Internet au début de 1997: un état des lieux en 4 questions/réponses

(exposé de Gilles Bauche au Salon de l'Internet professionnel  le 15 /1/1997)

Index Internet

L'événement de l'année 1996 ? Je voterai volontiers pour l'Internet, juste avant la vache folle. Ce n'est pas une boutade : la toile mondiale et la fièvre bovine ont été en France les thèmes les plus médiatiques de l'an dernier.

Il y avait de quoi en tout cas pour l'Internet : pardon de vous livrer ces quelques chiffres en vrac, mais ils reflètent mieux que tout discours la portée actuelle de l'Internet :

- selon Forrester Research, 9 millions d'américains utilisaient quotidiennement le Web en décembre 1996 ;

- prenez le dernier numéro de Business Week : sur les 20 premières publicités du magazine, 12 comportent une adresse Web.

- 900 e-mail ont été transmis au FBI dans les 10 jours suivant le crash du vol de la TWA de juillet dernier ;

- le volume estimé des ventes ou transactions générées sur le Web en 1995 était de l'ordre de 450 millions de dollars ; en 1998, il pourrait être de l'ordre de 46 milliards de dollars .

- en 94 : 22 000 nouveaux noms étaient enregistrés par l'Internic ; en 95 : 160 000 nouveaux noms ; en 96 : 220 000 nouveaux noms enregistrés. aujourd'hui, Internic recense 420 000 noms de domaines dont 90 % (370 000) domaines " com " ;

Bref, de l'affaire Gubler à la prolifération des cyber-cafés, de la consécration de Java au débat agité sur le Network Computer, de l'engouement timide des entreprises pour l'Intranet à l'émergence du commerce électronique, tous ces événements n'auraient pas existé sans le Net et le bilan qu'on peut faire de l'Internet en 1996 se résume à un mot : explosion.

Je voudrai faire ce matin un état des lieux de l'Internet, sous forme de " Foire Aux Questions " (FAQ). Rassurez-vous, je ne poserai que quatre des questions que l'on peut se poser le plus fréquemment en ce début de 1997.

Première question, la plus provocatrice peut-être :

1 - Le Web va-t-il mourir ?

La question est brutale, la réponse aussi : le Web que nous connaissons aujourd'hui ne va pas survivre.

Vous connaissez tous le problème classique de l'étang où un nénuphar double de surface tous les jours. Au bout d'une semaine, la mare est totalement recouverte. La question classique est : " Quel était le taux de remplissage la veille ? ". Il faut répondre : " 50 % " .

Mais on ne demande jamais " quel sera le taux de remplissage le lendemain ? ". Or c'est bien là qu'il y a un problème car lorsque le nénuphar a rempli toute la mare, il ne peut plus doubler de volume et il s'asphyxie lui-même.

On a le même phénomène d'engorgement sur Internet, car un réseau à commutation de paquets comme Internet est un média partagé. Lorsque le réseau est proche de la saturation, l'ajout d'un connecté condamne à une croissance zéro de l'échange de communications. C'est ce que les économistes appellent une " externalité négative ". Le résultat, c'est que les heures de pointe sont les mêmes pour tout le monde et que vous perdez vos paquets de données sur Internet. Et certains jours, cela devient si catastrophique qu'on se demande si " WWW " ne veut pas finalement dire " World Wide Wait "... 

Donc, si vous êtes déjà frustrés de faire partie du club des " World Wide Wait Watchers ", je vais vous annoncer une nouvelle terrifiante : Internet est au bord du " giga-collapse ".

Ce n'est pas moi qui le dis, c'est Bob Metcalfe, l'inventeur du protocole de réseau Ethernet. Selon lui, l'effondrement de l'Internent serait imminent. Vous savez que l'Internet subit déjà des " kilo-lapsus " tous les jours. On atteint le kilo-lapsus lorsque le nombre des utilisateurs qui ne peuvent se connecter, multiplié par le nombre d'heures de non-connexion, dépasse le millier. Au-delà du kilo-lapsus, vous avez le méga-lapsus : un méga-lapsus , c'est un MILLION d'heures fois utilisateurs gâchées.

