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Rencontres:
Le journaliste-papier

par Jean-Paul Baquiast
le 6 août 2000

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Le journaliste-papier est d'abord un journaliste qui n'écrit pas dans la presse en ligne (dans la presse sur Internet), mais qui se réserve aux formes traditionnelles du métier: journaux, mais aussi radio et télévision. C'est son droit le plus strict. S'il n'y avait plus de journaux-papier, ni de médias portés par les ondes, l'information serait gravement amputée. Il faut donc des gens pour continuer à noircir ce noble support qu'est le papier, emplir les récepteurs radio et télé de leurs discours.

Ce n'est pas ce journaliste-là que nous visons, mais une forme plus restreinte de journalistes-papier, ceux qui ne mentionnent jamais Internet, ni dans leurs écrits ni dans leurs propos, comme si ce phénomène n'existe pas.
Pour préciser, et si nous laissons de côté les éditeurs de presse, rédacteurs en chef, chefs de rubriques, pour nous limiter aux  simples auteurs de reportages ou d'articles, nous pouvons distinguer deux sous-catégories de cette dernière catégorie de journalistes-papier:

  1. La première est faite de ceux qui, effectivement, ne connaissent pas Internet, ou ne l'utilisent pas, pour des raisons affectives: ils voient dans Internet la disparition programmée de la presse traditionelle, et retardent ce moment du mieux qu'ils peuvent. Il faut dire que cette première catégorie est en train de s'éteindre faute de représentants. Etre dans la presse, c'est-à-dire être, en principe, bien informé, et ne pas accepter les changements induits par Internet, quitte à les utiliser au mieux de la conservation et de l'amélioration du métier, serait faire preuve d'aveuglement.

  2. Mais la deuxième catégorie de journalistes-papier est faite de ceux qui connaissent très bien Internet, s'en servent le plus possible, mais font comme si de rien n'était. Ils se comportent vis-à-vis du phénomène comme certaines personnes vis-à-vis du sexe: y penser toujours, n'en parler jamais. Ils utilisent Internet pour une grande partie de leur travail. Ils trouvent dans les journaux en ligne, les portails, les moteurs, tout ce dont ils ont besoin pour connaître l'actualité, pour construire un dossier, pour identifier et interroger des personnes à interviewer. Cependant, jamais leurs papiers ne mentionnent la moindre adresse URL ou électronique. L'article d'un vrai journaliste-papier, même lorsque il n'est qu'une pâle compilation de ce qu'il a trouvé sur le web, est présenté comme le résultat d'ingénieuses et difficiles investigations, de brillantes analyses personnelles, dont le lecteur ne peut qu'attribuer le mérite aux qualités professionnelles hors du commun de l'auteur. Un journaliste ne doit jamais divulguer ses sources, dit-on. C'est bien le cas du journaliste-papier tel que nous le définisssons ici.

Je trouve dans mon journal favori un commentaire, signé Machin, concernant un rapport remis au Premier ministre par une Commission quelconque, sur un sujet sensible. Je m'émerveille. Qu'il a dû falloir au susdit Machin d'entregent pour obtenir ce rapport en même temps que le Premier Ministre (voire si je lis entre les lignes, avant ce dernier)!. Quel sens de la synthèse dans le résumé que Machin nous donne du contenu du rapport! Et quelle discrétion dans les commentaires, respectant la vieille règle déontologique de l'homme de presse: surtout, laisser parler la source, ne pas polluer ce qu'elle estime bon de dire par des points de vue subjectifs! Je m'étonne une fois de plus que Machin n'ait pas encore reçu le prix Pulitzer, ou son équivalent.

L'ennui, c'est que si j'étais abonné à une lettre d'information sur le web, j'aurais bénéficié de la même information avant d'avoir même acheté le journal-papier.

  • j'aurais eu l'adresse URL du rapport (PAGSI aidant, ce genre de travail est désormais en ligne bien avant que d'être publié sur papier par la Documentation Française),

  • j'aurais eu également le résumé du rapport, publié en même temps que le corps de celui-ci (résumé repris en copié-collé, par le sus-susdit Machin, et présenté "comme" de son cru)

  • et sans doute aussi aurais-je eu des commentaires personnels, généralement intelligents parce que résultant d'un rapide tour d'horizon de l'actualité en ligne, fait par le journaliste du web, avec des liens sur divers autres articles et propos permettant d'enrichir la lecture du rapport.

    Fort de tout cela, j'aurais pu, si j'avais voulu, jeter un oeil sur le rapport lui-même, et m'en donner dans les meilleurs délais une vue suffisante pour mes besoins de citoyen voulant rester averti.
    Cerise sur le gâteau, si je puis dire (je déteste cette expression, ringarde au possible, mais je n'ai pas sous la main son équivalent branché), j'aurais eu l'adresse électronique du cyber-journaliste, pour lui faire part le cas échéant d'une réaction à son papier. Connaissant l'ardeur messagériale des cyber-journalistes en général, je serais à peu près sûr d'avoir une réponse dans les 24 heures*.

A la réflexion, je me demande pourquoi le bon exemple des cyber-journalistes ne serait pas repris par leurs confrères journalistes-papier tels que décrits ci-dessus. Serait-ce de leur part signer la mort de la presse écrite?

* ce que je dis concernant les réponses des cyber-journalistes à ceux de leurs lecteurs qui leur adressent des messages par mel ne s'applique pas aux auteurs de Libres-opinions, Libres-Propos, etc. hébergés dans la grande presse, Personnalités bien connues du monde de la politique et des médias, qui désormais accompagnent parfois leur signature d'un e-mail, pour faire mode, mais ne prennent pas le temps de vous répondre si vous avez le malheur de leur faire parvenir votre opinion.
Si vous aviez été vous-même une Personnalité bien connue du monde de la politique et des médias, vous leur auriez passé en effet un coup de fil, ou glissé un mot lors du premier dîner en ville vous réunissant, ce qui est moins peuple qu'utiliser Internet.

http://www.admiroutes.asso.fr/action/bb/journaliste.htm
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