Le Cyberfonctionnaire et le Bêta-Bloquant

par Jean-Paul BAQUIAST ( mars 1997)

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Je ne sais pas si beaucoup d'entre nous souhaiteraient être qualifiés de cyber-fonctionnaires.

Pour le bêta-bloquant, le mot évoque un personnage entièrement dédié aux gadgets électroniques: frappant à grand bruit de clavier sur son (micro-ordinateur) portable en réunion, faisant sursauter ses voisins par les sonneries intempestives de son (téléphone) portable, n'ayant qu'Internet et Intranet en tête, si bien qu'il en oublie les tâches immédiates, et ne dit même plus bonjour à ses collègues le matin...Au mieux, un jeune cadre Yuppy, au pire un profiteur des moyens techniques prodigués par l'administration..

Qu'est-ce d'ailleurs que cette qualité de Cyber-fonctionnaire? S'attache-t-elle à tous fonctionnaires travaillant dans un cyber-service (service devenu cyber par la volonté promotionnelle d'un cyber-ministre ou d'un cyber-directeur ). Fait-elle au contraire partie d'un certain profil individuel, caractérisant certaines personnes, comme d'autres sont de naissance musiciens ou sportifs?

En limitant notre réflexion au monde de l'administration française, il est bien évident que cette dernière hypothèse est la seule à prendre en considération. Comme notre administration, dans ses profondeurs, est loin d'être une cyber-administration, les cyber-fonctionnaires que l'on y rencontre ne sont encore que des espèces de mutants, ou si l'on préfère les premiers touchés par une épidémie qui sévit dans les nations High-tech, et qui n'a pas encore atteint notre pays.

Si  quelque esprit critique, ou si l'on préfère, toujours prêt à critiquer (pour tout dire, atteint par le virus du bêta-bloquant) s'adressait à l'un de ces phénomènes, et lui demandait de se définir, notre cyber-fonctionnaire ne ferait certainement pas son autocritique. Il ne chercherait pas à cacher les caractéristiques de son profil psycho-socio-professionnel les mieux à même de révéler sa « branchitude ». Au contraire, pour un peu, il s'en ferait gloire.

Quel sera son discours? : « tout en n'ayant rien d'un informaticien, je ne peux plus travailler efficacement sans un micro-ordinateur relié par réseau au reste du monde (c'est d'ailleurs de deux micros dont j'ai besoin, l'un fixe et l'autre portable, car je me dois d'être disponible pour le service, aussi bien en voyage que chez moi, à toutes heures ouvrables ou non. Incidemment, c'est moi qui ai acheté le portable...). Grâce aux différentes messageries, écrites, vocales, et autres visio-conférences, l'on peut me joindre où que je sois. Je suis totalement « traçable », comme l'on dit d'un colis. Rassurez-vous, ma vie personnelle n'en souffre pas. Le cerveau humain peut, lui aussi, générer de l'hyper-.texte... Je coûte cher à l'Etat, me dites-vous? Si je dépense un peu de technologie, grâce à cette dernière, je me passe fort bien de secrétaire, de chauffeur, de voiture et autres attributs de la puissance installée.... ».

« Mais tout cela, rétorque le bêta-bloquant, ce n'est précisément que du gadget, ce n'est pas sérieux, vous vous dispersez, vous n'êtes finalement qu'un agité... »

« Vous confondez l'ouverture d'esprit et la dispersion. Si je vais plus que d'autres sur l'Internet, ce n'est pas pour ce que vous croyez (ie: http:// www.playgirl.com). C'est parce que j'y trouve effectivement des informations, des idées, des incitations que malheureusement ni ma hiérarchie, ni ma structure administrative, ni mon environnement professionnel ne m'apportent encore, rivés qu'ils sont à leurs prés carrés, leurs précédents, la certitude qu'ils ont de tout savoir et de n'avoir rien à apprendre des autres, leurs interdits divers. Ne croyez pas que cela m'amuse de découvrir grâce aux réseaux et aux dialogues interactifs l'infinie complexité et l'infini désordre créateur du monde extérieur. Au contraire, cela m'angoisserait plutôt, car je ne peux tout approfondir. Mais c'est pour moi la condition de la productivité administrative, comme de la créativité intellectuelle et culturelle ».

« Le service public, dans tout cela, demande le bêta-bloquant, qu'en faites-vous? En quoi vous distinguez-vous de tous les fanatiques d'Internet? Vous n'êtes quand même pas payé pour vous élargir l'esprit, et moins encore pour passer des heures les mains dans le cambouis virtuel à expérimenter de nouveaux logiciels »

Là, pour un peu, le cyber-fonctionnaire perdrait patience. Il faut dire que, dans ses affectations successives, grâce aux connaissances qu'il s'est donné, il a pu suggérer à ses chefs, ou mettre en oeuvre lui-même, diverses améliorations du service utilisant les serveurs d'information, les échanges de données électroniques, les systèmes d'aide à la décision, la carte à mémoire ....Les informaticiens de l'ancienne école n'aiment d'ailleurs pas trop voir de cyber-utilisateurs comme lui, suggérer des améliorations techniques. Le cyber-fonctionnaire n'est bien accueilli que par les informaticiens ayant acquis eux-mêmes le virus, des informaticiens devenus, si l'on peut dire sans pléonasme, de cyber-informaticiens.

Ainsi va donc le cyber-fonctionnaire, dans le monde des registres, minutes, bordereaux, parapheurs. ..Un jour, car tout arrive, il disposera sans doute d' un peu plus de pouvoir, de moyens, d'audience qu'actuellement. Qu'en fera-t-il? Devenu directeur, il n'abandonnera peut-être pas ses cyber-qualités. Peut-être s'attachera-t-il à faire évoluer, dans un univers de plus en plus dématérialisé, globalisé, interactif, compétitif, réactif, communicatif, le service dont il aura la charge.

Alors..

....les administrés dépendant de ce service verront venir les téléprocédures et les facilitations qui leur feront gagner du temps et de l'argent (procédures dont ils n'ont malheureusement même pas idée aujourd'hui),

.... la hiérarchie et les corps de contrôle ne pourront plus prendre prétexte du manque de transparence de l'organisme pour décider hâtivement ou porter des jugements sommaires,

...les agents devront faire face, non sans contestation de forme, à des conditions de travail leur rendant la vie plus facile,

... les bureaux ne pourront plus ignorer leurs homologues européens et internationaux afin de refuser de coopérer avec eux....

Bref, le cyber-fonctionnaire se sera pleinement accompli. Il aura contribué à mettre en place le cauchemar des bêta-bloquants, mais aussi des autres,  de tous ceux qui espèrent que l'Etat ne survivra pas à la révolution numérique, c'est-à-dire une cyber-administration.