Le collapsus Netcom-Cisco, d'il y a un an, a empêché les 400 000 clients de Netcom d'accéder à Internet pendant 13 heures - cela fait 5,2 méga-lapsus. AOL a subi un collapsus en juillet dernier, interdisant à ses 6 millions d'utilisateurs tout accès à Internet pendant 19 heures. Soit 115 méga-lapsus !

Ce qui risque à présent de se produire, c'est le giga-lapsus - c'est-à-dire la perte en une fois de plusieurs milliards d'heures fois utilisateurs. C'est la première mort possible du Web. Mais il peut y en avoir d'autres.

Puisqu'on est au bord de l'effondrement, il faudra rationner la demande sur Internet. Pour cela, il y a deux moyens.

- Le premier est technique : ce que la technologie met en place actuellement, c'est la dissymétrie finale du réseau, que ce soit par contrainte technique (il est impossible pour un particulier d'émettre vers un satellite aussi facilement qu'il reçoit) ou par choix (dans le cas des liaisons par câble). Le résultat, c'est que dans l'Internet de la prochaine génération, le débit en réception sera sans commune mesure avec celui de l'émission. C'est donc la fin du principe fondamental selon lequel les paquets (donc l'information) transitent par les mêmes canaux et à la même vitesse quel que soit leur sens de propagation. C'est la deuxième mort possible du Net : la dissymétrie du réseau, sa " minitelisation " en quelque sorte.

- Mais cela ne sera pas suffisant et beaucoup pensent qu'il faut arriver à une plus grande " vérité des coûts ". La vérité des coûts passera par un système de paliers, les services les plus gourmands en ressources étant facturés plus chers. C'est la troisième mort possible du Net.

Cette " mercantilisation " de l'accès à l'Internet va remettre en cause la philosophie d'Internet ("tous émetteurs, tous récepteurs"), ainsi que les principes d'accès universel et d'égalité d'accès aux contenus. Asymétrie des débits, morcellement du réseau, écarts croissants entre les infrastructures des différents pays : c'est un Internet à plusieurs vitesses qui se dessine et à plusieurs tarifs surtout.

Car la gratuité du Web, c'est également terminé.

" Il faut se méfier des Grecs qui portent des présents ", disait Virgile, en évoquant un cheval qui n'a pas porté chance aux Troyens. Tout est gratuit aujourd'hui sur Internet, parce qu'on ne sait pas faire autrement, parce qu'il n'existe encore aucun moyen aisé de facturer ces informations, et parce qu'il s'agit pour l'instant de s'imposer sur un marché où la concurrence est féroce.

Donc, la quasi-gratuité d'Internet, c'est : i) une stratégie marketing pour créer un marché de masse et ii) la lutte à mort que se livrent Microsoft et Netscape : l'un se bat aujourd'hui pour que son système d'exploitation reste le point de passage obligé de 80 % des micros, l'autre a créé un marché qu'il domine à plus de 80 %.

Le monde des informations, des clips et des photos en libre-service que nous connaissons sur le Web actuel appartiendra bientôt au passé. Lorsque le champ de bataille sera nettoyé, les investisseurs survivants récupéreront leur mise en facturant leurs services. Cette stratégie de " gratuité prédatrice " étonne souvent. Il n'y a pas de quoi. Toutes proportions gardées, c'est ce qui se fait dans les banlieues : le dealer commence toujours par proposer sa marchandise à l'oeil.

Résultat des courses, c'est que de toute façon, le Web va mourir. Soit par un effondrement physique, le fameux collapsus, soit parce que les moyens de remédier au collapsus, par l'introduction des règles du marché sur Internet, tueront de toute manière l'esprit libertaire et coopératif du Web.

