Avec les autoroutes de l'information, l'Etat se trouve face à une
situation radicalement nouvelle, dans un monde mouvant et déconcertant.
Il risque d'être dépassé. Pour s'adapter, il doit abandonner
l'accessoire, et se limiter à ce qui fait son essence. On peut discuter
des limites de l'action de l'Etat. Mais l'essentiel de sa mission
multi-seculaire, notamment en France, est basée sur la distinction
entre l'intérêt général et l'intérêt
particulier, et la protection des faibles contre les forts. Il faut donc
que l'Etat dise le droit, c'est à dire la limite entre ce qui est
interdit et ce qui est permis, à l'endroit approprié pour se
faire entendre, au coeur de la cité, sur les réseaux de la
société de l'information.
Le cloisonnement administratif coïncide avec la fin de la civilisation
de l'imprimerie. Le document papier est une "île". On ne peut le faire
évoluer ni le relier à plusieurs autres documents. L'écran
de l'ordinateur relié en réseau, permet lui toutes les
opérations transversales. Il serait suicidaire, pour l'Etat, de passer
à côté d'un tel bouleversement culturel.
L'Etat est le plus grand écrivain de France. Sa fonction, depuis des
siècles, est de produire d'énormes masses de papiers officiels.
Il est naturel qu'il évolue en même temps que les techniques
d'écriture et de publication. Comme l'écriture, l'Etat existait
avant l'imprimerie, et existera après l'imprimerie.
Un équipement progressif en technologies de l'information est assez
inévitable, mais il risque d'être inégal selon les
structures. Cette inégalité se traduira en terme d'efficacité
et d'équilibres des pouvoirs. Ainsi, entre la sphère de
l'entreprise privée et la sphère étatique, si la
disproportion entre l'efficacité des outils utilisés est trop
grande (au détriment de la seconde), l'influence de l'Etat reculera.
Entre différents Etats, leur degré d'équipement se traduire
en influence internationale. Entre l'Union Européenne et les Etats
européens, si le première investit massivement dans les
technologies de l'information et les seconds les ignorent, le
phénomène de transfert de pouvoirs risque d'en être
accéléré.
Au sein même de l'Etat, les institutions, les organismes, les
ministères, les administrations les mieux équipées verront
leur influence multipliée. Il s'agit donc de contrôler, par
une politique cohérente, un phénomène qui se
développera de toute façon.
Pour l'Etat national, l'enjeu de cette révolution est culturel, politique,
administratif, technologique, mais comporte surtout un élément
psychologique : loin de regresser, l'Etat progresse, occupe de nouveaux champs
d'activité. Au lieu d'être entraîné dans une logique
de licenciement, il peut créer de nouveaux métiers et de nouveaux
postes de travail, légitimés par de nouveaux services rendus
à la société.