Comment créer du travail inutile pour lutter contre un chômage qui n'existe pas

par Jean-Paul BAQUIAST ( 31 Janvier 1998)

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Les fonctionnaires bénéficient d'un avantage aujourd'hui très appréciable, ne pas être menacé de licenciement économique. Certains d'entre eux, très rares bien sûr, estiment cependant nécessaire de contribuer à la lutte contre un hypothétique chômage dans l'administration en  y créant le plus de travail inutile possible.

L'Internet offre à cette noble cause  des occasions qu'il ne faut pas manquer. Prenons l'exemple du responsable d'un site Web. Il pourrait composer lui-même, ou faire composer directement ses textes en html, de façon à les mettre immédiatement en ligne. Entre la genèse du texte dans sa cervelle, et la mise en ligne définitive, il n'y aurait personne d'autre que lui, et le processus ne prendrait que quelques dizaines de minutes.

Ce serait insulter à ces valeurs essentielles que représentent à ses yeux le travail, fut-il inutile, et le temps passé, fut-ce à ne rien faire. La bonne formule, pour éviter de déroger à la bonne vieille culture Courtelinesque, consistera donc à:

- rédiger un texte à la main, sur papier (la fameuse minute)

- le donner à saisir en traitement de texte par une secrétaire, et corriger, toujours à la main, l'impression-papier du document, en vue d'une seconde saisie (NB: le processus peut être répété à volonté, afin d'arriver à un texte momentanément parfait).

- adresser par fax le texte papier, accompagné d'un bon de commande (indispensable pour la gestion de l'ordonnateur de la dépense), à un "atelier Internet", atelier éventuellement  sous-traité à une société de service. Les "petites mains" de celle-ci refrapperont le texte en html, et le mettront en ligne.

- faire  sur papier une copie-écran du texte en ligne, y mentionner les inévitables corrections à apporter au texte (car les différentes ressaisies auront évidemment donné lieu à diverses erreurs), et retourner le tout à l'atelier, toujours par fax et bon de commande, pour mise en ligne définitive.

Résultat:

- trois jours sainement utilisés à des tâches répétitives et manuelles, ce qui évite de se poser des questions oiseuses sur le sens du métier et la façon de l'améliorer grâce aux nouvelles technologies,

- une  culture technique en voie de disparition réhabilitée (nous faisons allusion ici à l'irremplaçable fax)

- et sans doute aussi quelques emplois inutiles conservés. De quoi se plaint-on?