Cette question de l'introduction des lois du marché dans l'économie d'Internet amène une 2ème question :

2 - L'Internet passera-t-il de la " vitrine " au " marché " ?

La réponse est oui, même si beaucoup affirment en douter.

Prenez par exemple ce que déclare depuis 6 mois George Colony. M. Colony n'est pas n'importe qui: c'est le président de la société américaine Forrester Research, dont les rapports ont incité de nombreuses compagnies à investir des millions de dollars dans des sites Web.

Que dit George Colony ? " Personne ne peut faire de l'argent avec l'Internet. Le Web est une technologie morte ".

Preuves à l'appui : Wired Magazine perd 350 000 dollars par mois sur Hot Wired. Starwave (un site dédié au sport et à l'entertainment) perd 300 000 dollars par mois. Realtors.com (un site américain dédié à l'immobilier) aurait déjà perdu 12 millions de dollars.

"Nos clients viennent nous dire qu'ils ont dépensé tout leur argent sur le Web - à présent, ils veulent faire de l'argent. Hé bien, je leurs dis qu'ils ne pourront pas, parce que le Web est une technologie morte".

Un prévisioniste qui fait amende honorable mérite d'être salué. Mais, c'est du Web que George Colony préfère prédire la mort, plutôt que de ses propres prévisions passées !

Pourtant, lorsque M. Colony affirme qu'on ne peut pas faire d'argent sur le Web, on peut s'interroger. La majorité des 370 000 sites plus ou moins commerciaux répertoriés par l'organisme Internic, ont moins d'un an d'existence : il est donc un peu tôt pour porter des jugements péremptoires. Regardons tout de même les chiffres disponibles. En juin 1996, la compagnie de marketing ActivMedia a fait un sondage sur 1100 compagnies moyennes opérant sur le Web : plus de 30 % d'entre elles faisait état de profits, et toutes ensemble, elle totalisaient 130 MUSD de chiffre d'affaires mensuel. Les recettes publicitaires générées sur l'Internet représentaient 43 MUSD en 1995, sans doute plus de 310 MUSD en 1996, et, selon Jupiter Communications, elles devraient être d'au moins 5 Mds USD en l'an 2000, pour un public estimé de façon très conservatrice à 50 millions d'usagers d'Internet, alors que le cabinet d'études Nielsen estime qu'il y a déjà aujourd'hui 46 millions d'internautes.

Trève de chiffres : vous connaissez les " success stories " du Web  : celles des fournisseurs d'accès ou de browsers (Microsoft, Netscape), des moteurs de recherche (Yahoo, Lycos, WebCrawler), des médias comme Le New York Times et les distributeurs d'information comme PointCast news.

Le point commun de ces sociétés d'un nouveau genre, c'est qu'elles proposent des bits, des biens immatériels, de l'information, du " vent digital " et que le service qu'elles offrent est gratuit car leurs revenus viennent pour la plupart des recettes publicitaires (qui est un autre " vent numérique "). Inutile, c'est vrai, de chercher une grande entreprise comme General Motors ou Procter & Gamble qui aurait tiré bénéfice du Web. Ces entreprises là vendent du concret, des atomes, une voiture, de la lessive...

Alors, George Colony n'a sans doute pas totalement tort : toutes les entreprises ne doivent pas attendre de miracle de l'Internet. Vous avez sans doute déjà parcouru les sites Web des plus grandes compagnies américaines, ou françaises, puisque la mode du Web-vitrine a atteint la France en 1996. Qu'y avez-vous trouvé ? Le mot du Président, le rapport annuel, une liste de produits, un bel organigramme, le tout en multimédia avec logo animé par Java. Et après ? Avez-vous trouvé un réel service ? Dans le meilleur des cas, il y a une boutique, mais avez-vous trouvé les vendeurs, et où est la caisse ? C'est ce que j'appelle le " commerce interruptus " : aucune interactivité, rien ne se passe.

