Relativisme post-moderne

par Jean-Paul BAQUIAST
( 13 Janvier 1998)

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Sokal et Bricmont sont-ils une variété de bêtabloquants ? Si non, Admiroutes est-elle post-moderne ? Ce sont les questions qu'il convient de se poser à la lecture de l'ouvrage de nos deux auteurs (Sokal et Bricmont, Impostures intellectuelles, Editions Odile Jacob, 1997) et des innombrables commentaires de presse, forums Internet et discussions qui ont accompagné cette affaire.
Nous n'essaierons pas de la résumer en détail. Rappelons seulement qu'elle est née d'un article parodique de Sokal, publiée sans malice par une revue américaine ouverte à la critique sociale des connaissances, dite aussi relativisme scientifique ou post-modernisme, Social Texts.

Pour le physicien Sokal, relayé par le chercheur belge Bricmont, de nombreux auteurs, philosophes ou chercheurs en sciences humaines, abusent de la terminologie mathématique ou de comparaisons tirées de la physique fondamentale, mécanique quantique ou autres, pour traiter de sujets n'ayant rien à y voir. Non seulement ces auteurs ne connaissent pas grand chose des disciplines qu'ils effleurent, et ne peuvent donc qu'égarer les recherches dans leurs propres disciplines, mais encore, en se donnant une fausse autorité, ils découragent des recherches plus honnêtes et plus adaptées, et finalement mettent en doute la possibilité pour la science de proposer une approche objective d'un réel sur l'existence même duquel ils laissent planer un point d'interrogation. Bref ils ouvrent la voie à tous les communautarismes, sectarismes, déviances mystiques.

A l'appui de leur thèse, qui comporte par ailleurs un plaidoyer clair en faveur du réalisme (l'hypothèse qu'il existe un réel dont la science s'efforce de donner uns transposition objective) nos physiciens citent les abus de langage de nombreux auteurs. Comme ceux-ci sont essentiellement français et furent assez appréciés aux Etats Unis dans les années 80/90 et dans les cercles alternatifs, l'on a dit que Sokal et Bricmont participaient volontairement ou non à un complot anti-français et anti-européen.

Ces citations sont, il est vrai, assez confondantes. Mais n'est-ce pas tirer déjà sur des ambulances ? Qui peut croire encore à la pertinence scientifique d'un Lacan, d'un Bergson ou d'une Luce Irigaray. Nous mêmes, dans ces chroniques, nous nous étions permis de critiquer l'assurance dogmatique affichée par un Paul Virilio.

Ce qui est par contre curieux, notons-le en passant, bien que cela n'est pas été relevé assez souvent, c'est que Sokal et Bricmont ne rappellent pas que les errances de la pensée philosophique ont trouvé un renfort dans les écrits moderne (au demeurant fort agréables à lire et stimulants pour l'imagination) d'une myriade de physiciens américains, de style Côte West, qui ont brodé sur les univers parallèles, le réel voilé, le Yin et le Yang et autres modèles mystico-mathématiques permettant de décrypter le monde macroscopique visible.

Ceci étant, en quoi ce débat intéresse-t-il notre Chronique ? C'est que Sokal et Bricmont, dans leur discipline, ressemblent beaucoup aux Bêtabloquants contre lesquels nous nous acharnons avec une méritoire persévérance. Ceci nous rappelle une anecdote. Quelqu'un, dans un discours sans prétention, rappelait que le virus informatique se développe dans le monde des systèmes d'informations, comme le virus biologique dans celui des systèmes vivants (c'est d'ailleurs pourquoi il a été qualifié de virus). Qu'avait-il dit, le malheureux ? Le Bêtabloquant de service s'est dressé pour lui imposer silence, au prétexte qu'il n'était pas virologue, et qu'il ne pouvait parler de ce qu'il ne connaissait pas.

Nous en avions convenu, mais sans doute avions-nous eu tort. La comparaison entre systèmes d'information et systèmes vivants est au cœur même de la pensée systémique, et n'a pas fini de nous fournir des analogies, des hypothèses et finalement des occasions d'expérimentations introuvables autrement.

Il en est de même en ce qui concerne Internet. Dès qu'à propos d'Internet, nous faisons des hypothèses, dès que nous tentons des généralisations, dès que nous nous lançons intrépidement dans l'analyse politico-sociale, dans la futurologie utopique, les Sokal et Bricmont de service nous rappellent qu'Internet ce sont des normes, des logiciels, bref de la technologie, et que nous n'avons pas le droit d'extrapoler ou de rêver à partir de bases aussi étroites et aussi précisément spécifiées.

Pourtant, vous le verrez, ce seront ces rêves qui feront bouger le monde, qui créeront le réel de demain. C'est bien pourquoi nos divagations ressemblent fortement à du relativisme post-moderne, la bête noire de Sokal et Bricmont.... Tant pis, nous n'en mourrons pas.