Le gourou de la contre cyber-culture

par Jean-Paul BAQUIAST ( Janvier 1997)

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La cyber-culture nous a tous conquis, sur ce site éditorial peut-être plus encore que chez les plus fanatiques des fanatiques californiens de l'Internet. Pour tout dire, nous ne voyons que des bienfaits dans tout ce qu'apporte Internet, et balayons de la main les arguments y dénonçant de nouveaux impérialismes, une nouvelle criminalité, de nouveaux conservatismes. Pour nous, ces dangers, réels, ne doivent être considérés que comme des incidents de parcours sur la voie d'un avenir radieux. 

Naïfs que nous sommes. Heureusement, nous rencontrons, au hasard des colloques, interviews télévisés, articles de revues "intellectuelles", où il sévit plus que nous autres malheureux travailleurs astreints à nos 8 heures, le Maître à Penser qu'il nous fallait. C'est lui qui s'élève héroïquement, seul contre les tenants de la cyber-culture, en Gourou d'une nouvelle croisade, celle de la  contre-Cyber-Culture.

Cette contre-cyber-culture qu'il exprime si bien mérite certainement d'être appelée culture, car le vocabulaire et les concepts que le Gourou propose à notre méditation sont indiscutablement apparentés aux meilleurs produits du logos  sociologico-philosophico-intellectuel propre, moins à la rue d'Ulm, qu'à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes (si apprécié dans les salons du monde entier, comme chacun sait).

Nous apprenons ainsi qu'avec l'immédiateté des réseaux, nous sommes dans l'univers du temps si bien déconstruit qu'il en devient réel, lequel se substitue à l'espace réel pour le virtualiser. Géopolitique et géostratégie (sans doute aussi géoconnaissance) se brisent ainsi sur le mur du temps, provoquant  une désorientation fondamentale, elle-même prémisse d'un Macro-accident global.

A ce stade du raisonnement, nous prenons en effet conscience de notre désorientation. Il nous semblait en effet que, depuis le moyen-Age, l'homme de la rue que nous sommes avait appris à ne plus mesurer le temps par le retour des saisons et des fêtes religieuses, mais sur le cadran de nos montres, dangereux outils de la déréalisation du temps social... Le téléphone international lui-même, pratiqué depuis Dieu sait quand, n'avait-il pas anticipé cette évolution si dangereuse...

Il n'y a pas de doute, nous sommes déjà, sans l'avoir perçu avant la rencontre providentielle du Gourou, en état de dé-situation, compliqué d'un profond trouble de l'altérité, victime pour tout dire du glocal (redoutable contraction, si l'on en croit nos experts, du global et du local).

Plus glocalisé que d'autres, l'un d'entre nous, qui n'est  déjà plus en état de comprendre des propos si pertinents (à leur objet),  s'interroge cependant: "cela lui rapporte combien, à ce monsieur, d'être contre tout ce que nous essayons de faire?". - "Mais des honneurs, jeune homme, de la considération, des interviews. Nous sommes en France, que diable!"