeur ajoutée de toutes tailles et de toutes natures,
- les informations et contenus de compétences mémorisés, produits et véhiculés sur les réseaux,
- le savoir-faire des utilisateurs, entreprises (notamment PME/PMI, administrations étatiques, collectivités locales, associations, individus) susceptibles de s'appuyer sur ces réseaux et ces informations pour accroître leur compétitivité.
Nul ne nie que, pour des raisons diverses (puissance économique et politique, diffusion de la langue anglaise, etc.), les sociétés anglo-saxonnes, tirées par les Etats-Unis, et en second lieu les puissances asiatiques confirmées (Japon) ou émergentes (Chine) se battront sur le terrain informel de la société mondiale de l'information, pour confirmer ou se donner des positions dominantes.
Face à cela, certains pays européens, dont la France, ne paraissent pas dans leur profondeur, avoir encore compris qu'il ne fallait pas lutter contre la société mondiale de l'information, ou contre les Etats-Unis, notamment en se crispant sur des structures ou comportements d'un autre âge, mais dans la société mondiale de l'information.
Lutter dans la société mondiale de l'information consiste alors à se faire une place, en s'appuyant sur les ressources nationales, aux trois niveaux précédemment cités: les réseaux, les informations et les savoirs-faire.
Pour ce qui concerne les deux premiers niveaux, les enjeux et péripéties de la compétition internationale sont largement suivis par les observateurs du monde entier, même en France. Dans notre pays, comme au sein de l'Union Européenne, les différents industriels concernés (fabricants, opérateurs, sociétés de service, éditeurs, producteurs...), qui représentent l'offre européenne, s'efforcent d'offrir aux clients ou futurs utilisateurs des produits et solutions incorporant le maximum d'apports et valeurs ajoutées nationaux. La tâche est d'ailleurs rude, et les Pouvoirs Publics n'ont plus guère de moyens juridiques ou budgétaires pour les y aider -à supposer qu'ils en aient la volonté.
Par contre, le troisième enjeu de la compétition sur le terrain de la société mondiale de l'information, celui de l'acquisition par les utilisateurs actuels et futurs des savoir-faire (savoir-utiliser, d'abord, savoir-produire ensuite) n'est généralement pas perçu, en France. Qui dit aujourd'hui clairement, dans notre pays, que savoir utiliser les outils de la société de l'information pourrait, dès maintenant, mieux que des décisions purement juridiques ou budgétaires, devenir l'instrument essentiel des politiques jugées indispensables par ailleurs: relance de la croissance et de la compétitivité dans l'industrie et les services, développement de nouveaux métiers et emplois, exportation de services d'information francophones, réforme de l'administration et de la protection sociale, confirmation de notre rôle au plan européen -et plus généralement, lutte contre l'exclusion par un meilleur accès de tous à l'information et au savoir.
Il est vrai qu'agir sur ce terrain de la promotion des utilisations et des utilisateurs est plus difficile encore qu'encourager les industriels de l'offre à investir. C'est cependant indispensable, même du point de vue de l'offre européenne, puisque cette action fera apparaître une demande future substantielle, qui n'existe pas encore au niveau de ce qu'elle est aux Etats-Unis, et qui rentabilisera le moment venu les investissements de nos industriels.
Les gouvernements, et la Commission Européenne, ont lancé des actions, sous le concept des autoroutes et services de l'information, qu'il faut poursuivre et amplifier.
Mais, en ce qui concerne la demande des utilisateurs, les décisions d'Etat ne suffisent pas, vu l'importance du changement de culture et de pratique impliqué, des ignorances et des peurs à faire disparaître. Il faut que les intérêts et organismes concernés se prennent en main eux-mêmes pour:
- acquérir la pratique technique (et linguistique) indispensable à la maîtrise des réseaux.
- s'informer des réalisations de concurrents ou homologues plus avancés, en France et dans le monde.
- se rapprocher, s'ils ne sont pas suffisamment riches pour s'adresser isolément àl'offre, afin de mettre en place des centres de ressources coopératifs, répartis sur l'ensemble du territoire. Ces centres de ressources, associations ou GIE, assureraient une aide en technologie numérique et en assistance technique permettant, au moindre coût, la réalisation d' applications réelement innovantes. Les industriels de l'offre pourraient évidemment s'associer à ces centres.
Dans cette perspective, il faut accorder une réflexion particulière à la place des services publics administratifs dans la société mondiale de l'information, non seulement comme simples clients des fournisseurs de technologie, mais comme utilisateurs actifs, et promoteurs de services sous leur responsabilité.
Par services publics administratifs, l'on entendra ici les administrations de l'Etat et des collectivités locales, auxquelles l'on rattachera les établissements publics administratifs. On excluera les services publics industriels et commerciaux et entreprises nationales, même lorsque ces organismes disposent d'un statut dérogatoire au droit privé, tenant à l'exercice de missions d'intérêt général. Ces services publics se comportent en effet comme des entreprises, et ne présentent pas de particularités notables au regard des technologies de l'information.
Pour ce qui concerne le rôle de ces technologies dans l'Administration, la question est souvent abordée sous l'angle des facilités qu'elles devraient apporter aux usagers, dans le cadre de ce que l'on appelle volontiers une Charte des citoyens, en matière de renseignement, de délais de réponse, d'accès aux données publiques. Ceci est important, mais ne suffit pas.
Il faut conduire un débat de fond sur le rôle du service public administratif (qui se confond en grande partie avec celui de l'Etat) face aux technologies de l'information et de la communication, au sein d'une société de l'information de plus en plus mondialisée. Il faut préciser notamment la façon dont ce type de service public pourra continuer à satisfaire aux exigences du prochain siècle, notamment dans les pays européens pour qui les concepts d'Etat et d'Administration possèdent depuis longtemps, et conserveront sans doute longtemps encore, un sens très fort.
Si nous estimons, citoyens et aussi agents publics européens, qu'il faut donner à nos administrations la possibilité de poursuivre leur rôle dans la société mondiale de l'information, en y respectant les valeurs que nous attachons à ce rôle, il ne faut pas attendre que nous viennent des solutions de l'extérieur.
Il faut que nous proposions nous-mêmes des solutions adéquates. Ceci suppose une bonne connaissance technique et économique de l'évolution vers la société de l'information, mais aussi une familiarité suffisante avec les services publics administratifs, notamment en Europe, afin d'envisager ce qu'ils pourraient devenir, au mieux comme au pire, dans le monde des autoroutes de l'information.
De telles propositions ne peuvent prétendre échapper au débat démocratique. Encore faut-il qu'elles prennent forme et s'exposent à l'analyse et à la critique. L'utilisation d'un outil universel de communication comme le réseau INTERNET, les forums qu'il offre, peuvent y aider.
C'est pour fournir des éléments à ce débat que sont rédigées les pages suivantes.
Dans une première partie, nous rappelerons au lecteur non spécialiste les bases de technologie informatique et de science administrative pratique qu'il faut avoir en esprit pour discuter de la modernisation de l'administration.
Une seconde partie présente un certain nombre de "Cas" montrant comment cette modernisation peut se traduire au profit du citoyen comme à celui de l'action gouvernementale.
Une troisième partie propose quelques orientations de politique générale adaptées aux besoins et possibilités de notre pays. Elles pourraient, semble-t-il, convenir aussi à d'autres Etats de l'Union Européenne, rencontrant les mêmes problèmes.