La presse en parle

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Le Point du 13 septembre 1997

page 127 (rubrique Cyberesp@ce)

Question à Jean-Paul Baquiast
(contrôleur d'état, Président d'admiroutes)

mèl: jpbaquiast@compuserve.com

Le point:
Vous dépeignez sur votre site web (http://www.admiroutes.asso.fr) les "bêtabloquants" qui, dans l'administration, freinent Internet en France. Les déclarations du Premier ministre vont-elles leur permettre de changer d'avis?

Jean-Paul Baquiast:
Ceux qui veulent faire entrer la France dans la société de l'information se trouvent ainsi légitimés. Les blocages demeurent. Citons, pour ce qui concerne l'administration, la mauvaise volonté des hiérarchies et des bureaux à partager l'information et le pouvoir, la difficulté à comprendre qu'Internet, c'est aussi travailler autrement (avec des partenaires, en temps partagé, en prenant des initiatives, voire des risques...), le manque de pression concurrentielle.
Quand l'administration voudra utiliser les ressources d'Internet, elle aura du mal à ne pas faire appel aux vieilles solutions: décisions prises d'en haut et mal appliquées, schémas directeurs "ministériels" à 5 ans, "projets informatiques" trop complexes, volonté délibérée de se démarquer du voisin...
L'esprit d'hourtin diffusera parmi l'administration, mais trop lentement.


La sélection de Nomade (extraits)
(semaine du 10 au 17 avril 1997)
Humour
L'administration débloque
http://www.nomade.com/selections/hebdo/a03/

Nombreuses sont les personnalités interrogées par CyberCulture à placer l'administration au coeur débat. "Toute initiative individuelle doit passer par le filtre de l'administration", déplore Jacques Attali. "Or celle-ci vit sur des critères complètement anachroniques, des valeurs anciennes. Un haut fonctionnaire vous expliquera que les secteurs de demain sont l'agro-alimentaire et la mécanique. Il est en retard de 40 ans." Jean Arthuis estime que l'État doit faire "sauter des cloisons, des restrictions entre ses services. L'on croit parfois encore que détenir l'information, c'est préserver le pouvoir." Au sein même de son ministère, c'est pourtant un haut fonctionnaire qui combat ce type de mentalité avec une arme insolite: l'humour.

Partant du postulat que "le monde de l'administration paraît aux antipodes de celui de l'Internet", Jean-Paul Baquiast, énarque de formation et aujourd'hui Contrôleur d'État, a créé en décembre 1996 l'association Admiroutes. En symbiose avec l'inestimable Adminet, le site est rapidement devenu pour les fonctionnaires branchés une mine de renseignements. Ilot subversif dans cet océan d'information: Les Chroniques du Bêta-Bloquant, rédigées en collaboration avec Anne Bedel, chargée de mission au Ministère délégué [...] aux Télécommunications. Enquêtant sur les causes de l'antagonisme administratif envers l'Internet, les deux complices ont fait une étrange découverte: "l'agent de tous nos maux... c'est le bêta-bloquant, ainsi nommé du nom générique donné à certains inhibiteurs pharmacologiques bien connus des gens trop imaginatifs".

Les détectives d'Admiroutes traquent depuis sans relâche les manifestations de ce virus mal connu mais aux effets les plus pervers. Il atteint les petits comme les grands chefs (pour qui l'Internet est un monde aussi exotique que "les développements de la cosmologie ou du cinéma chinois"), et affecte même les informaticiens de la fonction publique (qui dédaignent ce réseau "pouvant être utilisé sans leur intervention permanente"). Parsemé de termes fleurant bon le jargon des textes officiels (sociétal, locuteur, parapheur), l'exercice de style est soigné et le trait semble à peine forcé, même à son plus acerbe. S'agissant du directeur de la communication type en milieu ministériel: "Ce qui l'intéresse, lui, c'est ouvrir un site où l'on trouvera le portrait du grand chef, une vue du [bâtiment] et quelques organigrammes et textes fondateurs. Pour ce faire, il n'hésite pas à faire engager une société de service, pour quelques ...-aines de milliers de francs... Certains DIRCOM ont eu la bonne idée de suggérer qu'il ne fallait pas apprendre aux services à utiliser eux-mêmes des éditeurs HTML...", cela afin de bien "verrouiller" la communication. Un glossaire énumère les signes extérieurs de l'épidémie et un "mulot d'honneur" est décerné mensuellement à une personnalité particulièrement touchée. Dernière récipiendaire en date: Martine Aubry. Un régal d'ironie douce amère qui vient démontrer, et cela est réconfortant, que même l'ENA ne peut tuer l'humour.


