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Mais qui a peur d'Internet?

par Jean-Paul BAQUIAST (25 Avril 1999)

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La question mérite de plus en plus d'être posée. Nous la reprenons d'une excellente lettre publiée dans le courrier du supplément Télévision du Monde pour la semaine du 26 avril au 2 mai, sous la signature de Olivier Marty, Paris. Nous en extrayons les lignes suivantes: " Que craignent donc nos élites officielles du développement d'Internet et autres technologies de l'information? C'est la question qui venait à l'esprit en remuant le Bouillon de Culture du 16 avril sur France 2.

...ce que craignent la poignée de journalistes qui font l'opinion...les péremptoires savant Cosinus de la recherche officielle (Dominique Wolton) ou les petits marquis de la culture d'Etat (le petit-fils Jeanneney), c'est la fin de leur rôle d'intermédiaire, décrypteurs obligés de la transmission culturelle, l'extinction du monopole du 7e arrondissement sur la gouvernance de la pensée unique. Pensez! Grâce à Internet...le fils de la concierge aura bientôt accès à la même bibliothèque que le rejeton des étages nobles, et l'élève de LEP, les mêmes possibilités d'échanges que celui de l'Ecole Alsacienne. 

Pas étonnant qu'à cette idée les héritiers montrent les dents et, despotes éclairés, demandent pour la Toile le même muselage qui présida aux débuts de la radio et de la télévision... "

Voici longtemps qu'Admiroutes avait fait la même constatation. Dans un mouvement vengeur et mensuel où se reconnaissent tous les exclus des académies officielles, lesquels exclus comptent sur Internet pour émerger un peu à l'existence, et ressentent l'Internétophobie française comme une agression de classe, nous attribuons sans faiblir des mulots d'honneur aux hérauts du conservatisme culturel post-moderne, lequel n'est jamais au mieux de sa forme que lorsqu'il s'en prend à Internet (voir aussi les Chroniques du Béta-bloquants, par exemple celle consacrée au Conservateur de Musée http://www.admiroutes.asso.fr/action/bb/conserva.htm).

L'on aurait pu penser qu'au bout de 3 ans, le nombre des candidats mensuels au Mulot d'honneur aurait diminué. Il n'en est rien. Ne fut-ce que pour ce mois d'Avril 1999 (http://www.admiroutes.asso.fr/action/bb/mulot.htm) , outre celui attribué à  Michel Godet, nous aurions dû en attribuer au moins deux autres, l'un à Dominique Wolton, déjà cité, et l'autre à Frédéric Mitterand.

Comme trop de Mulots tueraient le Mulot, bornons-nous à rapporter dans cet article spécial, brillamment inauguré par M. Marty (merci à lui), ce que le Comité de Rédaction d'Admiroutes aurait dit de ces deux personnalités.

Dominique Wolton
(communiqué par Christophe Jacquemin, commenté collégialement par AB, JPB, CJ)

Directeur de recherche au CNRS, dirige le laboratoire "Communication et politique". Vient de publier: " Internet et après ? une théorie critique des nouveaux médias", dont nous extrayons ce qui suit:

Quatrième de couverture : "Il ne faut pas confondre progrès technique et progrès dans la communication humaine. Certes, les derniers perfectionnements techniques sont inouïs, mais ce n'est pas en transmettant toujours plus rapidement un nombre croissant d'informations que l'on communique mieux. Le plus difficile dans ce domaine n'est pas la prouesse technique mais la compréhension entre les individus. Vient en effet toujours le moment où il faut éteindre les machines et commencer à se parler".

Le métier d'enfonceur de portes ouvertes est toujours très actuel. Au demeurant, personnellement, nous nous exprimons très bien, ordinateur branché, soit au clavier, soit même verbalement.

Page 205 : "La communication à distance ne remplace pas la communication humaine directe" :

L'apparente profondeur de cette analyse, qui fascinera le lecteur, fait oublier une chose, sur laquelle Joël de Rosnay a pourtant insisté depuis longtemps, c'est qu'il ne faut pas s'obliger à choisir "ou/ou" mais "et/et". Faut-il expliquer?

Page 208 : " La course aux nouvelles techniques sera éternellement frustrante car l'enjeu de la communication n'est jamais du côté de la performance technique, mais du côté de l'épreuve de l'autre. C'est pourquoi, au bout d'un moment, il faut éteindre les ordinateurs et sortir dehors. Sortir de la communication pour éprouver les difficultés de l'expérience et de la rencontre d'autrui (...) . Plus il y a de communication, moins on se comprend, même si nos sociétés sont bardées de techniques, du haut en bas de la société, de la vie privé à la vie publique, du berceau à la vieillesse."

