Le Conservateur Conservateur

par Jean-Paul BAQUIAST
(30 octobre 1997)

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Monsieur Le Conservateur est chargé par l'administration de conserver tableaux, sculptures, oeuvres diverses qui font la richesse du musée dont il a la charge. D'autres fonctionnaires, au sein d'autres corps, différents mais de même esprit, exercent des tâches analogues au profit des livres et manuscrits qui, depuis des siècles, se sont accumulés dans les bibliothèques. Ces importantes fonctions leur ont été attribuées au terme de longues carrières au service de l'esprit, carrières commencées, comme il se doit, dans ces écoles qui ont fait la célébrité de l'intelligence et du bon goût français de par - sinon le monde, du moins les 5e, 6e et 7e arrondissements de Paris.

Toute sa vie, Monsieur Le Conservateur n'a fréquenté que le beau monde des arts et lettres: des professeurs, si distingués, des négociants, très convenables et décorés, des hommes politiques, il en faut, des femmes du monde, en quantité. C'est un lettré, au plein sens du terme. Il est à l'aise dans les réceptions, les dîners, mais c'est dans son établissement, dans son bureau, qu'il se sent le mieux, car il se montre là sous son véritable visage, imprégné de culture et plein de bienveillance envers ceux qui le courtisent pour en recueillir quelques miettes.

Monsieur Le Conservateur conserve. Pour lui, conserver a un sens très précis: maintenir intact, dans tous les sens du terme, le patrimoine dont il a la charge, afin de le transmettre tel quel à ses successeurs. Il lui faut notamment éviter les incendies, les vols et plus généralement le contact trop étroit du vulgum pecus avec les oeuvres, contact qui risquerait de les altérer.

Aussi n'aime-t-il guère montrer ses collections au public. Pour lui, celles-ci sont d'autant mieux conservées qu'elles sont en caisses, dans des magasins clos. Il faut bien en exhiber quelques unes de temps en temps, voire en déplacer, mais il le fait à contrecoeur. A l'exposition des oeuvres, il préfère de beaucoup les travaux des érudits qui, avec d'infinies précautions, font ouvrir occasionnellement quelques cartons, pour ensuite s'en retourner dans leurs cabinets gloser plusieurs années, à grands renforts de références littéraires, sur ce qu'ils ont eu le privilège de découvrir.

La dessus, vous l'avez deviné, arrive Internet. Or, vous le devinez aussi, Monsieur Le Conservateur a horreur d'Internet. Ne lui en parlez pas, si vous êtes l'un de ses collaborateurs. Pas davantage non plus si vous êtes une de ces femmes du monde, toujours à l'affût de nouveauté, avec lesquelles il est d'habitude beaucoup plus tolérant.

Internet représente-t-il un risque physique pour l'oeuvre? Non, pas plus que la classique photographie. Internet découragera-t-il les amateurs de venir apprécier l'original. Certainement pas. Ceux qui peuvent venir viendront de toutes façons...

Pourquoi dans ces conditions Monsieur Le Conservateur déteste-t-il Internet?

Nous avons fait la liste de toutes les hypothèses pouvant expliquer ce phénomène. L'une seule parait vraisemblable. Monsieur Le Conservateur craint de voir l'homme de la rue ressentir des émotions non cataloguées dans les précis d'esthétique, exprimer des commentaires non passés au fil policé du discours académique, et surtout, surtout, échapper par la distanciation que permet le réseau à la magistrature morale qu'il peut toujours prétendre exercer à l'égard de personnes en chair et en os. Au fond, Monsieur Le Conservateur n'aime guère le public, dès lors du moins que ce public n'est pas sous l'influence de son verbe, mais prend la forme de masses anonymes, polyglottes, polyculturées et incontrôlables.

Aussi, les grands acheteurs internationaux de contenus, qui veulent tout numériser à leur profit, pour vendre les civilisations mondiales dans des produits packagés à leur nom, savent bien qu'il ne faut pas parler à Monsieur Le Conservateur d'Internet, de mondialisation, de ventes par millions d'unités . Ils se présentent à lui de façon très distinguée, avec le beau parler élitiste, recommandés par tout ce que l'Académisme compte de noms célèbres. Monsieur Le Conservateur est flatté. Pour eux, et pour une fois, il en oubliera peut-être de conserver ses fonds à l'abri des regards.

NB: précisons que ce cas est exceptionnel et que la plupart des collègues de Monsieur Le Conservateur sont très intéressés par les perspectives qu'offre Internet au service d'une démocratisation de la culture.