Les entreprises ne feront pas d'argent sur Internet si elles se contentent de considérer le Web comme une vitrine, comme au bon vieux temps du journal d'entreprise.

Celles qui feront de l'argent seront celles qui sauront évoluer vers un Web de deuxième génération, interfacé avec le système d'information de l'entreprise pour traiter les commandes, encaisser l'argent, personnaliser l'information et proposer des pages dynamiques, sur mesure, au " lecteur ".

Dans dix ans, 20% des dépenses des ménages transiteront par Internet. Cette estimation du cabinet Booz, Allen & Hamilton parait peut-être trop optimiste, mais qui aurait cru, en 1982-1983, que le Minitel allait donner naissance à un marché de plus de 9 milliards de francs de chiffre d'affaire annuel ? Internet se trouve aujourd'hui dans la situation de l'annuaire électronique d'il y a quinze ans.

Puisque nous parlons du Minitel, je voudrai poser ma troisième question, qui pourra paraître étonnante à première vue :

3 - Le Minitel est-il le futur d'Internet ?

Ne croyez pas que cette question à première vue paradoxale soit du teasing, une ficelle éculée pour dire, comme tout le monde, du mal du Minitel.

La réponse à cette question est : oui, l'Internet va se miniteliser, et, oui, l'Internet de demain sera la revanche du Minitel d'hier.

Alors, bien sûr, on sait bien que la télématique française est la cible de tous les quolibets, c'est presque le symbole d'une France ringarde, on rend même le Minitel responsable du retard français en matière d'Internet.

Et, bien sûr, le Minitel, c'est tout ce que l'internaute aime dénigrer : un immense centre commercial, piloté par des terminaux stupides, où toute forme de création personnelle est bannie, où toute information est payante, où le transporteur d'informations se rémunère sur les informations qu'il colporte et peut même contrôler indirectement les contenus, et, finalement, c'est un instrument désespérément hexagonal.

Hé bien, c'est exactement ce qu'Internet est en train de devenir!

Vous avez cinq facteurs qui font que le modèle Internet ne va guère différer dans les années à venir du modèle Minitel : 1er facteur :

1 - La résurrection des terminaux stupides :

On les dit "clients légers" par opposition à la lourde machine Windows et pour montrer qu'on attaque le duopole de Wintel (Windows et Intel). On parle également de postes "Java Ready", car leur environnement est le langage Java, en attendant que Marimba montre le bout de son nez. On les appelle les Network Computer, en l'honneur de la nouvelle "intelligence" que va leur conférer leur liaison avec l'Internet. On les nomme enfin et surtout par leur sigle, le "NC", pour leur donner un faux air de famille avec leur illustre aîné, le PC.

Eh bien, la ressemblance s'arrête là. La puissance du PC aujourd'hui, ce n'est pas seulement le micro-processeur, c'est aussi et surtout le clavier, la mémoire inscriptible et la possibilité d'envoyer sur Internet des informations de même nature que celles qu'on reçoit de lui, et à un débit comparable. Le NC, c'est le retour au Minitel, c'est-à-dire un ordinateur tronqué, sans mémoire, qui renvoit les informations moins vite qu'il ne les reçoit et dont le clavier est très inconfortable.

Alors bien sûr, le NC n'est pas une mauvaise idée pour les entreprises. Cela va permettre d'économiser le coût de la maintenance d'un parc de micros.

Mais le NC, ou pire, la Web-TV, est une très mauvaise idée pour l'Internet. Bien sûr, il existe une clientèle qui est juste intéressée par la consultation du Web. Mais on est en train de connecter à Internet des terminaux châtrés, pilotés par une télécommande à 102 touches ou, pire, un joystick équipé d'un lecteur de carte de crédit. Les internautes ne seront plus alors que de consommateurs incapables d'interagir avec les données qu'ils recevront et de s'exprimer sur le réseau. Vous le voyez, on n'est pas très loin du Minitel. 2ème ressemblance avec le Minitel, c'est :

2 - L'application à l'Internet du modèle économique du Minitel :

Le modèle Minitel, c'est le tout-payant pour tous les services que vous consultez.