Bis repetita non placet

Fréderic Mitterand

La Cinquième, Les écrans du savoir, samedi 24 avril 1999, vers 10h30. Fréderic Mitterand, personnalité invitée, assiste à Net+ultra. L'émission présente des jouets interactifs, c'est-à-dire des automates capables de réagir à des informations transmises par un clavier et un écran. La présentatrice des Ecrans du savoir interroge Frédéric Mitterand : comment se situe-t-il par rapport à Internet ? La réponse est typique de l' " intellectuel-français " : Frédéric Mitterand ne s'intéresse personnellement, ni au micro-ordinateur en général, ni à Internet en particulier. " j'ai plus de 12.000 livres à lire, alors les jeux vidéo......Prenez un enfant. Plutôt que lui imposer le marketing des vendeurs de jouets interactifs, pourquoi ne pas lui apprendre à aimer Mozart et jouer avec des jouets mécaniques...Je sais bien qu'Internet est utile à la documentation. Mais j'ai des collaborateurs qui s'en occupent, lorsque j'ai besoin d'une référence. Moi personnellement non, merci... ".

Nous commentons cette séquence à quelques-uns. Pour les uns, Frédéric Mitterand a bien le droit de ne pas aimer Internet. Ce serait du terrorisme intellectuel que de lui imposer ce qui peut apparaître comme une nouvelle pensée unique. Pour les autres, Frédéric Mitterand vient de faire acte de candidature à l'attribution du (célèbre ?) mulot d'honneur d'Admiroutes . Ses chances de l'obtenir sont même très fortes. Sa prise de position nous paraît d'autant plus critiquable qu'elle est exposée devant une catégorie de téléspectateurs particulièrement influençables, ceux qui, notamment des jeunes, écoutent les Ecrans du savoir. Elle risque de leur servir de référence : il est bien, il est chic, de mépriser Internet et les nouvelles technologies. Seule compte la vraie culture, la culture classique, celle des concerts et des livres. Peu importe que le retard français face à la société de l'information s'en accroisse encore.

Je suis personnellement de l'avis de ceux qui jugent l'attitude de Frédéric Mitterand passablement irresponsable. J'irai même plus loin et prétendrai que Frédéric Mitterand, face à Internet, fait preuve simultanément, si faire se peut, de mauvaise foi et d'inintelligence. De mauvaise foi car il doit en fait se sentir menacé dans ses modes d'expression, ses réseaux d'influence, son personnage tout entier, par l'irruption d'un monde nouveau, celui de la culture par Internet, dont il croit ne pas avoir les clefs (clefs qu'il pourrait acquérir à peu de frais s'il le voulait). Sa réaction primaire est alors de minimiser, voir de ridiculiser l'adversaire. Internet, d'après lui, se résume au micro-ordinateur, aux jeux vidéo, au marketing de bas étage - éventuellement à la documentation automatique. Il peut facilement alors montrer que ses travaux et préoccupations se situent bien au-dessus de cela : les livres, le cinéma, Mozart... Mais Internet, c'est bien autre chose que ce qu'en dit Mitterand. Il le pressent, mais il refuse de l'admettre..

Et c'est là qu'à la mauvaise foi, il ajoute l'inintelligence, car en fait il se montre incapable de percevoir toute la portée du phénomène qu'il a sous les yeux. S'il pouvait le faire, peut-être renoncerait-il à réduire Internet à quelques manifestations mineures. Peut-être essaierait-il d'écouter et regarder vraiment, c'est-à-dire comprendre  ce qui lui est montré, au lieu d'opposer ses réponses stéréotypées.

Revenons à la présentation de Net+ultra. Les jouets interactifs présentés illustraient, sous une forme ludique évidemment un peu primaire, les recherches concernant le monde des " animats ". L'on sait qu'il s'agit de développements passionnants où convergent actuellement les approches de la robotique et de l'intelligence artificielle, qui cherchent à simuler les mécanismes biologiques, et celles de la biologie et de la génétique, qui cherchent à comprendre les mécanismes ayant abouti à créer du complexe à partir des molécules organiques primitives. Ces recherches auront pour résultats de produire des interfaces et des symbioses de plus en plus performantes entre le monde du vivant et celui des machines. L'on aura d'un côté des automates " intelligents " se comportant en véritables prolongements des hommes . De l'autre côté l'on obtiendra des cybiontes ou êtres vivants comportant des implants technologiques en faisant des terminaux, plus ou moins passifs - ou actifs - de systèmes informationnels externes à eux. De telles perspectives font peur à beaucoup d'esprits traditionalistes, mais elles s'inscrivent dans l'émergence de la complexité. Elles paraissent inévitables, qu'on le veuille ou non, et mieux vaut y réfléchir pour tenter de les maîtriser et les orienter plutôt que les ignorer.

Même un Frédéric Mitterand, qui n'est pas ni automaticien, ni biologiste, ni neurologue, ni physicien, mais, supposons-le, "honnête homme", devrait s'en apercevoir.

http://www.admiroutes.asso.fr/action/bb/quiapeur.htm
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