accueil admiroutes

De Pierre Bourdieu en particulier et d'Internet en général

index éditorial

2 pages

L'éditorial de Jean-Paul Baquiast

28 août 1998

Le bruit fait actuellement autour de Pierre Bourdieu, notamment à l'occasion de son dernier livre ( La domination masculine, au Seuil) ne peut pas nous laisser indifférent, pour plusieurs raisons, dont certaines touchent au regard même que l'on peut porter sur la socio-politique de l'Internet.

Nous avons lu quelque part que P. Bourdieu détestait particulièrement Internet, où il voit une forme pernicieuse de la domination économico-culturelle américaine, et de la violence symbolique résultant de l'invasion néo-libérale.  A ce titre, nous aurions été tenté de lui attribuer un double ou triple mulot d'honneur. La constatation est à la fois évidente (tout le monde le dit depuis toujours, notamment chez les dominés que nous sommes) mais aussi fausse. Eh oui, l'on peut-être à la fois et ceci, et cela. Pourquoi fausse? Parce qu'il suffit de pratiquer Internet pour voir qu'il est aussi et de plus en plus utilisé comme vecteur d'expression et d'émancipation par de nombreux intérêts, des meilleurs ou des pires, qui n'ont rien de néo-libéral ni d'américain.

Pierre Bourdieu nous apparaît comme le type même de ces "intellectuels" français, dans la lignée de Lacan, ridiculisés par Sokal, qui nous ont fait tant de mal dans les milieux scientifiques internationaux. Sous des propos démocratiques sympathiques (qui refuserait d'adhérer à sa prétention de mettre en évidence les effets de domination, afin d'aider les dominés à s'affranchir?), ces victimes d'une inflation de l'ego n'ont pas la modestie scientifique élémentaire consistant, d'une part à s'informer de ce qui se dit d'intéressant et de neuf dans  leur discipline et surtout dans les disciplines voisines, d'autre part à intégrer le dialogue et la contradiction dans l'évolution de leur propre pensée.

Voir qu'aujourd'hui la mode fait parler de Pierre Bourdieu alors que l'on paraît de plus en plus en France oublier Edgar Morin, fait douter de l'esprit de sérieux et de la compétence des intellectuels français. Morin a toujours eu la modestie de s'appeler sociologue, mais il est et demeure bien plus que cela. Ce que l'on peut considérer comme son grand œuvre (La Méthode, le Seuil, 1977-1987) a ouvert aux études systémiques interdisciplinaires, et à la culture scientifique internationale, des milliers d'hommes de la rue cherchant à mieux comprendre le monde tel qu'il va. Morin, autant que nous le sachions, n'a jamais méprisé Internet.

Pour en revenir à Bourdieu, et pour tenter d'aller plus au fond de la critique, que lui reprocher exactement? De n'être pas original? Certes. Beaucoup de ceux qui le contestent aujourd'hui s'étonnent de voir qu'il redécouvre des évidences: domination du peuple par les hiérarchies économiques, sociales et culturelles, domination des femmes par les hommes, etc. Marx et bien d'autres l'ont mis en évidence depuis longtemps, pour ne pas parler de Simone de Beauvoir dans le dernier cas, qui l'a écrit il y a 50 ans bien mieux , et de façon bien plus efficace, que Bourdieu. 

Mais il faut aller plus loin dans la critique. A l'entendre, les effets de domination se perpétuent sans grands changements dans la répartition des pouvoirs, à travers les changements politiques et techniques. A ce point que certains se demandent si Bourdieu espère modifier quelque chose à l'ordre des pouvoirs, à travers ses appels à la prise de conscience par les dominés de l'assujettissement qui est le leur. Le dominé (autre truisme) finit par adopter, nous explique-t-il après Marx et les autres, les catégories du dominant.

S'il en était ainsi, le monde n'aurait pas évolué depuis les origines. Les lacunes méthodologiques d'une telle approche apparaissent évidentes à une réflexion systémique primaire, et cela nous ramènera à Internet. D'abord, les phénomènes de causalité, comme d'une façon générale les objets scientifiques, ne devraient pas être pris pour des réalités en soi, mais pour un découpage qui est fonction de l'observateur et de ses projets. D'autre part, à supposer que l'on traite les phénomènes en question comme des entités possédant une certaine réalité, dans le cadre d'une description de l'univers que l'on estime devoir se donner, les liens de causalité entre ces phénomènes ne découlent pas de logique linéaire, mais de logique chaotique. De petites causes, longtemps invisibles, peuvent produire de grands effets. Si tout change dans le monde, du fait de la compétition darwinienne entre systèmes conscients et inconscients, au désespoir des théoriciens dogmatiques, c'est bien parce que de telles logiques sont à l'œuvre.

Dans cet esprit, il apparaîtrait évident à des études sociologiques sérieuses qu'Internet apporte,  comme tout facteur technologico-économique nouveau, un ferment de déstabilisation des équilibres établis qui aura sans doute des effets dévastateurs, pour le meilleur et pour le pire. Ce n'est pas en refusant d'être, non seulement un observateur , mais aussi un acteur d'Internet , que nous pourrons y défendre nos intérêts et lutter contre les agents que nous estimerions devoir y combattre.

Voir le dossier "le coin des philosophes".  

jean-paul.baquiast@codet.finances.gouv.fr 
http://www.admiroutes.asso.fr/action/edito/1998/bourdieu.htm