L'Internet, ce sera bientôt, aussi, le tout-payant. Vous y avez déjà trois formes de facturation : i) la publicité, faussement gratuite, puisque son coût est répercuté sur le prix de vente des produits ; ii) la vente de produits par correspondance (mais ici aussi, les coûts de la vente sécurisée et de catalogage numérique s'ajoutent au prix de vente, même s'ils sont compensés par la diminution des coûts de distribution) ; et iii) les services accessibles sur Internet par abonnement ou par facturation à l'acte (comme les achats d'articles de journaux). Donc, Minitel, pas mieux, pas pire que l'Internet. 3ème ressemblance avec le Minitel, c'est :

3 - Le rémunération du transporteur sur les services :

Une autre caractéristique du modèle Minitel, c'est que le transporteur France Télécom touche une commission sur les services vendus.

C'est également déjà le cas sur l'Internet : vous payez la communication locale à France Télécom et vous sous-louez, en bout de chaîne, une partie de la ligne spécialisée de votre fournisseur d'accès. Bien sûr, avec la libéralisation des télécoms, l'arrivée des câblo-opérateurs et du satellite, la part du transport dans le prix des services va sérieusement baisser.

Mais, rassurez-vous, les transporteurs ne finiront pas sur la paille ; ils retrouveront leurs billes par des moyens détournés :

i) D'abord parce que les grands groupes de Télécom, y compris France Télécom, étudient la mise en place de réseaux de luxe, d'Intranets mondiaux dont ils seront propriétaires. Et la qualité du débit se paiera cher sur ces réseaux.

ii) Surtout, les grands opérateurs de télécoms sont aujourd'hui parties prenantes dans la création de produits multimédias (au sens classique : tous les médias, papier, audiovisuel et numérique). En France par exemple, France Télécom, la Lyonnaise des Eaux et quelques autres contrôlent déjà les tuyaux et ont largement investi dans ce qui y transitera puisqu'ils sont actionnaires et partenaires de groupes comme Lagardère (Matra-Hachette-Grolier) ou Havas (groupe de la Cité, CEP...). Donc, sur la plupart des programmes délivrés via le réseau, les transporteurs toucheront toujours, certes indirectement, leur pourcentage.

Là encore, pas de différence nette par rapport au Minitel... D'autant plus qu'intervient un 4ème facteur :

4 - La régulation indirecte des contenus par les transporteurs :

Sur le Minitel, la régulation des contenus est effectuée par une commission dans laquelle France Télécom est très représentée. Cela signifie que l'entreprise qui transporte l'information et se rémunère sur celle-ci, peut aussi se prononcer sur ce qu'il convient de transporter ou pas.

Sur l'Internet, cela ne sera pas très différent car les opérateurs de Télécoms pourront exercer une censure économique et technique. Il est déjà de plus en plus difficile aux indépendants de suivre la course technologique, de programmer en Java avec des " frames " partout ou de se lancer dans le langage Marimba. Il leur sera encore plus difficile d'avoir accès en tant qu'émetteurs aux réseaux de luxe (câble et réseaux privés). Bien pire, il leur faudra montrer patte blanche pour émettre sur ces réseaux privilégiés (notamment en n'offrant pas gratuitement ce que les géants du multimédia et des télécoms vendront par ailleurs).

Là encore, de façon insidieuse mais réelle, les propriétaires des lignes pourront fixer les règles du jeu.

Dernier facteur de ressemblance avec le Minitel :

5 - La " relocalisation " de l'Internet :

Pour l'instant, la grande différence entre le Minitel et l'Internet, c'est que l'un est désespérément gaulois alors que l'autre est global.

