Chômage. |
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L'éditorial de Jean-Paul Baquiast |
12 Janvier 1998 |
Il est courant de constater que les
sociétés traversant des difficultés ont tendance à
ne pas voir les solutions qui leur permettraient d'en sortir. C'est le cas
en France en ce qui concerne deux problèmes à la une de
l'actualité, la lutte contre le chômage et la maîtrise
humaniste des flux migratoires, par ce que l'on appelle l'aide au
Co-développement. Qui pense à l'Internet, dans un cas comme
dans l'autre?
Il parait presqu'indécent encore en France
de dire que l'Internet pourrait aider à lutter contre le chômage.
Face aux difficultés que connaissent les personnes écartées
du marché du travail, il n'apparaît pas politiquement correct
de proposer que l'on explore les ressources de la société de
l'information, symbolisées par l'Internet, que l'on croit
réservé à quelques favorisés. C'est, d'abord,
oublier qu'aux Etats-Unis, et ceci depuis quelques années, la plupart
des emplois nouveaux crées le sont dans le domaine de l'Internet.
C'est surtout refuser de voir les expériences et réflexions
concrètes menées en Europe et même en France, par des
associations de chômeurs décidées à utiliser
l'Internet.
Comme l'ont montré les Journées
Autrans '98 de l'Internet Society, l'accès à des ordinateurs
connectés à l'Internet permet d'abord d'élargir le champ
des offres/demandes d'emplois traditionnelles (petites annonces, ANPE), en
s'adressant directement aux entreprises. Il permet ensuite d'acquérir
les outils de base nécessaires à de très nombreux
métiers: connaissance du micro, des logiciels de réseaux, des
sites commerciaux ou culturels, etc. Mais l'Internet permet également,
par la création de pages et sites nouveaux, par l'échange
généralisé avec d'autres, de récupérer
une identité culturelle et sociale, et de s'insérer dans les
circuits du partage bénévole de savoirs qui caractérise
la société Internet non marchande. Même s'il ne s'agit
pas immédiatement de nouveaux emplois, cela ne peut qu'y mener. Les
emplois eux-mêmes pourront venir très vite, liés au
développement de l'Internet lui-même (formation, maintenance,
édition de sites, édition électronique en
général) ou dans les domaines où des compétences
professionnelles liées à une assistance de proximité
sont nécessaires (métiers sociaux, commerciaux, etc). En tous
cas, il faut s'y préparer.
Ceci est particulièrement vrai pour les
jeunes. Beaucoup de futurs " emplois-jeunes " pourront se créer dans
le secteur de la communication et du multimédia. Mais ce l'est
également pour ce que Christian Gireau appelle des " emplois-seniors
" dans Le Monde du 10 janvier 1998 p.17, c'est-à-dire des emplois
ou activités confiés à des personnes ayant une certaine
ancienneté professionnelle, et susceptibles de remplir des tâches
nouvelles, par exemple dans les banlieues.
Il en est de même en ce qui concerne le
Co-développement. Rappelons que Sami Naïr, conseiller au cabinet
du ministre de l'intérieur, vient de remettre au premier ministre
un rapport encore non public préconisant, entre autres mesures, de
stabiliser les flux migratoires par l'organisation d'un échange permanent
de compétences et d'informations entre les pays du Sud et leurs
ressortissants ou correspondants établis en France (Le Monde du 10
janvier 1998, p.9). Nous ne savons si M. Naïr propose d'utiliser Internet,
n'ayant pas lu son rapport. Il y aurait cependant là une dimension
à explorer tout de suite, en proposant un accès et des formations
à Internet aux immigrés qui le souhaiteraient.
L'accès à Internet coûte
cher, objectera-t-on. Par ailleurs, pour le moment, il ne va pas en Afrique,
là où il serait utile. Le remède se trouve donc hors
de portée de ceux qui en auraient le plus besoin. Mais les choses
changeront très vite. En attendant, c'est là qu'en dehors des
associations, pas très riches elles-mêmes, les collectivités
publiques ont de nouvelles missions à remplir. Pensons en priorité
aux collectivités locales et aux services territoriaux de l'Etat ou
de grands organismes publics, en ne nous limitant pas à l'école.
Il leur serait relativement facile, sans se détourner de leurs missions
principales, de mettre à la disposition des personnes en difficulté
des matériels connectés à Internet, ainsi que des formateurs
ou animateurs, à plein temps ou à temps partiel.
Ces ressources seraient évidemment
réservées à ceux qui ne pourraient pas faute de moyens
s'adresser aux fournisseurs commerciaux. Il suffirait de quelques micros
et animateurs de bonne volonté, complétés de ce
qu'apporteront les associations bénévoles, pour commencer à
ouvrir partout en France des amorces de maisons de l'internet et du
multimédia, où chômeurs, jeunes dits des banlieues, personnes
âgées, immigrés, se rencontreraient, se formeraient et
commenceraient à expérimenter de nouvelles activités.
Il faut dire clairement les risques d'une plus grande césure sociale
encore, si à l'échelon des quartiers, des villes, des
collectivités territoriales, rien n'était fait pour créer
de tels lieux.
Les problèmes réglementaires ou
pratiques à résoudre seront certes importants, mais ils n'auraient
rien d'insurmontable. La démarche serait bien dans l'esprit du service
public. Face à la mondialisation et à la commercialisation
de la société de l'information, la mission des collectivités
publiques est d'éviter que n'en soient exclus des millions de citoyens.
Il ne faut pas les y assister à vie, mais leur donner les moyens de
départ qui leur manquent pour s'y insérer durablement comme
acteurs et producteurs.
L'on pourrait rêver que les prochaines
Fêtes de l'Internet, prévues pour les 20 et 21 mars prochains,
soient l'occasion de voir apparaître de telles initiatives, par dizaines
en France, si le principe en était admis au plan
général.
Admiroutes, pour sa part, ouvre dès
aujourd'hui un espace Chômage - Co-développement où nous
recueillerons les suggestions s'il y en a, et les initiatives de ceux qui
voudraient entreprendre de tels opérations dans leur ville. Nous
souhaitons pouvoir à cette occasion nous rapprocher d'autres associations
intéressées par la démarche.