Libération (30 mai 1997)  - pages multimédia
La sélection de la semaine Pourquoi l'administration bêtabloque le 30/05/97

par EMMANUELE PEYRET

Un haut fonctionnaire lui a donné un nom: «bêtabloquant». C'est un curieux virus qui empêche le service public d'utiliser à plein les nouvelles technologies. Il ralentit la diffusion en ligne des informations administratives. Il dénie à l'Internet tout impact modernisateur. Et pourtant, malgré lui, émergent les téléprocédures françaises.


Jean-Paul Baquiast, auteur du site Admiroutes


En fait, ce qui coince dans l'administration, ce qui suscite chez elle de telles réticences vis-à-vis de l'Internet, ce n'est pas le manque de moyens, l'attente d'un feu vert de l'Etat, la logistique à installer, la nécessité d'une normalisation et toutes ces choses. Non. C'est le bêtabloquant, du nom générique de certains inhibiteurs pharmaceutiques, connus des gens trop imaginatifs, dixit Jean-Paul Baquiast et Anne Bedel. Après une minutieuse enquête in vivo, les deux auteurs du par ailleurs très sérieux site Admiroutes (1) ont réussi à identifier «l'agent de tous les maux, le responsable de tous les obstacles que rencontre le malheureux fonctionnaire lorsqu'il veut se mêler de technologies pour mieux travailler». Très répandu en milieu administratif, on le trouve chez le petit chef, par exemple: «Vous avez une idée innovante, vous vous faites rabrouer. Si l'Internet est en cause, les arguments pleuvent: ...pas d'argent... temps perdu... gadget... ne pas se faire remarquer... pas d'instructions.» A quoi bon, selon le petit chef bêtabloquant, puisque «notre service est déjà très bon, très efficace»? Et que «l'Internet est inutile ou dangereux. L'utilisateur passera sa journée à surfer sans rien apprendre, de façon purement compulsive». En plus, il n'y a que des pédophiles.

On rigole, on rigole, en lisant ces chroniques critiques du monde administratif, qui brossent dans le sens du poil tout Français ayant eu à obtenir le formulaire B452A ou une simple procuration de vote. On rigole aussi ou on s'inquiète, c'est selon, en se disant qu'il n'y a pas de fumée sans feu et que Jean-Paul Baquiast, haut fonctionnaire aux Finances, ancien secrétaire général de feu le Ciiba (Comité interministériel à l'informatique et à la bureautique des administrations) et auteur d'une somme sur la question, sait de quoi il parle. Pour preuve, il vient de relancer la machine avec le projet Fr@nce en ligne, qui appelle notamment l'Etat à proposer un «bouquet de services d'information». Et au fond, toutes les chroniques du bêtabloquant ne sont que la version Mister Hyde des propositions faites par Docteur Jekyll sur Admiroutes.

Propositions qui font rêver le citoyen lambda mais non bêtabloqué: «Généraliser les
téléprocédures, simplifier les formalités en tirant parti des nouvelles technologies en interne (intranet) comme en externe (destiné au public)», «moderniser la relation du citoyen avec l'administration»
, on en passe. Mais on est encore loin du jour où chaque citoyen, profitant de chaleureux bureaux d'accueil ouverts dans les lieux publics, mairies, postes, centres commerciaux, aura la possibilité d'obtenir son formulaire d'un simple clic. Car, pour l'instant, la majorité des hauts fonctionnaires se gargarise toujours du Minitel, ce «merveilleux instrument pour le bêtabloquant permettant de ne pas se sentir concerné par tout le bruit qu'on fait autour de l'Internet. L'espèce d'immunité ainsi acquise vaut évidemment pour le passé mais elle présente l'incroyable avantage de couvrir aussi le futur. Exemple: "La France n'est pas en retard. Elle dispose du Minitel."» Le Minitel, l'un des obstacles à la percée des nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC) dans l'administration, puisque après tout, explique un haut fonctionnaire, «c'est l'illustration du souci de service du plus grand nombre, 7 millions de gens l'utilisent et il doit garder sa place dans les procédures de dématérialisation. Le Web reste l'outil d'une élite».

Au train où vont les choses, il risque de le rester. D'autant qu'avec le Minitel, l'administration s'est habituée à toucher des recettes indues sur les services proposés aux citoyens (comme le montre l'exemple du Journal officiel, Libération du 28 février). Autre inconvénient de l'Internet: il bouleverserait les structures de pouvoir de ce monde très hiérarchisé justement qu'est l'administration. «La hiérarchie, vous le savez, explique Jean-Paul Baquiast, a peur de la transparence. Si des infos sont considérées comme confidentielles, elle se les réserve. L'idée même qu'un subordonné, ou le public, puisse y accéder, provoque la crainte de perdre du pouvoir.» De toute façon, poursuit le haut fonctionnaire, «l'administration n'est pas en état de communiquer ou de dialoguer avec l'extérieur, pas plus qu'elle n'a l'habitude d'un travail en commun en interne...». La perte du pouvoir, une crainte qui n'est pas spécifique à l'administration mais délicieusement illustrée dans le bêtabloquant par la chronique du «galonné tombé dans le Web, dépossédé de son manuel, de son guichet ou de sa secrétaire: comment saura-t-on qu'il détient un pouvoir, face à l'administré convenablement informé grâce à la mise en ligne de la réglementation du service? Nous comptons bien que le galonné poursuivra ses efforts afin d'inventer sans cesse de nouveaux galons et protocoles se superposant aux facilités de la communication électronique».

