Mise à jour le 30 Avril 1996
Il est intéressant de rapprocher les considérations pratiques sur les systèmes d'informations et les réseaux des administrations, de l'évolution de la réflexion plus théorique sur les systèmes vivants. (1).
L'on considère actuellement que la vie est apparue sur terre sous forme de molécules dotées du pouvoir d'auto-catalyse (aptitude à prélever dans le milieu des constituants chimiques nécessaires à la survie et à la reproduction) et de réplication à l'identique. Cette règle générale de la réplication à l'identique admet certains défauts de temps à autres. Ce sont les mutations défavorables ou favorables. Les mutations favorables donnent naissance à de nouveaux organismes, qui entrent en compétition darwinienne avec les précédents. Par ailleurs, les organismes primaires sont susceptibles de s'associer à d'autres (symbiose) pour donner naissance à des organismes plus complexes, qui entrent à leur tout dans la compétition darwinienne.
La formalisation ou mathématisation des relations entre ces divers organismes, lorsqu'elle est tentée, ne répond pas à des déterminismes linéaires. Il faut faire appel à la récente mathématique des comportements chaotiques, des fractals, etc.
Cet ensemble de règles parait régir la totalité des organismes et systèmes. Elles sont à la base de la compétition entre gênes, que ce soit au sein d'organismes cellulaires comme les microbes, ou d'organismes pluricellulaires plus ou moins complexes, comme l'homme. Dans le cas des organismes complexes, l'association symbiotique de certains gènes entraîne des spécialisations au sein de fonctions élémentaires concourant à la vie de l'ensemble. C'est, selon DAWKINS, la compétition darwinienne entre gènes, plutôt qu'entre espèces, qui permet d'analyser le mieux l'évolution. Lorsqu'une mutation favorable touche un gène, sa lignée en profite pour créer une espèce nouvelle mieux adaptée, sans considération pour le sort de l'espèce initiale.
Des logiques semblables apparaissent à l'analyse du système nerveux, ensemble fonctionnel apparu très tôt dans l'évolution des organismes et particulièrement développé chez l'homme. Le système nerveux gère et parfois coordonne des informations symboliques liées plus ou moins étroitement à la commande des fonctions élémentaires. Le cerveau humain va plus loin en ce sens, puisqu'il est le support de systèmes d'informations associatives représentant des fonctions plus étendues, et pouvant communiquer les uns avec les autres. Certains de ces systèmes sont suffisamment compatibles et puissants en terme associatif pour servir de siège à une représentation d'ensemble du moi dans son environnement passé et futur, la conscience.
Or ces associations, inconscientes ou conscientes (pensée) ne sont pas immatérielles. Il s'agit d'ensembles de neurones liées, durablement ou momentanément, par des échanges de médiateurs chimiques (les engrammes, ou objets mentaux de CHANGEUX). Dans la partie du système nerveux permettant les échanges, les objets mentaux paraissent se comporter comme les molécules prébiotiques. Ils ont une capacité d'auto- catalyse (en s'enrichissant d'autres objets mentaux présents dans le système), d'auto-réplication, de mutation et d'association symbiotique.
Le système nerveux et notamment la partie associative du cortex chez l'homme, peut être considéré comme un ordinateur massivement parallèle où d'innombrables objets mentaux se livrent à une intense compétition darwinienne, constamment renouvelée par les messages venus de l'intérieur ou de l'extérieur. La conscience ne serait, selon DENNET, que la compilation, par un système d'exploitation séquentiel à bas débit, des résultats de ces multiples traitements parallèles.
Si l'on se place au niveau de la société humaine enfin, les mêmes règles d'analyse peuvent être utilisées. Les hommes constituent une couche particulière de la biosphère. Leurs relations, par l'intermédiaire des organes sensori-moteurs prolongés par les outillages, a donné naissance à une couche enveloppante, la technosphère, dont le langage a découlé. Le monde des divers langages interindividuels ou inter-groupes constitue l'infosphère, étroitement liée à la technosphère.
Avec l'apparition des systèmes mécaniques puis électroniques de transfert et de traitement de l'information, l'infosphère est en train de prendre une portée mondiale, alors qu'auparavant, elle était segmentée à la mesure de la portée des instruments de communication primitifs. C'est la société universelle ou globale de l'information, dont chacun parle aujourd'hui, et que symbolise l'INTERNET.
Le point important, justement souligné par MORIN et ROSNAY, est que les idées, théories et autres constructions intellectuelles vivant et circulant dans l'infosphère, sont comparables aux virus, gènes et organismes biologiques. En premier lieu, comme les engrammes, ce sont des organismes, dotés de plusieurs niveaux de matérialisation: la représentation d'ensemble (sous forme par exemple d'un livre ou d'une information sur support électronique), les engrammes présent dans les cerveaux des hommes qui partagent ces idées, et les systèmes techniques mis en oeuvre par ces hommes en application des idées qu'ils acquièrent et enrichissent de cette façon.