C'est très juste, mais le l'internaute français de demain aura-t-il vraiment besoin d'un réseau des réseaux, global et mondialisé ? Peut-être aura-t-il juste besoin de produits en français, servis depuis une zone géographique proche (pour éviter l'encombrement des lignes), aux normes françaises (220 volts - label Afnor), et largement distribués en France (tout simplement parce que la cyber-veuve de Carpentras ne commandera jamais en ligne un téléviseur à partir d'un Web taïwanais). Bref, que le cyber-consommateur de base soit sur le Minitel ou sur l'Internet, il ne commandera jamais que des produits de proximité...

Finalement, l'Internet à beau être une novation extraordinaire, la tendance est de plus en plus claire : le modèle de réseau qui s'imposera dans les années à venir, car c'est celui qui générera enfin des revenus, est purement et simplement semblable à notre bon vieux Minitel...

Et puisque nous sommes dans les tendances, j'aborde ma dernière question :

4 - Quelles seront les tendances de l'Internet pour 1997 ?

Je ne vais pas jouer à Madame Soleil.com. Fin 1995, il aurait été difficile de prévoir pour 1996 la guerre des navigateurs, la consécration de Java, le débat agité sur le NC ou encore l'engouement des entreprises pour l'intranet.

Pour 1997, on peut raisonnablement anticiper trois grandes tendances : je m'inspirerai ici de Jean-Paul Cloutier, le créateur des chroniques de Cybérie :

a - 1ère tendance, le ralentissement de la hausse du taux de branchement dans les pays occidentaux. L'Internet a sans doute fait le plein de sa clientèle précoce et les fournisseurs d'accès en sont aujourd'hui davantage à se battre pour une plus grande part du marché existant qu'à attirer une clientèle néophyte. À moins évidemment que la WebTV ou le NC ne remplissent leurs promesses d'attirer une clientèle plus large.

b - 2ème tendance, c'est l'émergence d'une clientèle "intermédiaire". C'est une expression qu'on entendra souvent dans les mois à venir. Au début, il y a trois ou quatre ans, nous étions tous novices. Les plus portés sur la technologie, une minorité, les " early users ", comme on dit en langage marketing - ou plus méchamment les " plug idiots " - se sont lancés à la poursuite de tout ce qui était nouveau, bougeait, s'animait ou parlait sur le Web. En 1997, la majorité des utilisateurs est formée de ceux qui utilisent l'Internet pour ses fonctionnalités propres (le courrier électronique, la recherche de documentation, l'échange de fichiers), sans trop se soucier de ce que comportera la version 4.02 de Netscape. Cette clientèle est branchée depuis 1 ou 2 ans au plus. A présent, tout nouveau développement, fonctionnel ou technique, doit être conçu pour et en fonction d'elle. La masse critique du pouvoir d'achat sur et pour Internet, c'est cette clientèle intermédiaire, et son importance ne pourra que croître au cours des prochains mois.

c - 3ème tendance pour 1997, ce sera la mise en place d'un cadre juridique de l'Internet.

- Pour ce qui est de la contestation en appel du Communications Decency Act aux États-Unis, on devrait être fixé en juin prochain.

- En France, la Commission Beaussant poursuit ses travaux sur un Code de l'Internet.

- Plus largement, les travaux de l'OCDE sur l'harmonisation mondiale des codes et pratiques en matière de protection des données à caractère personnel et de la vie privée, de sécurité des systèmes d'information, de politique du chiffrement, et de protection de la propriété intellectuelle continuent d 'avancer. On sait que l'administration américaine devrait bientôt proposer que l'Internet devienne une zone de libre-échange, ce qui libérerait les transactions on-line de droits de douane ou de taxes.

Tous ces dossiers devraient arriver à terme au cours de 1997.

On n'a donc pas fini de parler de l'Internet. A moins bien sûr, que les internautes que nous sommes n'aient finalement plus le temps d'en parler : nous avons déjà trop à faire à regarder le téléphone et à répondre à la télévision...

Gilles BAUCHE - Auteur de " Tout savoir sur Internet " (Editions ARLEA)