Cela étant, les choses avancent depuis un an, reconnaissent les fonctionnaires internautes. Tous les ministères ont désormais leur site, doté de plus ou moins d'infos: l'agenda des manifestations culturelles sur le web de la Culture (le premier à s'être lancé), de nombreux rapports sur le site des Télécoms, des informations pour les étrangers à Paris et les Français à l'étranger sur celui du Quai, le code des impôts aux Finances, etc. La Documentation française (2), sous la houlette de Lydia Mérigot, travaille activement à rajouter du contenu sur son web. La commission de simplification des formalités (Cosiform) (3) vient de remettre au Premier ministre un schéma directeur interministériel des téléprocédures, rédigé entre autres par Jean Prada, son vice-président. Qui, avant même de mettre en place un serveur de formulaires uniques, réclame que chaque administration adopte «dans son cahier des charges des normes identiques, pour éviter d'avoir plusieurs logiciels. Il faut être cohérent, pas faire n'importe quoi pour faire quelque chose. Bref, il faut une politique de l'Etat». Même son de cloche dans le rapport du député RPR Patrice Martin-Lalande sur les NTIC (4): «L'Etat a un rôle moteur à jouer, il doit être le catalyseur d'une appropriation nationale par les particuliers et les entreprises des NTIC.» Montrer l'exemple, d'autant que le privé (via le commerce électronique, par exemple) a pris de l'avance et qu'il serait dommage que l'écart se creusât de manière irrémédiable entre privé et public.

Alors l'Etat multiplie les demandes de schémas directeurs, les circulaires, les déclarations... et oublie parfois, comme dans le projet de loi du 24 février portant sur l'amélioration des relations entre administration et public, de «parler du développement des réseaux», comme le souligne Jean-Paul Baquiast. Au fond, «ce qu'on voit dans l'administration n'est que le reflet de ce qui se passe en France: la masse en a entendu parler, ne s'en sert pas, voire en a peur; les passionnés comme Baquiast ne jurent que par ça; et les autres s'en servent sans être passionnés», analyse Jean-Noël Tronc, chargé de mission au commissariat général du Plan (5). On arrive péniblement à ce qu'il appelle le «deuxième âge de l'Internet», à savoir «la diffusion d'informations, de rapports, etc., alors que le premier âge, c'était juste les vitrines». «Le téléservice public, c'est le troisième, on n'y est pas, et c'est évidemment l'enjeu. Il faut que l'Etat fasse des évaluations ­ c'est en cours ­, il faut améliorer la relation citoyen-Net en diffusant l'info, puis en passant aux téléprocédures. Bref, moderniser, c'est-à-dire décloisonner l'administration.»

Ainsi que le résume l'édifiante chronique «Le cyberfonctionnaire et le bêtabloquant»: «Comme notre administration, dans ses profondeurs, est loin d'être une cyberadministration, les cyberfonctionnaires que l'on y rencontre ne sont encore que des espèces de mutants ou, si l'on préfère, les premiers touchés par une épidémie qui sévit dans les nations high-tech et qui n'a pas encore atteint notre pays.»

(1) )www.admiroutes.asso.fr
(2) www.admifrance.gouv.fr
(3 ) www.cerfa.gouv.fr
(4 )Remis au Premier ministre en avril, il comporte des propositions pour améliorer les relations entre l'usager et l'administration via l'Internet.
(5 ) www.plan.gouv.fr - Chargé d'un groupe de travail sur la manière dont l'Etat peut tirer parti des nouveaux réseaux d'information.


Article du site multimedium (Canada).
quotidien des nouvelles technologies de l'information http://www.imaginor.qc.ca/cgi-bin/nouvelles.cgi?Id=778

Qui sont les "bêtabloquants" d'Internet en France?

Paris (30 mai 1997) -- En France, l'expansion d'Internet se heurte à forte résistance, surtout dans l'administration publique.
Cette résistance est le fait de petits chefs dont le pouvoir se fonde sur la multiplication des formulaires et des tatillonneries et qui craignent comme la peste le côté direct, très efficace et surtout non hiérarchique du cyberespace. On les appelle les "bêtabloquants", du nom de ces substances chimiques inhibitrices. Voir Libération.