Ces organismes, en second lieu, sont également dotés du pouvoir d'auto-catalyse, de réplication à l'identique, de mutation et d'association symbiotique. Ils sont, comme les autres organismes biologiques, en intense compétition darwinienne les uns avec les autres, comme avec toutes les autres catégories d'organismes inférieurs (moins complexes). Leurs relations ne peut être modélisées, quand elles sont identifiables, que par les mathématiques du chaos.
Enfin, contrairement à l'illusion répandue chez l'observateur naïf, ces constructions intellectuelles et leurs soubassements techniques et biologiques présentent le caractère, commun avec la plupart des autres organismes, d'être inconscientes ou, en tous cas, non susceptibles d'être gouvernés par une conscience volontaire -surtout pas si celle-ci se situe au niveau de l'ensemble de l'infosphère humaine. Les relations entre individus constituant la conscience de groupe n'ont pas en effet la puissance du cortex associatif pour compiler utilement les multiples traitement parallèles qui s'exécutent en permanence. Si compilation il y a, elle reste extrêmement sommaire (au niveau du sentiment d'être bien ensemble!)
Les théories, les idées et les hommes qu'elles animent, les technostructures et biostructures qu'elles engendrent, se développent non pas dans l'anarchie, mais dans le cadre de cette compétition darwinienne à l'oeuvre d'un bout de l'univers à l'autre, inconsciente d'elle-même, dont nul ne peut dire où elle va, ni ce qu'elle produira finalement.
La conscience des groupes étant faible, la conscience volontaire, permettant la gouvernabilité, l'est également. Les gouvernements humains, administrations, pouvoirs politiques de groupes, nations ou communautés de nations, s'efforcent de maîtriser certaines composantes de leur évolution, pour lui imposer un sens correspondant à des objectifs conscients ici et maintenant, communément partagés par un certain nombre de décideurs. Mais leur efficacité reste très marginale par rapport aux phénomènes de réplication, mutation, symbiose et compétition aveugle caractérisant l'ensemble des systèmes. La gouvernabilité des groupes humains n'est jamais que locale, partielle et temporaire. (Les lois et autres contraintes collectives ne sont guère différentes du mot d'ordre politique, dont le caractère rustique, en termes de flexibilité et de finesse, n'est pas à démontrer).
Appliquée aux systèmes d'Etat, et plus particulièrement aux systèmes d'informations et réseaux émanant des systèmes administratifs, cette approche conduit à quelques conclusions intéressantes:
- il s'agit de systèmes particulièrement évolués, bien qu'encore rustiques, visant à soumettre à la conscience volontaire collective, et donc à la gouvernabilité, un certain nombre d'activités humaines. Comme tels, ces systèmes ne peuvent que bénéficier de tout ce qui améliore la transparence et la compatibilité interne, l'aide à la décision, etc. Si l'on vise certains buts communs à plusieurs pays, voire à l'humanité entière, dans certains domaines jugés indispensables, comme la protection de l'environnement, ces règles s'imposent impérativement. Elles permettront d'associer dans la poursuite d'un but commun des sociétés qui pour le reste demeurent fortement hétérogènes.
- malgré cette ambition à la gouvernabilité, ces systèmes d'informations publiques, comme tous les autres, restent en partie soumis à la règle commune: zones d'inconscience (et donc d'ingouvernabilité) étendues, mutations continuelles, compétition darwinienne. Cela permet de préciser les limites de leur efficacité.
- la relation en leur sein entre le conscient et l'inconscient, le gouvernable et le non-gouvernable, n'est jamais figée. Elle dépend des ambitions et des accidents de l'histoire.
- il ne faut peut-être pas regretter que les systèmes administratifs, et plus généralement étatiques ne disposent que de faibles moyens de gouvernement, compte tenu de l'incapacité de ces systèmes à connaître et prendre en compte la totalité des paramètres de l'évolution. Si ces systèmes devenaient trop puissants, alors que leurs connaissances et sources de références demeuraient insuffisantes, ils pourraient conduire directement à des impasses évolutives.
C'est cette crainte qui anime les réflexions éthiques et politiques sur le développement des sciences et l'appui que peuvent donner les Etats à certains programmes. Si par exemple l'espèce humaine devenait capable de maîtriser les conditions de reproduction des espèces vivantes, y compris de la sienne propre (le cycle reproduction-mutation générateur de développements aléatoires), ne risquerait-elle pas par incompétence de tuer dans l'oeuf des processus d'adaptation qui se auraient pu se révéler indispensables en cas de modification de l'environnement?
Même si les comparaisons entre les systèmes biologiques, les systèmes technico-industriels et les réseaux et systèmes d'informations ne peuvent atteindre à une véritable rigueur scientifique, elles donnent d'intéressants éléments de réflexion aux concepteurs et utilisateurs de réseaux internationaux. Le monde de l'infosphère ne cessera de se développer, d'héberger des activités et des agents qui, pour être virtuels, n'en embraieront sur les systèmes mécaniques et biologiques. Aucun homme d'action, aucun décideur politique, ne peut aujourd'hui s'abstenir d'y réfléchir, afin d'orienter son activité en conséquence.
mais aussi
et plus généralement